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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Dans le cadre de la recherche de la formule adéquate et du rejet des inélégances, on repère parfois des mots qui « ont fait pschitt »…, formule remise à la mode par un président de la République au début du XXe siècle. L’onomatopée pschitt est attestée depuis 1870 pour évoquer le bruit d’un fluide qui fuse, qui jaillit, champagne ou aujourd’hui Pschitt Orange…

Dans un article du Triboulet, daté du 28 janvier 1883, voilà ce qu’on peut lire à propos d’un mot qui fut un néologisme aujourd’hui totalement oublié. On repérera au passage l’énergie mise alors en œuvre par le journaliste pour repousser l’intrus : « Quelle rage a-t-on de créer des néologismes ? Nous avions le mot chic, exprimant une chose bien française et que rien ne saurait remplacer. Eh bien, on veut remplacer ce mot charmant par le mot pschutt, onomatopée absurde qui ressemble à un éternuement rentré. Nous ne dirons donc pas que le dernier bal offert par les grands cercles était du dernier pschutt ; il était chic. » Là aussi, aucun regret !

Les rejets de néologismes sont en fait légion, beaucoup sont appelés, peu sont élus : « Un hideux néologisme : prévisionniste », lit-on par exemple le 23 novembre 1966 dans Le Figaro. Comment en fait expliquer le ressentiment que l’on a contre tel ou tel nouveau mot ? L’élégance de la langue n’est pas un vain mot, mais là aussi pourquoi « révisionniste » a-t-il fait souche quand « prévisionniste » fait peur ? Pourquoi ai-je une répulsion certaine quand je lis Sartre déclarant en 1943 dans L’Être et le Néant : « Nous dirions volontiers, usant d’un néologisme indispensable que le rôle du schème est présentificateur »… Et c’est plutôt le sourire qui vient en relisant Balzac évoquant en 1835 des néologismes qu’il assimile à « des mots charmants : garrulité, truffivores, l’indigérer », et même cet hybridisme gréco-romain : obésigène. Ah ! quel beau programme que celui qui consisterait à devenir truffivore en espérant que ce délicat et succulent Tuber melanosporum (la truffe du Périgord…) ne soit pas obésigène !

Néologisme sans le savoir et même sans le vouloir…

En 2002 paraissait aux PUF le Que sais-je ? que j’avais rédigé sur Les Dictionnaires français. Grande joie à sa parution : je proposais immédiatement la rédaction d’un autre Que sais-je ? sur La Néologie, aussitôt acceptée. Nouvelle satisfaction. Il parut en 2003, et fut réédité en 2012. Il fut rédigé en collaboration avec un savant ami.

En effet, j’avais publié auparavant, en 2000, pour la maison Honoré Champion un ouvrage intitulé La Néologie en français contemporain, ouvrage de Jean-François Sablayrolles, dans le droit fil d’une thèse magistrale et dans le sillage du pionnier John Humbley. La France disposait désormais de deux grands « néologues ». De mon côté, grâce à Bernard Quemada qui nous avait fait constituer des dossiers sur le sujet, lorsque j’étais étudiant, la néologie m’avait toujours intéressé, mais dans la dynamique des dictionnaires. Au moment de commencer l’ouvrage, en rassemblant les matériaux, je prenais conscience que la moitié de ce qui serait rédigé aurait sa source dans l’ouvrage de Jean-François Sablayrolles, il valait donc mieux tout de suite lui proposer d’écrire l’ouvrage à deux, chacun sa moitié ! Très belle coopération.

Une surprise : nous avions l’impression d’avoir offert un travail de synthèse, mais pas nécessairement une recherche originale. Le point sur la question, très honnêtement, c’était ce qu’il nous semblait avoir été rédigé. En réalité, l’ouvrage fut accueilli par plus d’un spécialiste comme « moderniste » dans la perception du néologisme. Je le compris seulement une fois l’ouvrage publié. En vérité, il n’était pas si fréquent de rappeler que la néologie constitue un phénomène naturel tout au long de son existence.

Ainsi l’enfant use facilement et spontanément d’onomatopées, la teuf-teuf, le miaou, ou encore de constructions logiques et inexistantes, enfant, je disais par exemple désallumer pour « éteindre la lumière ». De fait chaque famille se souvient de néologismes enfantins, l’apprentissage du langage passe par le fait de former des mots en partant des mécanismes de la langue que l’on perçoit. L’adolescent, pour sa part, se situe dans la recherche d’un territoire lexical autre que celui des adultes, de ses parents, il recourt à la transgression, d’où le verlan, le langage dit d’jeun, en permanent renouvellement, « c’est de la balle » est déjà vieilli… Ensuite viennent l’âge adulte et la vie active, professionnelle, qui nécessite des néologismes. Dans chaque domaine se créent des mots que l’on soit informaticien, linguiste, agriculteur ou pâtissier. Enfin, la personne en retraite joue aussi son rôle, dans la mesure où presque naturellement, l’âge aidant, elle est utilement conservatrice, ayant plutôt tendance à rejeter les néologismes récents pour ne cultiver que ceux de sa génération : ma grand-mère trouvait tout bath et ne supportait pas super, bath étant le super de son époque. D’où venait bath : toutes les hypothèses ont été évoquées, peut-être de la station balnéaire très prisée de Bath en Angleterre. Alors, c’était le seul mot anglais que connaissait ma grand-mère !

Quant à l’illettré, sans le savoir il invente aussi des néologismes, évoquant par exemple la nappe frelatique, et vous signalant, comme je l’ai entendu, que « gros sur le dos » (grosso modo) vous êtes dans la bonne direction. En réalité, on n’échappe pas au néologisme, une langue qui ne permettrait pas d’inventer des mots serait une langue morte. Tout mot a été un néologisme, du premier cri aux derniers mots savants. Et que représente un dictionnaire en définitive : un cimetière de néologismes. Au reste, la mention « néologisme » a pratiquement disparu des dictionnaires, on préfère mettre une date de première attestation. La durée de vie d’un néologisme, à l’heure des informations planétaires en temps réel, est très courte. Quand naquit par erreur sans doute la « bravitude », les commentaires qu’a suscités ce mot sur la Toile ont battu tous les records. Le sentiment de nouveauté, propre à un néologisme, s’efface vite…

Signalons en toute fin qu’un néologisme peut être cocasse et involontaire. André Gide, dans son Journal, signale ainsi en 1926 un mot qu’il n’a pas inventé et qui résulte d’une coquille absurde « dans la traduction d’Antoine et Cléopâtre ». Quel mot est concerné ? Vilence au lieu de vilenie. À la manière d’un but réussi par pur hasard, la vilence est en effet née d’une faute de frappe. « Impossible, précise Gide, d’imaginer changement de mot plus complet, d’accent, de nombre de syllabes, etc., causé par cette simple substitution de lettre. » Du grand homme cultivé, on attend effectivement un vocabulaire dépassant la norme, aussi l’indulgence est-elle de mise pour le correcteur : « X. qui corrigeait a cherché sans pouvoir trouver, ce que vilence pouvait être : et, finalement, l’a maintenu, croyant à un néologisme. »

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