Le Dico des dictionnaires
- Автор: Pruvost Jean
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions JC Lattès
- ISBN: 978-2709635684
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
On se souvient à cet égard de Raymond Queneau qui en 1963, dans un numéro de Critique, signale combien, même dans les ouvrages de référence, les coquilles sont nombreuses. Ainsi « même chez Bourbaki, pourtant fort attentif », déclare-t-il, il repère une coquille dans un dictionnaire de mathématiques, le signale à l’auteur qui « répondit que c’était par humour qu’il l’avait laissée, pour distraire un peu le lecteur au passage ». Au lieu d’« ensemble filtrant à gauche et à droite » avait été imprimé « ensemble flirtant à gauche et à droite ». Filtrons les néologismes et flirtons avec eux.
Nerf de bœuf
Mon grand-père, profondément pacifiste, disposait d’un nerf de bœuf. Enfant, je l’ai toujours vu, accroché dans la buanderie. D’où tenait-il cet objet, long d’une petite cinquantaine de centimètres et qui, en définitive, représente l’ancêtre de la matraque ? Je m’en suis beaucoup servi quand je jouais, non pas pour frapper, mais pour me donner l’illusion que j’avais une épée en main. J’étais le d’Artagnan au nerf de bœuf. Quelle est la définition offerte par le Petit Robert 2013 ? « Ligament cervical du bœuf étiré et durci par dessiccation, dont on se servait comme d’une matraque. » Bon. Cervical ? « Qui se rapporte à la nuque. » Définition claire. Qui me fait comprendre la couleur légèrement rosée du nerf de bœuf.
Par acquit de conscience, consultons le Petit Larousse 2013. C’est important, l’approximation n’est pas permise, on évoque tout de même le nerf de bœuf que possédait mon grand-père ! « Nerf de bœuf » se trouve tout de suite après le « nerf de la guerre », l’argent. Et que lis-je ? « Matraque faite d’une verge de bœuf ou de taureau étirée et desséchée. » Une verge ? Définition du Petit Larousse : « Anat. Pénis. » Mais c’est que ça change tout, ainsi toute mon enfance s’est passée une verge de bœuf à la main ! Mais comment se fait-il que les deux petits, Larousse et Robert, soient dans une telle divergence ? La nuque ou le pénis ?
En vérité, je me suis aperçu de cette divergence en 1980, année au cours de laquelle paraissait le Dictionnaire Hachette, tout nouveau, avec une merveilleuse préface de Roland Barthes. La direction du dictionnaire incombait alors à Vincent Brugère-Trélat, et c’est lui qui nous confiait que la définition du nerf de bœuf donnée dans tous les dictionnaires faisait éclater de rire les bouchers qui savaient bien qu’il ne s’agissait pas d’un ligament cervical. Ce Dictionnaire Hachette, qui bénéficiait de la préface d’un professeur au Collège de France honoré par la France entière pour son sens aigu de la philosophie et de la langue, marquait en réalité un grand retour. Depuis la publication du Dictionnaire de la langue française de Littré, la maison Hachette avait laissé, par un accord tacite, la maîtrise commerciale des dictionnaires à la maison Larousse pendant qu’elle couvrait le marché des manuels scolaires. Cet accord, rompu au moment où Larousse tentait une percée du côté des manuels scolaires, permettait à la maison Hachette de se réinstaller sur le marché des dictionnaires. Il fallait frapper fort et une préface de Roland Barthes, quoi de mieux !
Ce dictionnaire avait un objectif : « Réunir en un seul volume des éléments aussi divers que le vocabulaire général de la langue française d’aujourd’hui, les connaissances encyclopédiques et les principaux noms propres de l’espace culturel. » Il ne manquait pas de qualité, et au passage, comme tout dictionnaire, il décrit son époque. La définition de l’ordinateur d’alors, par exemple, fait presque sourire aujourd’hui : « Machine capable d’effectuer automatiquement des opérations arithmétiques et logiques à des fins scientifiques, administratives ou comptables, à partir de programmes définissant la séquence de ces opérations. » Belle définition qui ne pouvait évidemment prendre en compte la révolution Internet.
Pour revenir au nerf de bœuf, le Dictionnaire Hachette arborait une définition qui tranchait avec celle de tous les autres dictionnaires, définition rivée de manière prude au « nerf cervical » : « Cravache, matraque faite d’une verge de bœuf ou de taureau étirée et durcie par dessiccation. »
Plus de trente ans après néanmoins, le Petit Robert affiche encore « nerf cervical ». Le propre des dicopathes est de fouiller, toujours fouiller dans les dictionnaires. Et au début du XXIe siècle, en ayant expliqué cela, je pris conscience d’un seul coup que si effectivement, c’est en 1980 qu’était donnée cette définition du nerf de bœuf, je n’avais pas consulté Littré. Et là, stupéfaction. Jugez sur pièce : « Nerf de bœuf, nom vulgaire de la partie épaisse du bord supérieur libre du ligament jaune élastique cervical postérieur du bœuf ou du cheval, desséchée et disposée artificiellement en forme de cylindre. » Quelle définition précise ! Se pourrait-il que Littré, médecin, se soit ainsi lui aussi trompé ? Mais plus troublante encore est la suite. « C’est par suite d’une erreur populaire que cette partie est prise pour le membre génital du bœuf, arraché et desséché. »
Qui croire ? Le Petit Larousse, très rarement en défaut ? Vincent Brugère-Trélat, qui de cette « verge » faisait un argument massue, si on ose dire… ? Littré et le Petit Robert ? J’ai posé la question à deux bouchers. Ils donnent raison au Petit Larousse, mais, à vrai dire, plus personne ne fabrique de nerf de bœuf. Consultez votre boucher. Au premier qui retrouve un boucher qui sait encore fabriquer des nerfs de bœuf.
J’allais l’oublier… Consultez aussi le Grand Robert sur support informatique : « Nerf de bœuf : cravache, matraque faite d’une verge de bœuf ou de taureau étirée et durcie par dessication. » Deux remarques. Qui croire ? Le Petit ou le Grand Robert. Deuxième remarque : dessication avec un seul c ? c’est assurément une faute. Comme aurait dit mon grand-père : « Il y a des coups de nerf de bœuf qui se perdent » !
O
OÉ. Mimologie du cri des charretiers quand ils veulent arrêter leurs chevaux. Comme cette espèce de mots est difficile à épuiser, je ne me serois pas arrêté à celui-là, s’il ne me donnoit lieu de remarquer qu’il est littéralement grec (óé). Il ne faut pas conclure de là que nos charretiers ont emprunté des mots aux Grecs, mais bien que la nature a enseigné les mêmes artifices de langage à tous les hommes.