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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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Il caressa son verre d’alcool, se frotta la clavicule comme si elle le faisait souffrir et fourragea dans la masse d’objets disparates qui couvraient la table.

— Si c’est vrai, c’est une erreur de navigation monumentale, reprit-il. Quelqu’un a dû se glisser jusqu’à l’habitacle et retourner le compas pour nous induire en erreur. Mais êtes-vous certain de ce que vous avancez, docteur ?

— Ne jouez pas au plus fin avec moi. Il est trop tard pour cela. Qu’est-ce que vous manigancez, Nid ?

— Vous ne connaissez rien à la navigation en haute mer. Comment pouvez-vous savoir dans quelle direction nous allons ?

— J’ai consulté des spécialistes.

— Onyos Felk ? Cette vieille baderne ?

— Oui, j’en ai parlé avec lui. Et avec d’autres. Je reconnais qu’on ne peut pas toujours se fier à Onyos. Mais aux autres, si. Vous pouvez me croire.

Les yeux plissés, les mâchoires serrées, Delagard foudroya le médecin du regard. Puis il se calma. Il but une gorgée, puis vida son verre d’alcool. Et il se plongea dans un profond silence.

— Très bien, dit-il enfin. Le moment est venu de vous mettre au parfum. Il se trouve que, pour une fois, Felk a raison. Nous n’allons pas à Grayvard.

En entendant cette déclaration faite avec une assurance détachée, Lawler eut l’impression de recevoir une décharge électrique.

— Bon Dieu ! Pourquoi, Nid ?

— On ne veut pas de nous à Grayvard. On n’a jamais voulu de nous. On m’a débité les mêmes conneries que dans les autres îles, savoir qu’il y avait de la place pour une douzaine de réfugiés au maximum, mais qu’il n’était pas question d’accueillir tout le monde. J’ai essayé d’user de toute mon influence, mais ils n’ont pas voulu en démordre. Nous étions à la rue, paumés, sans endroit où aller.

— Vous nous avez donc menti depuis le début du voyage ? Depuis le début, vous avez toujours eu l’intention de gagner la Mer Vide ? Quelle idée aviez-vous derrière la tête ? Et pourquoi avoir choisi de nous conduire ici ? Vous êtes vraiment gonflé, Nid, ajouta-t-il en secouant la tête d’un air incrédule.

— Je n’ai pas menti à tout le monde. J’ai dit la vérité à Gospo Struvin. Et au père Quillan.

— Pour Gospo, je comprends. Il était le capitaine du navire de tête. Mais pourquoi Quillan ?

— Je lui dis un tas de choses.

— Vous êtes devenu catholique ? C’est votre confesseur ?

— C’est mon ami. Il a beaucoup d’idées intéressantes.

— Je n’en doute pas. Et quelle idée intéressante avait le père Quillan sur la route à suivre ? demanda Lawler qui avait l’impression de faire un mauvais rêve. Vous a-t-il dit que, par la prière et la force spirituelle, il pouvait accomplir un miracle pour nous ? Ou alors, vous a-t-il proposé de faire apparaître dans la Mer Vide une île accueillante et inoccupée où nous pourrions nous installer ?

— Il m’a dit que nous devrions faire route vers la Face des Eaux, déclara posément Delagard.

Une autre décharge électrique, plus forte que la précédente. Lawler écarquilla les yeux. Il avala une grande gorgée du verre de Delagard et attendit quelques instants que l’alcool fasse son effet. De l’autre côté de la table, Delagard le regardait, attendant patiemment, l’œil vif et l’air calme, peut-être même légèrement amusé.

— La Face des Eaux, dit Lawler quand il eut suffisamment repris ses esprits pour parler. C’est bien ce que vous avez dit : la Face des Eaux !

— Affirmatif, docteur.

— Et pouvez-vous me dire pourquoi le père Quillan trouvait que c’était une merveilleuse idée de mettre le cap sur la Face des Eaux ?

— Parce qu’il savait que j’ai toujours rêvé d’y aller.

Lawler hocha lentement la tête. Il se sentait gagné par cette forme de sérénité qui accompagne le désespoir absolu. Boire un autre verre lui sembla être une excellente idée.

— Bien sûr, dit-il. Le père Quillan croit à la satisfaction des impulsions déraisonnables. Et comme de toute façon, nous n’avions nulle part ailleurs où aller, autant entraîner toute cette bande de minables de l’autre côté du globe, vers l’endroit le plus mystérieux, le plus reculé d’Hydros, sur lequel nous ne savons absolument rien, si ce n’est que les Gillies eux-mêmes n’ont pas le courage de s’en approcher.

— C’est exact, dit Delagard, insensible aux sarcasmes, en souriant benoîtement.

— Les conseils du père Quillan sont vraiment précieux. C’est pourquoi il a si bien réussi dans son ministère.

— Je vous ai demandé un jour, poursuivit Delagard avec un calme olympien, si vous aviez gardé le souvenir des histoires que nous racontait le vieux Jolly sur la Face des Eaux.

— Des histoires à dormir debout, oui.

— Cest à peu près ce que vous m’avez répondu la dernière fois. Mais vous en souvenez-vous ?

— Voyons… Jolly prétendait avoir traversé tout seul la Mer Vide et découvert la Face qui, d’après lui, était une île gigantesque beaucoup plus grande que toutes celles des Gillies, une terre chaude et fertile où poussaient d’étranges plantes de haute taille portant des fruits, où l’on trouvait des étangs d’eau douce, des eaux riches en poissons.

Lawler s’interrompit quelques instants pour fouiller dans ses souvenirs.

— Il y serait resté jusqu’à la fin de ses jours, tellement il y faisait bon vivre. Mais, un jour où il était parti pêcher en mer, une tempête l’éloigna du rivage, il perdit son compas et par-dessus le marché, s’il m’en souvient bien, il fut pris par la Vague. Quand il fut enfin en mesure de gouverner son bateau, il était déjà à mi-chemin de Sorve et il lui était impossible de retourner vers la Face. Il poursuivit donc sa route et, de retour à Sorve, il essaya de convaincre des gens de repartir avec lui, mais personne ne voulut le suivre. Tout le monde se moqua de lui ; personne ne crut un mot de ce qu’il racontait. Et il finit par perdre la boule. C’est bien cela ?

— Oui, dit Delagard. C’est l’essentiel de son histoire.

— Elle est extraordinaire. Si j’avais encore dix ans, je serais absolument fou de joie à l’idée d’aller visiter la Face des Eaux.

— Vous devriez l’être, doc. Ce sera la grande aventure de notre vie.

— Vraiment ?

— J’avais quatorze ans quand le vieux Jolly est revenu, poursuivit Delagard. Et j’ai écouté ce qu’il avait à raconter. J’ai écouté très attentivement. Ce n’était peut-être qu’un vieux cinglé, mais je n’ai jamais eu cette impression, du moins au début, et j’ai cru ce qu’il disait. Une île vaste, riche, fertile et inhabitée qui nous attendait… Et pas un seul de ces foutus Gillies dans nos pattes ! Pour moi, cela a des allures de paradis. De pays de cocagne. De terre miraculeuse. Vous tenez toujours à ce que notre communauté reste unie, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi diable devrions-nous nous entasser dans un petit bout d’île dont personne ne veut et vivre de la charité de ceux qui nous accueillent ? Quel meilleur moyen ai-je de réparer mes fautes que de conduire toute notre communauté au bout du monde pour lui offrir un paradis ?

Lawler le regardait, bouche bée.

— Vous êtes complètement sonné, Nid.

— Je ne pense pas. La Face appartiendra aux premiers arrivés et nous pouvons être ceux-là. Les Gillies sont si superstitieux qu’ils ne s’en approcheront jamais. Nous, nous pouvons le faire. Et nous pouvons nous y établir, nous pouvons y construire nos maisons, nous pouvons y exploiter la terre. Et nous pouvons faire en sorte que la Face nous donne ce que nous voulons le plus au monde.

— Et que voulons-nous le plus au monde ? demanda machinalement Lawler qui avait l’impression de s’être envolé de la planète et de flotter dans les ténèbres de l’espace.

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