Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Il se définit lui-même comme un « nomade urbain ». Il est un des plus grands écrivains mondiaux mais personne ne le dérange quand il marche dans les rues de Paris. Il est le flâneur le plus parisien que je connaisse mais il est suisse allemand : lui qui fut l’ami de Max Frisch et d’Elias Canetti se souvient avec nostalgie de la beauté des paysages bernois de son enfance, avec la montagne rude et, plus au sud, « la promesse de la mer ». Né en 1929 à Berne, Paul Nizon devrait avoir reçu le prix Nobel de littérature depuis longtemps. Les Lieux mouvants (1959), Canto (1964), L’Année de l’amour (1981), Stolz (1988) : chacun de ses livres est une démonstration d’intelligence, de douceur, de profondeur. Il vit à Paris depuis quarante ans, tout en continuant de rédiger ses carnets en allemand. « J’étais heureux, heureux à en pleurer, tout seul à Paris » (L’Année de l’amour, 1981).
Numéro 1 : « American Psycho » de Bret Easton Ellis (1991)
Il faut se replacer dans le contexte : en 1991, personne ne s’attendait à une déflagration pareille. Même si la brutalité, la drogue, le snobisme étaient déjà présents dans Moins que zéro, on ne pouvait pas imaginer que Bret Easton Ellis était capable d’accoucher d’un monstre aussi radical que American psycho, le roman qui assassine le XXe siècle. Tout est là : la puissance du capital, la maladie mentale de Wall Street (vingt ans avant la faillite de Lehman Brothers), la violence sadienne, l’érotisme tordu des enfants gâtés de l’Amérique, la solitude urbaine, l’humour noir glaçant, le cynisme confinant au nazisme. American psycho est le chef-d’œuvre du nihilisme définitif, celui qui a tout conclu, c’est le roman ultime de la déshumanisation. Personne ne voulait le publier. Aux États-Unis, Simon & Schuster le refusa (en renonçant à la grosse avance versée à l’auteur). En France, il fut décliné par Christian Bourgois, éditeur de Less than zéro, qui avait pourtant courageusement publié Les Versets sataniques de Salman Rushdie en 1989 ; des années plus tard, Bourgois (camarade de Sciences-Po de mon oncle Gérald) me confia qu’il regrettait l’avoir refusé mais qu’il en avait vraiment marre des fatwas — au moment de sa publication, Ellis était menacé de mort par certaines militantes ultraféministes, du genre de celle qui tira trois balles sur Andy Warhol. American psycho est donc sorti en France chez Gérard-Julien Salvy.
Le roman raconte, à la première personne, la vie quotidienne d’un trader âgé de 26 ans nommé Patrick Bateman. Ivre de réussite, il se sent tout-puissant. « Salut. Je suis Pat Bateman, dis-je, tendant la main, remarquant au passage mon reflet dans le miroir accroché au mur, avec un sourire de satisfaction. » Il hait les femmes, les pauvres, les étrangers, les homos et n’aime que Phil Collins et ses propres abdominaux. « En arrivant chez Pastels, je suis au bord des larmes ; il est évident que nous ne pourrons pas avoir de table. » Progressivement, on voit cette tête à claques basculer dans une folie meurtrière entrelardée d’hallucinations : « J’ai un couteau à scie dans la poche de ma veste Valentino, et je suis un instant tenté d’éventrer McDermott, là, dans l’entrée de la boîte, ou de lui trancher le visage, peut-être, ou de lui disloquer la colonne vertébrale ; mais Price nous fait signe d’entrer, et la tentation de tuer McDermott est remplacée par cette singulière avidité à prendre du bon temps, boire du champagne, flirter avec une mignonne, peut-être trouver un peu de dope, ou même danser sur des vieux tubes, ou sur cette dernière chanson de Janet Jackson, celle que j’aime tant. » Son monologue intérieur nous fait pénétrer dans le crâne d’un fou dépressif qui se croit successful. Dans son univers aseptisé, Bateman brasse des millions de dollars et en dépense des dizaines de milliers chaque soir dans des établissements interchangeables, avec des escorts dont il oublie les noms mais pas la marque des sacs à main. Il incarne physiquement la violence cachée de la Bourse, qui crée des richesses absurdes au prix de ruines aux conséquences abominables (faillites, chômage, pauvreté, suicides). Ellis n’introduit le sang et le sperme dans ce cauchemar que pour nous obliger à visualiser le mensonge en col blanc. Et l’absence de lien entre les humains. Et, une fois de plus (comme Perec), la victoire des choses sur les gens. La religion des produits qui a remplacé la foi en Dieu.
American psycho est le meilleur roman du XXe siècle car il a digéré tous les autres. Bateman, c’est Bardamu à New York en costard Armani, mais aussi Proust qui bande en voyant des épingles à chapeau s’enfoncer dans des rats en cage ; c’est Leopold Bloom l’antihéros désespéré par excellence, c’est l’imagination de Boulgakov et le ton blasé du Roquentin de Sartre, c’est le meurtre gratuit de L’Étranger de Camus ou des Caves du Vatican de Gide additionné à la frénésie sexuelle de Miller, au sadisme de Robbe-Grillet et à la foire aux atrocités de Ballard. Ce livre est un concentré de littérature et pourtant un coup de massue sur la tête de ses millions de lecteurs à travers le monde. Car le lecteur se trouve impliqué dans le massacre : en continuant de lire, il est complice du tueur, comme le spectateur de Funny games de Haneke. C’est ce roman qui a donné de la force et de l’ambition au roman du XXIe siècle : Houellebecq a souvent admis son influence, Littell a forcément songé au Psycho en rédigeant la confession macabre du nazi Max Aue, personne ne peut plus faire comme si American Psycho n’avait pas tout changé. Le Nouveau Roman est implicitement présent dans le Psycho : les descriptions interminables d’outils ménagers ou de systèmes hi-fi, la réifîcation de l’être humain, l’aspect glaciaire des non-lieux fréquentés par Bateman, tout nous ramène à un roman post-romanesque, une installation d’art contemporain, l’ennui en moins. À la fois collage punk et « great american novel », roman global et satire du nihilisme ultralibéral, œuvre morale contestant la ploutocratie décadente et délire ludique novateur et malsain, American psycho contient, absorbe, intègre et désintègre la société d’hyperconsommation. Les marques des vêtements, les adresses des clubs privés, les dialogues vides, l’insolence de Fitzgerald et le béhaviorisme de Hemingway, Ellis a tout lu, tout dit, tout compris dans ces 513 pages écrites frénétiquement sous l’influence speedée de fortes doses de cocaïne entre 1988 et 1991. Lors d’un entretien réalisé chez lui à Hollywood pour le magazine GQ en juillet 2010, à la sortie de Suites impériales, il m’a confié ce scoop : « Vous savez, pendant longtemps j’ai refusé de reconnaître qu’American psycho parlait de moi. Mais j’étais Patrick Bateman. (…) J’ai écrit sur ma propre solitude, ma propre aliénation. J’ai écrit sur mon combat quotidien contre cette culture yuppie que je condamnais mais qui, en même temps, m’attirait très fortement, parfois jusqu’à faire de moi un vrai yuppie. J’écrivais sur mon éternelle insatisfaction. » Bret Easton Ellis est le premier romancier de « la tyrannie de l’individu » telle que définie, vingt ans plus tard, par l’historien Tzvetan Todorov.