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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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Gary dort en travers du lit. Tout habillé.

Elle place son portable sous son oreiller.

Si jamais Miss Farland avançait l’heure du verdict…

Si jamais…

Elle s’allonge à côté de lui.

Elle n’arrive pas à dormir. Elle part le lendemain. Ces prochaines vingt-quatre heures seront un rêve court, un rêve qu’elle devra remplir de joie et de beauté. Faire la paix avec lui. Retrouver l’allégresse troublante du baiser face à Hyde Park, face aux cimes pointues des arbres de Hyde Park. Un jour, on s’embrassera sous les arbres de Central Park et les écureuils viendront nous manger dans la main. Ils ne sont pas farouches, les écureuils de Central Park. Ils s’approchent pour un dollar… Et c’est quoi après tout, un écureuil ? Un rat avec une bonne attachée de presse. Rien de plus. Enlevez-lui sa queue en panache et c’est un rat à poils. Une saleté de rat à poils qui se tient sur deux pattes. Hortense glousse toute seule en se frottant le nez. On fait des sourires à l’un, des grimaces à l’autre. Comme quoi, tout dépend de l’habillage. Des apparences. Un détail, un simple détail et le rat devient écureuil. Les passants lui lancent des cacahuètes et les enfants en veulent un dans une cage.

Elle a envie de réveiller Gary pour lui expliquer la différence entre l’écureuil et le rat.

Et tu sais pourquoi les dauphins ne nagent que dans l’eau salée ? Parce que le poivre les fait éternuer !

Elle n’arrive pas à dormir.

Elle veut marquer l’année nouvelle d’un souvenir ardent.

Elle passe un doigt sur le visage de Gary. Il est si beau, endormi ; ses longs cils noirs font une barrière sombre, sa bouche entrouverte, gonflée de sommeil, les joues un peu blanches, un peu roses, ce léger ronflement d’homme qui s’est couché tard, une barbe qui râpe son doigt qui s’attarde…

S’attarde…

Ce soir, ils s’embrasseront.

Ce soir, ils passeront la nuit ensemble. Leur première nuit. Elle saura se faire pardonner.

Il ne lui résistera pas.

— Mon cher Chaval, si je vous ai donné rendez-vous dans ce café en ce premier jour de l’année, c’est hautement symbolique…

Chaval se tenait droit, un peu de biais sur sa chaise. Il cachait sous la table ses mains aux ongles rongés. Pour faire bonne impression face à Henriette, il avait mis une veste, une cravate, du gel sur ses cheveux noir corbeau, raccourci ses favoris et commandé un quart Vittel.

— Vous n’êtes pas sans savoir que M. Grobz et moi-même, nous sommes séparés…

Chaval hocha la tête de l’air peureux du chien qui guette le geste imprévisible d’un maître brutal et se tient coi.

— Nous sommes divorcés, mais j’ai obtenu le droit de garder son nom… Je m’appelle donc Grobz comme lui. Henriette Grobz. Vous me suivez ? Marcel Grobz, Henriette Grobz… Marcel, Henriette…

Elle lui parlait comme à un enfant un peu demeuré. Insistait, soulignait. Il pensa qu’elle lui rappelait sa maîtresse d’école.

— Je signe mes lettres d’un H… qui peut ressembler très fort à un M… H, M, H, M…

Et Chaval de penser aux razzias d’Hortense chez H&M.

Elle entrait dans le magasin, lançait une jolie main avide sur les rangées de tuniques, de petits hauts, de robes, d’écharpes, de jeans, de manteaux, faisait tintinnabuler les cintres, cling-clang-cling-clang, décrochait, empilait, décrochait, empilait, se faufilait dans une cabine, essayait, lançait un bras vers la vendeuse pour réclamer une autre taille, une autre couleur, un autre modèle, ressortait, les joues en feu, la mèche en bataille et posait son butin devant les caisses. Chaval présentait sa Carte bleue, payait. Portait les sacs jusqu’à la voiture. Il suffisait à Hortense d’exprimer le moindre désir pour qu’il soit immédiatement exaucé. Il ne demandait en échange que le droit de caresser le corps follement désiré ou, quand elle était d’humeur généreuse, d’emprunter l’étroit passage qui menait à la félicité.

— H&M…, répéta-t-il, rêveur, en s’épluchant les doigts sous la table.

— Chaval ! tonna la douairière en frappant son verre de la longue cuillère qui lui servait à remuer le sucre dans son citron pressé. Vous êtes où, là ?

— Mais avec vous, madame, avec vous…

— Ne mentez pas ! Je hais les boniments ! Vous pensez à elle, n’est-ce pas ?

— Non, j’essayais de comprendre H et M…

— Mais c’est clair comme de l’eau de roche, mon pauvre garçon.

Elle jeta un regard exaspéré à l’homme assis en face d’elle. Mince comme la tranche d’un centime. Il portait un jean noir, une veste qui semblait sortir de chez le teinturier, des santiags usées, et son visage, profilé en lame d’épée, paraissait presque transparent tellement la vie s’en était retirée. Un pâle figurant émasculé. Qu’allait-elle bien pouvoir faire avec un partenaire aussi falot ? Chassant ces noires pensées, elle reprit avec fermeté :

— Si vous signez d’un H ou d’un M, cela peut se confondre… Je peux donc passer en toute vraisemblance des commandes au nom de Casamia qui seront signés par Marcel Grobz, facturées à Marcel Grobz, débitées sur son compte, puis les détourner et les faire livrer dans un entrepôt où les marchandises seront revendues à bas prix à des chaînes d’achat peu scrupuleuses qui ne verront que l’appât du gain et se jetteront sur ces occasions. Et c’est là où vous intervenez. Vous faites le lien entre ces chaînes et moi. Vous connaissez les acheteurs, vous connaissez les prix, les marges, les quantités qu’il faut commander, vous vous occupez de tout le côté commercial, moi, je mets en place l’organisation, l’administration…

— Mais c’est totalement malhonnête, madame Grobz ! s’exclama Chaval qui entrevoyait d’un seul coup l’énormité de l’arnaque.

— Ce n’est pas malhonnête, je récupère mon bien ! J’ai été spoliée, Chaval. Spoliée… Je devais hériter de la moitié de l’affaire et je n’ai rien eu. Rien.

Elle fit claquer l’ongle du pouce entre ses dents pour indiquer l’immensité de la spoliation.

— Vous trouvez cela honnête, peut-être ?

— Écoutez… ce qui s’est passé entre votre mari et vous ne me regarde pas… Je n’ai rien à voir dans cette histoire. J’ai failli finir en prison pour avoir fait des jeux d’écritures et de la cavalerie financière… Le sort a été clément avec moi. Mais si je me fais prendre une seconde fois, je croupis derrière les barreaux et pour un bon moment…

— Même si vous y trouvez votre compte et que je vous dédommage largement ? Je prends tous les frais, tous les risques à ma charge, je loue l’entrepôt, je signe les bons de commande, vous n’apparaissez sur aucun livre de comptes, sur aucun courrier, rien… Vous me servez juste de façade. C’est bien payé pour n’être qu’un décor !

— Mais, madame, c’est un tout petit monde, cela va vite se savoir ! Nous allons nous faire prendre comme des benêts…

Henriette nota qu’il venait de se compromettre. Il avait dit « nous faire prendre ». Donc, conclut-elle en se rengorgeant sous son large chapeau, il n’est pas contre l’idée de comploter. Juste contre l’idée de finir en prison. Ce qui prouve qu’il lui reste encore quelques neurones en état de marche. L’homme n’était pas aussi diminué qu’il le paraissait. L’appétit lui était revenu.

Elle resta pensive un instant. Il n’avait pas tort. Le monde des arts de la maison était un univers limité, ils seraient vite repérés. Sauf à écouler de petites quantités. Et qui dit « petites quantités » dit petits profits. Il n’en était pas question. Il lui fallait donc trouver un autre moyen de ruiner le père Grobz. Elle remua son citron pressé en fronçant les sourcils.

— Vous avez une autre proposition ? demanda-t-elle sans quitter son verre des yeux.

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