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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Orthographe

Si leurs dictionnaires sont mauvais, ce n’est presque jamais leur faute. C’est d’abord celle de la langue, qui n’est pas bien faite ; celle de l’alphabet, qui est détestable, celle de l’orthographe, qui est une des plus mauvaises et des plus arbitraires de l’Europe.

Charles Nodier, Examen critique des dictionnaires de la langue françoise, Préface, 1829, p. 14.
Deux C.V.

J’ai eu besoin de deux curriculum vitæ distincts.

Deux curriculum vitæ. Pluriel correct ? Pas d’s ? Deux CV ? C.V. ? Majuscules ?

J’ai aussi disposé d’une 2 CV, 2 C.V., 2 CV ou 2 cv. Quelle orthographe ?

Consultons les dictionnaires.

Consultation frénétique

Le Trésor de la langue française. Déception : pas l’ombre d’un renseignement. On relit deux fois l’article CURRICULUM (VITAE). Vitæ est entre parenthèses. Pourquoi ? On le devine. Un curriculum peut suffire. Mais ouvre-t-on un dictionnaire pour « deviner » ? Et pour le pluriel : des curricul… Aucune indication. Et l’abréviation. Rien, strictement rien. Débrouillez-vous.

Sus au Grand Robert : « Les curriculums vitæ (ou invar. : les currucilum vitæ). » Bien, on aurait donc le choix. Mais deux normes, c’est toujours embarrassant. Il y en a forcément une qui séduit davantage les bien nommés lettrés. Deux normes, et c’est le début des connotations, des clans. L’orthographe dite démocratique ne passerait-elle pas par une norme pour tous ?

Que dit le Dictionnaire de l’Académie ?

CURRICULUM VITÆ (um se prononce ome ; æ se prononce é) n. m. inv., XIXe siècle. Locution latine signifiant proprement « carrière (curriculum, de currere, “courir”) de la vie (vitæ) ».

Merci, merci l’Académie : n. m. inv. C’est la réponse qui nous rend service. Une norme. Au moins je sais si je la suis ou si je m’en écarte.

Au passage…

J’ai donc eu besoin de deux C.V.

Une vie professionnelle s’établit en effet rarement sans cévé à fournir, fourbir, et valoriser. En principe, ce « cv » commence au moment où l’on est à la recherche d’un emploi, et s’achève un peu avant de prendre sa retraite. Sitôt reçu professeur de lettres dans l’enseignement secondaire, je n’ai pu échapper à l’exercice : pour postuler à la moindre fonction, il faut l’exhiber, jeune homme, ce C.V. Déjà trois orthographes pour le CV.

Au passage ni le Grand Robert électronique ni le Trésor de la langue française informatisé, pourtant forts de leurs 80 000 ou 110 000 mots, ne nous aideront pour repérer la graphie idoine de l’abréviation de curriculum vitæ. En principe, taper c puis v sur le clavier de l’ordinateur devrait suffire, mais y procéder c’est faire surgir le « symbole du cheval fiscal ». La 2 CV.

Ne jamais oublier que les dictionnaires sont faits pour ceux qui savent l’orthographe. Toi mon ami, élève à l’orthographe chancelante, soucieux de vérifier dans le dictionnaire, ne tape surtout pas curiculome sur le clavier, c’est une impasse, orthographie d’abord correctement curriculum vitae, ensuite tu bénéficieras de quelques informations sur l’orthographe du mot. D’abord savoir l’orthographe pour la vérifier. Expérience faite, seul un élève sur dix épelle correctement curriculum. Un élève sur deux en tout cas sera en échec dès la quatrième lettre du curriculum, avec un seul r l’ordinateur reste sourd et muet.

On danse souvent la valse de l’orthographe autour du dictionnaire, elle donne même le tournis si on veut bien orthographier les abréviations : un gros CV, un petit cv, un point ou pas de point après le c et le v ? Et si on dansait en italique ? Dans le TLF, ce n’est pas une 4 CV, mais une 4 CV. Hugo détestait les italiques.

Ce sont des détails sans aucun doute, mais l’orthographe reste un temple aux vivants petits détails, de ceux qui font la différence. Il faudra y revenir, mais ils sont légion les problèmes orthographiques que les dictionnaires ne résolvent pas. Pourquoi ?

Au passage encore, on allait oublier de signaler qu’il faut lire complètement l’article du Dictionnaire de l’Académie française consacré au curriculum vitæ. Comment se conclut-il ? « Souvent abrégé en C.V. »

Encore merci l’Académie.

Honteux passé ?

Donc, j’ai dû, naguère, rédiger deux C.V. distincts.

À cause de mes amis linguistes. En effet, une première partie de mon existence professionnelle consista à enseigner avec passion dans le secondaire le vocabulaire et l’orthographe, au cœur de la littérature. Stimulé par une inspectrice, j’écrivis un premier livre sur les mots en 1981, et me voilà inspecteur de l’Éducation nationale, principalement auprès de mes collègues instituteurs. J’organisai immédiatement des expositions destinées aux habitants de la cité, en installant sur des panneaux dans la salle des fêtes les excellents travaux conduits dans les classes.

Un objectif, faire venir la presse pour ne pas hésiter à « dire du bien » de l’école. Encouragés tous que nous étions devant l’intérêt des parents et des médias, la deuxième année, à l’échelle de la circonscription qui comptait environ quatre cents classes, j’organisai des Championnats d’orthographe et des Championnats de calcul. Mes collègues et amis enseignants exultaient : la presse leur rendit hommage, on eut même droit à la une du Républicain dans l’Essonne.

De beaux diplômes et des prix étaient remis aux enfants, accompagnés de leurs parents, très fiers. Akim avait le premier prix de calcul, Fatima celui de l’orthographe, Chang deux prix, on rayonnait. Et cela dans chaque ville de la circonscription. On ne pouvait mieux démontrer que le calcul et l’orthographe reposaient sur l’entraînement et que ces deux disciplines n’étaient pas données en héritage. En bref, j’organisai ainsi, quelques années durant, ces championnats. C’était une fête annuelle. Un secrétaire d’État vint même remettre les prix. Au moment où j’allais devenir directeur d’École normale, il va de soi que ces manifestations touchant quelques milliers d’élèves faisaient partie de mon C.V. J’en étais d’évidence assez fier. Si ce n’eut été incongru, j’aurais même ajouté une photo à ce C.V., celle où nous sommes tous au milieu des élèves et des enseignants aux côtés des maires.

Vint cependant le moment où, muni d’un doctorat, l’idée me prit de devenir maître de conférences. Arrière toute ! Le C.V. mentionnant les Championnats d’orthographe devenait suicidaire. Il suffisait alors en effet d’évoquer Bernard Pivot auprès d’une grande majorité de linguistes pour voir poindre le sourire supérieur du prédateur de la norme. « Laissez-les vivre », c’était la doctrine : que les mots s’orthographient dans la plus grande liberté, les meilleures fautes deviendront la norme, regardez l’histoire… Les textes pullulaient sur le sujet : quelle importance l’orthographe ? C’était à qui, au sein des docteurs ès sciences du langage, criait le mieux haro sur l’orthographe et ses défenseurs, mais curieusement dans une orthographe impeccable. Cette époque semble fort heureusement révolue.

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