Le Dico des dictionnaires
- Автор: Pruvost Jean
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions JC Lattès
- ISBN: 978-2709635684
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
L’optimisme est de rigueur… La foi de Lachâtre en son dictionnaire est telle qu’il en fait une panacée, au point que la possession d’un tel ouvrage, utilisé comme manuel, permettra aux parents peu fortunés de dépasser les institutions en place ! Qu’on en juge à ce propos peu orthodoxe et sans complexe : « Si donc l’enfant parvient, par une lecture assidue de 1 à 4 pages par jour, suivant son âge, à s’assimiler une quantité notable des connaissances qui y sont répandues, il demeure évident que cet enfant sera beaucoup plus instruit que la multitude des jeunes filles qui sont dans les pensions et des jeunes gens qui fréquentent le collège. »
Tous à vos dictionnaires.
Bien avant la « maman-dico » de Lachâtre, c’est tout de même la maman nourricière qui intéresse les lexicographes, et celle-ci pénètre dans les dictionnaires dès 1680, Richelet l’orthographiant non sans charme m’ama’m, ce qui démarque bien la nature enfantine de ce joli mot adopté pour toute une vie. Trente ans auparavant, Gilles Ménage avait insisté dans ses Origines de la langue françoise : le mot maman est formé « par la nature même dans la bouche des enfants », car, ajoute-t-il, « dans tous les pays du monde, les enfants commencent à parler en prononçant des lettres labiales [comprenons dites avec les lèvres] parce qu’elles sont les plus faciles à prononcer ; et les premiers mots que l’on entend sortir de leur bouche enfantine, sont les doux noms de père et de mère, qu’ils prononcent ab, ap, papa, etc. am, en, mem, etc. Ces mots dictés ainsi par la nature, ont été ensuite adoptés […] dans toutes les langues ».
Deux exemples suivent le synonyme de mère chez Richelet, sur le mode judicieusement rassurant : « Ma bonne maman », « Elle est sous l’aile de sa maman ». Mais un mot charmant, aujourd’hui disparu, est ajouté : « Maman téton. » Qui est « Maman téton » ? La nourrice qui ne manque pas d’autorité à en juger à l’exemple donné : « Maman téton est fâchée. »
« Chère maman, je t’aime » : bel exemple que celui choisi par Lachâtre, pour la maman qui « remplace le mot de mère, dans l’intimité de la famille ». Au passage, il ajoute un emploi qui a disparu, la « grosse maman », qui « se dit familièrement d’une femme de bonne mine et dont l’embonpoint est très développé ». On est très proche de la bonne nourrice dans l’imaginaire du XIXe siècle : Maman téton a disparu, il est vrai que Lachâtre vient d’inventer le concept de « maman-dico »…
Mots
Au départ, avant même de formuler de belles phrases, de belles définitions, presque naturellement on grommelle : mu mu mu… C’est-à-dire qu’on émet un son à peine distinct. Un verbe latin y a rapidement correspondu, verbe onomatopéique pour désigner le fait de « produire le son mu mu… » : muttire. Dans la foulée naquit le « mot »… N’est-il pas émouvant que le mot vienne de fait d’un grommellement qui n’en est qu’un embryon ? Comme si le « mot » à lui seul incarnait l’histoire du langage, des premiers cris jusqu’aux phrases les plus éloquentes.
On lira ainsi chez Apulée la plaisante formule mutmut facere, « faire mutmut »… (ne pas confondre avec la Matmut) désignant donc le fait de grommeler, de chuchoter, mutmuter en somme…. Le mot commence ainsi sa carrière tout doucement, il se murmure, puis prend de l’ampleur, avant de devenir un éventuel « grand mot », et ne pensons pas aux « gros mots », qui ne sont jamais loin de nous faire revenir au grommellement primitif. À partir du verbe muttire naquit donc muttum, désignant un son, à peine distinct.
Puisqu’il s’agissait d’un murmure et non d’un son tonitruant, c’est d’abord de manière négative qu’on commença à employer muttum, dans les contextes où pas un son ne vous échappe, pas l’ombre d’un grommellement. La première attestation de mot en langue française, même si les mots s’étaient multipliés à foison depuis plus d’un millénaire, date de la fin du Xe siècle : on repère ainsi dans la Passion du Christ la formule « ne son(n)er mot », à traduire par « ne rien dire » !
Voilà qui commence bien petitement la carrière du mot puisqu’il n’existe alors en vérité que pour ne pas être dit… Au reste, on retrouve nombre de locutions de même nature, négative, au Moyen Âge : ne tinter mot, ne parler mot, ne dire mot par exemple. On n’a pas pu cependant faire taire longtemps le mot, en le laissant dans l’ombre sans qu’il puisse s’affirmer. Ce prisonnier a su échapper aux tournures négatives pour prendre son envol et au XIIIe siècle, il s’installe même au pluriel. Les « mots » définissent en effet les paroles d’un poème chanté, ce qui rapidement deviendra, au singulier cette fois-ci, un motet. Au passage, regrettons la disparition du motet qui au tout départ n’était ni plus ni moins qu’un « petit mot », sens acquis au XIIe siècle. « Ne pas entendre sonner un seul motet », peut-on lire alors, version ancienne de « ne pas entendre le plus petit mot », relayée au XIXe siècle par le nec plus ultra : ne pas même entendre une mouche voler. Faire taire les mouches, c’est la puissance absolue !
Avouons qu’à la mouche bourdonnante on peut préférer le motet infiniment plus harmonieux. Peine perdue cependant, le motet va dès le XIIIe siècle désigner le court poème, religieux ou non, destiné à être chanté à deux, trois ou quatre parties distinctes. Ce dernier sens deviendra exclusif au siècle de Louis XIV en qualifiant principalement la pièce religieuse chantée, composée sur des paroles latines mais ne faisant pas partie de l’office.
On est presque peiné de constater qu’en 1680 les premiers exemples que choisit Richelet pour son Dictionnaire françois soient « un mauvais mot » et « un méchant mot ». Suivis au demeurant par un « bon mot », ce qui n’est pas plus généreux. Car de la même manière que sont synonymes une mauvaise grippe et une bonne grippe, malgré les adjectifs antonymes qui la qualifient, un bon mot ressemble fort à un méchant mot…
C’était dans les années 1990, j’avais été invité à une émission jeu de Jean-Pierre Foucault sur TV5. C’était la première fois que je me retrouvais derrière une caméra pour une chaîne de télévision. Le jeu était assez simple, la personnalité invitée, assise dans un fauteuil moelleux, ouvrait un dictionnaire au hasard, elle était censée lire l’un des mots qu’elle rencontrait sur la page ainsi offerte sous ses yeux, et les candidats, six jeunes de différents pays, mais ayant la langue française en amour partagé, devaient donner une définition du mot, le plus proche possible de celle du dictionnaire. Jean-Pierre Foucauld animait l’ensemble avec verve et il donnait pour finir la parole à l’invité qui expliquait le mot. Jean Bardin était à l’époque le réalisateur de cette émission.