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Sous les vents de Neptune

Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:

Cette formation sur les empreintes génétiques au Québec, Jean-Baptiste Adamsberg l’accueille avec soulagement. Deux semaines sans subir l'inexplicable hostilité de son adjoint Danglard, le paradis ! Mais une coupure de presse ravive de pesants souvenirs sur un meurtre commis durant sa jeunesse qui mettait en cause son frère Raphaël, disparu depuis. Le tueur au Trident serait-il de retour ? Un malaise et un coma éthylique plus tard, Adamsberg perd le contrôle. Seules la mansuétude d’un Danglard et l’ingéniosité de sa collaboratrice Violette Retancourt pourront le sortir, presque indemne, des affres du passé.
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— Si tu boches, je t’embroche. C’est ce que disait mon esti de grand-mère. « J’ai dit au boche, si tu t’approches, je t’embroche. »

— D’accord. À présent tu sais jouer. Si cela te passionne tant, je te laisse la règle.

Camille alla s’asseoir au fond de la pièce avec un livre. Attendre que cela passe. Adamsberg construisait des petites piles de dominos qui s’écroulaient et qu’il recommençait en marmonnant, essuyant ses yeux de temps à autre, comme si ces éboulis lui procuraient un vif chagrin. L’alcool lui arrachait émotions et divagations, auxquelles Camille répondait par un léger signe. Après plus d’une heure, elle ferma son livre.

— Si tu te sens mieux maintenant, va, dit-elle.

— Je veux voir ce type aux chiens d’abord, déclara Adamsberg en se levant rapidement.

— Bon. Comment comptes-tu t’y prendre ?

— En le délogeant de sa planque. Un gars qui se cache et qui n’ose pas me regarder en face.

— C’est possible.

Adamsberg parcourut l’atelier d’un pas tanguant puis se dirigea vers la chambre en mezzanine.

— Il n’est pas là-haut, dit Camille en rangeant les dominos. Tu peux me croire sur parole.

— Où se planque-t-il ?

Camille écarta les bras en un geste d’impuissance.

— Pas là, dit-elle.

— Pas là ?

— C’est cela. Pas là.

— Il est sorti ?

— Il est parti.

— Il t’a laissée ? cria Adamsberg.

— Oui. Ne crie pas, et cesse de le chercher.

Adamsberg s’assit sur un bras de fauteuil, assez dessaoulé par les remèdes et la surprise.

— Bon sang, il t’a laissée ? Avec l’enfant ?

— Ça arrive.

Camille achevait d’entasser les pièces du Mah-Jong dans leur boîte.

— Merde, dit sourdement Adamsberg. Tu n’as carrément pas de veine.

Camille haussa les épaules.

— Je n’aurais pas dû m’en aller, proclama Adamsberg en secouant la tête. Je t’aurais protégée, j’aurais fait barrage, dit-il en écartant les bras, pensant soudainement au boss des bernaches.

— Tu tiens sur tes jambes à présent ? demanda doucement Camille en levant les yeux.

— Bien sûr que je tiens.

— Alors va maintenant, Jean-Baptiste.

LIV

Adamsberg rejoignit Clignancourt dans la nuit, surpris de pouvoir garder son guidon à peu près droit. Le traitement de Camille lui avait secoué le sang et délivré la tête, et il ne se sentait aucune envie de dormir, ni aucun mal au crâne. Il pénétra dans la maison sombre, replaça une bûche dans le foyer et la regarda s’embraser. Revoir Camille l’avait perturbé. Il s’en était allé d’un bond, et il la retrouvait dans cette situation impossible avec ce crétin de type qui s’était éclipsé en cravate sur la pointe de ses souliers cirés en emportant ses clebs. Elle s’était jetée dans les bras du premier abruti venu qui lui avait fait croire tout et n’importe quoi. Et le résultat était là. Bon sang, il n’avait pas même songé à s’informer du sexe de l’enfant, ni de son nom. Il n’y avait pas pensé du tout. Il avait fait des piles avec les dominos. Il lui avait parlé de dragons et de Mah-Jong. Et pourquoi tenait-il absolument à trouver ces dragons ? Oui, à cause des fenêtres.

Adamsberg secoua la tête. Les cuites ne lui valaient rien. Il n’avait pas vu Camille depuis un an et il avait débarqué en brute avinée, exigé qu’elle sorte le Mah-Jong, exigé de voir le nouveau père. Tout à fait le boss des bernaches. Celui-là, il allait aussi l’employer sans pitié pour engorger la cathédrale, caquetant comme un imbécile impuissant en haut du clocher.

Il tira la règle du jeu de la poche où il l’avait fourrée et la feuilleta d’un doigt triste. C’était une bonne vieille règle jaunie du temps de ces esti de grand-mères. Les sapèques, les bambous, les caractères, les vents et les dragons, il se souvenait de tout cette fois. Il parcourut lentement les pages, à la recherche de cette main d’honneurs que la mère Guillaumond reprochait à son époux d’être incapable de faire. Il s’arrêta aux Figures particulières, très difficiles à obtenir. Ainsi le Serpent vert, suite complète de bambous accompagnée d’un brelan de dragons verts. Pour jouer, pour se divertir. Il suivit du doigt la liste des Figures et s’arrêta sur La main d’honneurs : composée de brelans de dragons et de vents. Exemple : trois vents d’ouest, trois vents du sud, trois dragons rouges, trois dragons blancs et une paire de vents du nord. Figure suprême, presque inaccessible. Le père Guillaumond avait bien raison de s’en foutre éperdument. Comme il se foutait de cette règle qu’il tenait à la main. Ce n’était pas ce papier qu’il aurait voulu tenir, mais Camille, c’était là une des choses de sa vie. Et qu’il avait bousillée. Comme il s’était bousillé sur ce sentier, comme il avait bousillé sa chasse au juge, qui s’achevait en impasse à Collery, aux origines du dragon blanc maternel.

Adamsberg s’immobilisa. Le dragon blanc. Camille ne lui en avait pas parlé. Il récupéra la règle tombée au sol et l’ouvrit rapidement. Honneurs : dragons verts, dragons rouges et dragons blancs. Ceux que Camille avait appelés les « vierges ». Les quatre vents : Est, Ouest, Sud, Nord. Adamsberg serra sa main sur le papier fragile. Les quatre vents : Soubise, Ventou, Autan et Wind. Et Brasillier : le feu, et donc un parfait dragon rouge. Au dos de la règle, il inscrivit rapidement les noms des douze victimes du Trident, en ajoutant la mère, égale treize. La mère, le Dragon Blanc originel. Les doigts pressés sur son crayon.

Adamsberg cherchait à repérer les pièces du Mah-Jong logées dans la liste du juge, dans sa main d’honneurs. Celle que le père n’avait jamais pu accomplir et que Fulgence rassemblait furieusement en lui rendant la dignité suprême. Avec un trident, comme la main du père piochant les dominos. Fulgence piochait ses victimes avec ses trois doigts de fer. Et combien fallait-il de dominos pour composer la main ? Combien, bon sang ?

Les paumes moites, il revint au début de la règle : quatorze pièces à rassembler. Quatorze. Il manquait donc une pièce pour achever la série du juge.

Adamsberg relisait les noms et les prénoms des victimes, à la recherche de la pièce cachée. Simone Matère. Mater pour maternel, pour la mère, pour un dragon blanc. Jeanne Lessard, un dragon vert, comme le lézard. Les autres noms lui échappaient. Impossible d’y trouver un sens, qu’il s’agisse d’un dragon ou d’un vent. Il ne voyait pas quoi faire de « Lentretien », de « Mestre », de « Lefebure ». Mais il tenait déjà quatre vents et trois dragons, sept pièces sur treize et beaucoup trop pour un hasard.

Et, réalisa-t-il brusquement, s’il ne faisait pas erreur, si le juge s’efforçait de rassembler les quatorze pièces de la main d’honneurs, alors Raphaël n’avait pas tué Lise. Le choix de la jeune Autan désignait la main du Trident et libérait celle de son frère. Mais pas la sienne. Le nom de Noëlla Cordel n’évoquait aucune sorte d’honneur. Les fleurs, se rappela Adamsberg, Camille avait dit quelque chose des fleurs. Il se pencha sur la règle. Les fleurs, honneurs excédentaires que l’on conserve à la pioche mais qui n’entrent pas dans la composition de la main. Des ornements en quelque sorte, des hors-série. Des victimes supplémentaires, autorisées par la loi du Mah-Jong, et qu’il n’était donc pas nécessaire de transpercer au trident.

À huit heures du matin, Adamsberg guettait dans un café l’ouverture de la bibliothèque municipale, surveillant ses montres, s’imprégnant de la règle du Mah-Jong, repassant les noms des victimes. Bien sûr, il aurait pu faire appel à Danglard, mais son adjoint se serait certainement cabré devant ce nouvel égarement. Il l’avait fait passer par un mort-vivant, puis par un centenaire, et maintenant par un jeu chinois. Mais un jeu chinois très répandu dans l’enfance de Fulgence, jusque dans les campagnes et chez la grand-mère de Camille.

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