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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Comment ça, c’est moi qui l’abandonne ? demande Joséphine, abasourdie.

— Ben oui… Tu l’embrasses sauvagement et tu ne donnes plus signe de vie !

— Mais lui aussi, il m’a embrassée sauvagement et lui aussi il pourrait m’appeler !

— Il en a marre de t’envoyer des fleurs, des mails et des douceurs que tu ignores ou que tu jettes à la poubelle ! Mets-toi à sa place ! Il faut toujours se mettre à la place de l’autre si on veut comprendre…

— Et tu peux m’expliquer ce qui se passe ?

— C’est très simple. Tellement simple que tu n’y as pas pensé ! Il est seul, c’est le 31 décembre. Il a invité des amis et demandé à Dottie de venir lui donner un coup de main… Tu me suis jusque-là ?

Joséphine hoche la tête.

— Dottie est arrivée avec des grosses chaussures, un gros pantalon, un gros pull, un gros manteau, je te rappelle qu’il neige à Londres, t’as qu’à consulter la météo si tu me crois pas, et donc, il lui a dit de prendre des affaires pour se changer, une robe, des escarpins, un tube de rouge à lèvres, des boucles d’oreilles, je sais pas, moi !

Elle esquisse le geste de celle qui ne sait pas et sa main s’envole vers le plafond.

— Il a ajouté qu’elle se changerait dans sa chambre… Elle l’a aidé à mettre la table, à cuisiner, ils ont ri et bu dans la cuisine, ils sont amis, Jo, amis… comme toi et moi, rien de plus ! Et après, elle est allée prendre une douche, a posé sa montre sur la table de nuit en passant, s’est habillée, pomponnée et a rejoint Philippe, Alexandre et leurs amis dans le salon en oubliant sa montre dans la chambre… Voilà ce qu’il s’est passé, rien de plus… Et toi, tu en fais un feuilleton tragique, tu installes Dottie en nuisette transparente dans le lit de Philippe avec la bague au doigt ! Tu te joues l’air de la nuit de noces et tu sanglotes dans ton drap !

Joséphine a enfoui le menton dans le pli de la couverture. Elle écoute. Shirley a raison. Shirley a, une fois de plus, raison. Voilà exactement ce qu’il s’est passé… Elle a envie de croire à l’histoire que lui raconte Shirley. C’est une belle histoire. Et pourtant, elle n’y croit pas. Comme si cette version-là valait pour Shirley et ses semblables, mais pas pour elle, Joséphine.

Elle ne tient jamais le rôle de l’héroïne.

On invente toujours des histoires quand on est amoureux. On invente des rivales, on invente des rivaux. On invente des complots, on invente des baisers volés, des accidents d’avion, des silences qui ne disent pas leur nom, des téléphones qui ne sonnent pas, on invente des trains ratés, des courriers qui se sont perdus, on n’est jamais tranquille. Comme si le bonheur était interdit aux amoureux… Comme si ce bonheur-là n’existait que dans les livres, les contes de fées ou les magazines. Mais pas pour de vrai. Ou alors d’une manière si fugitive qu’il glisse comme l’eau entre les doigts d’une main étonnée de ne rien attraper…

La bougie a fondu et la petite flamme tremble sur un socle de cire molle.

Bientôt il fera noir dans la cave. Zoé a peur. Elle sent la boule dans son ventre grossir, grossir et tente de l’effacer en enfonçant ses mains.

Gaétan s’est tu. Lui aussi, il doit sentir le danger.

Le premier jour de l’année. Tous les deux, seuls dans la cave. Dans trois jours, il repart. Et ils ne se verront plus avant, avant… Avant longtemps.

Ça va arriver ce soir-là.

Le danger…

Maintenant ou un peu plus tard.

Ça va arriver.

Ils n’osent plus se regarder.

Le néon dans la cave s’allume et ils entendent des pas dans le couloir.

Ils lisent dans l’œil de l’autre la même peur.

Entendent des pas qui se rapprochent, des voix de gens qui se sont perdus, qui cherchent le parking, disent c’est par ici, non, c’est par là. Puis une porte claque, les voix s’éloignent, le néon clignote et s’éteint.

Gaétan renverse la bouteille de champagne pour se verser une dernière goutte. Zoé pense il veut se donner du courage, il a peur comme moi. Elle le détaille dans l’obscurité, silhouette sombre et imprécise, elle a l’impression qu’il est comme une petite menace. Elle a le cœur qui bat à mille à l’heure. Elle a envie de se lever et de dire viens, on remonte. Elle ne sait pas. C’est complètement fou dans son ventre et dans sa tête. Ça bat de partout. Elle n’est pas sûre de tenir debout.

Il a étendu le manteau de Zoé sur le sol, retiré ses ballerines, retiré son collant. Il met du temps à dégrafer son soutien-gorge et Zoé éclate d’un rire qui se brise net. Elle ne sait plus si elle doit rire ou trembler. Et elle rit et elle tremble. Elle tremble comme une brindille et sa main à lui, qui s’agace dans son dos, tremble aussi comme une brindille. Il fait froid dans la cave et elle a très chaud. Elle dit tout bas, c’est la première fois… Et il dit, je sais, ne t’en fais pas… d’une voix qui ne tremble plus et il lui paraît très grand, très fort, très vieux, beaucoup plus vieux qu’elle et elle se demande si lui l’a déjà fait. Elle n’ose pas lui demander. Elle a envie de se coller contre lui, de se remettre à lui et elle n’a plus peur. Il ne lui fera pas de mal, elle le sait maintenant.

Il enlève ses baskets, il défait son pantalon, il le retire en levant les jambes, il manque de basculer et elle rit.

Il s’allonge sur elle et elle lui dit parle-moi avec la voix qui me rassure…

Il ne sait pas très bien ce qu’elle veut dire. Il répète je sais, je sais, n’aie pas peur, je suis là… comme s’il y avait un autre danger dans la cave.

Et alors elle se sent devenir très légère.

Et alors tout devient très facile. Ou alors elle a la tête ailleurs, ou alors elle n’a plus de tête. Ils ne sont plus que tous les deux et elle a l’impression qu’ils sont seuls dans la ville entière. Que le cœur de la ville entière s’est arrêté de battre. Que la nuit s’est épaissie pour les protéger. Je t’aime comme un fou, il dit de la voix qui la rassure, il dit aussi qu’il ne lui fera pas mal, je t’aime tellement, Zoé. Et ce petit mot-là, ce Zoé posé dans la nuit alors qu’elle est nue contre lui, qu’elle a peur, qu’elle croise les bras sur sa poitrine, ce petit nom que tout le monde emploie tout le temps, Zo-é, au lycée ou à la maison, ce petit mot se déplie, devient unique, devient géant, la protège et elle n’a plus peur du tout. Le monde s’arrête de tourner, le monde retient son souffle et elle retient son souffle quand il entre en elle, tout doucement, tout doucement, sans la forcer, en prenant tout son temps et elle se laisse ouvrir et elle ne réfléchit plus, elle n’entend plus, il n’y a que ça d’important, l’amour qu’ils ont dans le corps, l’amour qui occupe tout son corps. Elle n’est que pour lui, il n’est que pour elle, ils forment une mappemonde bien ronde avec des ailes, une mappemonde avec des racines et ils voyagent dans l’univers. Ça tourne et ça tourne. Ça n’en finit plus de tourner et elle ne sait pas s’ils vont redescendre…

Après…

Ils se décalent, il pose sa tête à gauche, elle pose sa tête à droite et ils s’observent, étonnés, étourdis. Il chantonne la chanson de Cabrel, je t’aime à mourir, je t’aime à mourir, et elle l’embrasse lentement comme une femme savante.

Elle ne sera plus jamais la même. Elle l’a fait.

Ils remontent se coucher dans le grand lit de Zoé.

Gaétan dit on prend pas l’ascenseur, on fait la course dans les escaliers, et il part le premier et elle crie qu’il triche, il triche, il l’a pas attendue pour partir. Elle n’est pas sûre de pouvoir courir. Elle a des jambes de femme, un corps de femme. Des seins de femme. Elle a des courbatures et marche les jambes écartées. Elle a l’impression qu’elle a grandi d’un coup et que tout le monde va le voir. Elle se repasse le film dans la tête en se disant que plus jamais, plus jamais elle ne pourra imaginer tout ça. Elle est triste. Un peu. Et puis, elle n’est plus triste parce qu’elle est contente du film. Très contente. Elle se demande si Emma a eu autant de chance qu’elle. Et Gertrude, elle l’a fait, elle. Et Pauline ? Elle se met à courir dans les escaliers. Il s’arrête, elle le rattrape, il la fait tourner, ça fait comme un ballet, ils s’embrassent à chaque étage. Ils n’ont plus peur. Ils n’ont plus peur. Ils l’ont fait.

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