Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Les Choses décrit la vie morne d’un couple prisonnier des objets. Jérôme et Sylvie rêvent d’un bel appartement, font des sondages auprès des consommatrices (aujourd’hui on les appellerait des « ménagères de moins de 50 ans »), s’ennuient dans leur univers aseptisé sans comprendre pourquoi. Ils ne veulent pas être mais avoir : « Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l’univers miroitant de la civilisation mercantile, les prisons de l’abondance, les pièges fascinants du bonheur. » Les Choses est tout simplement la version romanesque de la désopilante chanson de Boris Vian, La Complainte du progrès :
La société a-t-elle changé depuis ? Non. Les « Choses » n’ont fait qu’empirer. Le monde est dirigé par quelques marques. Les Choses était un livre prophétique, trois ans avant mai 68. Perec croyait décrire son époque alors qu’il annonçait notre mode de vie jusqu’à la fin du monde. Nous sommes tous comme Jérôme et Sylvie. Nous voulons une belle bagnole qui fait vroum-vroum, une maison de campagne qui fait cui-cui, une super-chaîne hi-fi qui fait poum-tchak, un téléphone portable qui fait drelin-drelin.
Saurons-nous échapper aux choses ? Il m’est arrivé d’évoquer la guerre entre l’écrit et l’image ; il est évident qu’une autre guerre est déclarée entre l’homme et les machines. Dans le premier Terminator (1984), le grand film de James Cameron avec Arnold Schwarzenegger, les machines prenaient le pouvoir. Vous vous souvenez ? Un ordinateur géant nommé Skynet asservissait les êtres humains et lançait les vilains Terminators à leurs trousses pour les exterminer. Savez-vous quelle était la date de leur victoire dans le film ? Le 29 août 1997. Il y a quatorze ans. Plutôt flippant, non ? Aujourd’hui Face-book dévoile notre vie privée, le livre numérique veut remplacer le livre papier, les centrales nucléaires menacent d’exploser, Google privatise la mémoire du monde. Perec avait raison de se méfier des choses : elles voulaient notre place, et elles l’ont obtenue.
Écrivain barbichu et inventif né à Paris en 1936 et mort à Ivry en 1982, à l’âge de 45 ans. Après un premier roman dont l’influence augmente chaque jour depuis quarante-cinq ans (Les Choses, 1965), Georges Perec affronte des contraintes libératrices (il entre à l’Oulipo en 1967) : La Disparition (1969, roman sans la lettre « e »), Les Revenentes (1972, texte où la seule voyelle est « e »), Tentative d’épuisement d’un lieu parisien (1975, liste de ce qu’il voit du Café de la mairie, place Saint-Sulpice), La Vie mode d’emploi (1978, prix Médicis, sous-titré « romans », il aurait pu s’intituler « Tentative d’épuisement d’un immeuble imaginaire du 17e arrondissement de Paris »). Un autre de mes romans préférés de Perec est W ou le souvenir d’enfance qui entrecroise deux récits : une recherche de souvenirs disparus (son enfance orpheline) et une sorte de compétition sportive fasciste. Perec est l’écrivain le plus éclectique de son siècle : il ne s’est jamais répété.
Numéro 8 : « Plateforme » de Michel Houellebecq (2001)
À chaque fois que je lis (ou relis) Houellebecq, il se dégage un confortable sentiment de retrouvailles. J’adore retrouver sa sagacité froide, sa provocation calme, son écriture blasée, son désespoir comique, son ambition célinienne, son réalisme scientiste, son existentialisme laconique, entrecoupé de points-virgules. Le premier paragraphe de Plateforme contient tout Houellebecq : « Mon père est mort il y a un an. Je ne crois pas à cette théorie selon laquelle on devient réellement adulte à la mort de ses parents ; on ne devient jamais réellement adulte. » Allusion évidente à l’incipit de L’Étranger de Camus (« Aujourd’hui maman est morte »), où Houellebecq glisse une de ces observations sociologiques dont il a le secret, et que Plateforme cherchera à démontrer durant 400 pages. Tous ceux qui pensent que Houellebecq ne soigne pas son style sont des gens qui n’ont lu ni Jean de La Ville de Mirmont ni Joseph Conrad (deux de ses influences). Au contraire, peu d’écrivains contemporains ont les moyens de placer la barre aussi haut sur le plan littéraire sans devenir hermétiques ou pompeux. Houellebecq possède la nonchalance des auteurs vraiment sûrs d’eux. Il se fiche de ce que vous allez penser, et c’est ce qui va vous plaire : son je-m’en-foutisme est sa seule idéologie.
Plateforme raconte l’histoire d’un homme prénommé Michel qui saute des putes en Thaïlande et rencontre par chance Valérie, laquelle ne va exister que pour lui donner du plaisir, notamment à Cuba. Satire du tourisme sexuel ? Version X des Aventuriers de Koh-Lanta ? L’anti-The Beach d’Alex Garland ? Encore un essai antimondialisation ? Pas du tout : Houellebecq nous donne là son premier roman d’amour. Comme tous les nihilistes, son humour noir cache un cœur pur, aux illusions perdues. Plateforme est un livre romantique ; la preuve en est qu’il contient beaucoup de morts (comme tous les romans de Houellebecq et, plus généralement, toutes les vies humaines). Michel est un Roquentin réac, un Bardamu obsédé, le même loser que dans les Particules élémentaires et Lanzarote. Il aime Julien Lepers et les body-body, abhorre le Guide du routard et les talibans. Ses accès de xénophobie, comme son éloge de la prostitution, ont déclenché le même scandale flemmard que d’habitude, puisque la presse a confondu le narrateur avec l’auteur. Peu importe (elle n’a d’ailleurs pas complètement tort : Houellebecq n’est pas fanatique du fanatisme, et ne crache pas sur une fellation tarifée dans un pays exotique). « Je n’étais pas heureux, mais j’estimais le bonheur et je continuais à y aspirer. » C’est l’histoire d’un corps qui consomme d’autres corps, mais ressent tout de même, un jour, un sentiment (Cioran définit l’amour comme l’affection « qui survit à un instant de bave »). Ce roman est peut-être une des dernières tentatives occidentales pour croire en l’amour entre les êtres disséminés, sur fond d’échangisme et de misère sexuelle.
Ce livre désopilant et sinistre place à mon sens Michel Houellebecq loin, très loin au-dessus des autres écrivains français vivants. Il est ailleurs, inimitable, et cependant « au milieu du monde ». Le roman illustre cette fameuse « folie de l’art » dont parle Henry James et pourtant il s’achève sur un attentat islamiste dans une boîte de nuit, idée malheureusement prophétique. Un an après la publication de ce roman, le 12 octobre 2002, à Bali, un van explosait devant le Sari Club de Kuta Beach, tuant 202 personnes, essentiellement des touristes australiens et britanniques. La description imaginée par Houellebecq un an plus tôt est saisissante de réalisme : « La bombe avait explosé au milieu du Crazy Lips, le bar le plus important, en pleine heure d’affluence (…) devant l’entrée du bar une danseuse rampait sur le sol, toujours vêtue de son bikini blanc, les bras sectionnés à la hauteur du coude. » L’antihéros perd dans cet attentat l’amour de sa vie.