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Premier bilan après l'apocalypse

Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:

Premier bilan après l'apocalypse - L'apocalypse, serait-ce donc l'édition numérique, ou comme dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, la température à laquelle le papier se consume ? Frédéric Beigbeder sauve ici du brasier les 100 œuvres qu'il souhaite conserver au XXIe siècle, sous la forme d'un hit-parade intime. C'est un classement totalement personnel, égotiste, joyeux, inattendu, parfois classique (André Gide, Fitzgerald, Paul Jean Toulet, Salinger et d'autres grands), souvent surprenant (Patrick Besson, Bret Easton Ellis, Régis Jauffret, Simon Liberati, Gabriel Matzneff, et d'autres perturbateurs). Avec ce manifeste, c'est le Beigbeder livresque que nous découvrons, en même temps qu'une autobiographie en fragments, un autoportrait en lecteur.Son goût est sûr, il aime cette littérature de têtes brûlées, de fous, furieux, désespérés, romantiques, d’enfants éternels, des joueurs, des alcooliques, des dopés célestes.Vincent Jaury, Transfuge.
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« Mourir non plus n’est ombre vaine. La nuit, quand tu as peur, N’écoute pas battre ton cœur : C’est une étrange peine. »

Chaque année, à la Toussaint, je vais fleurir la tombe de Toulet à Guéthary, en même temps que celle de mes grands-parents. Enfin, tout de même, la gratitude se perd : son nom n’est presque plus lisible sur sa pierre tombale. Toulet a pourtant ouvert la voie à beaucoup de monde : Vian, Sagan, Blondin… jusqu’à Gainsbourg, qui lui emprunta son goût pour l’onomastique et les jeunes filles (les paroles de Initials BB lui doivent beaucoup : « Jusques en haut des cuisses / Elle est bottée / Et c’est comme un calice / À sa beauté » et : « Elle ne porte rien / D’autre qu’un peu / D’essence de Guerlain / Dans les cheveux »). Toulet s’inscrit dans une veine de poésie légère et volage très française : Pierre de Ronsard, Paul Verlaine et Alfred de Musset ont déjà troussé des vers de ce genre.

« Avez-vous vu, dans Barcelone, Une Andalouse au sein bruni ? Pâle comme un beau soir d’automne ! C’est ma maîtresse, ma lionne ! La marquesa d’Amaëgui ! » (Musset)

Toulet n’ayant pas connu Facebook, il sortait de chez lui cueillir les cerises et les filles de ferme. Il buvait avec des prostituées gracieuses. Il se droguait parce qu’il n’avait pas connu sa mère. Mais il eut les montagnes, les ciels, les arbres et « le parc mélancolique engourdi par l’automne » pour principale source d’inspiration. Je ne dis pas cela pour me vanter (mais un petit peu tout de même) : parfois le parc en question était le jardin de la maison de mon grand-père. « J’ai joui du beau paysage profond et défini que la Villa Navarre embrasse vers les Pyrénées » (Lettre à soi-même, 27 octobre 1901). À l’époque, on pouvait y rêver sans être interrompu par un congrès de dentistes, ni par une tempête provoquée par le réchauffement de la planète.

Ce qui est intéressant chez Paul-Jean Toulet (qui se prénommait simplement Paul mais ajouta le Jean comme Bernard Lévy rajouta Henri : pour devenir légendaire), c’est d’essayer de comprendre pourquoi un style pareil n’est plus possible aujourd’hui. Qu’avons-nous accompli pour annihiler cette beauté ? Des broutilles : deux guerres mondiales, la mort de l’homme, la destruction de la nature, l’interdiction de tout ce qui est agréable, par exemple la fermeture des bordels et la prohibition des stupéfiants (jusqu’à la cigarette en 2008). De la mort de Toulet dans le plus joli village du monde (Guéthary, 1920) est née une France nouvelle, qui ne l’aurait pas fait rêver. C’est un pays où l’art de la contrerime indiffère. Où les poètes sont tous des clochards. Où l’on ne prend au sérieux que les animateurs de télévision. Où l’on a créé des « ministres de la Culture » : oxymoron cocasse. Où les filles en robe de dentelle ne dévalent plus des collines verdoyantes mais posent sur les dos de kiosque pour une marque de lingerie. Où un président de la République peut brocarder La Princesse de Clèves sans être immédiatement destitué. Où la fête est finie, puisque l’Élysées-Palace et le café Vachette n’existent plus. Où le village de Caresse, en Béarn, n’est plus peuplé que de « paysans sous Prozac » (comme le déplore Charles Dantzig). Paul-Jean Toulet est l’un des plus exquis poètes français. Il faut lire tous les jours le chef de l’école fantaisiste pour apprendre à aimer, vivre et mourir.

Sa gaieté est une feinte et sa légèreté la moindre des courtoisies pour évoquer la fugacité des bonheurs enfuis, ou « les sourires des morts ». Il a trouvé des sonorités parfaites : Louis Ducla parle d’un « élégant seigneur jouant avec des rêves de cristal ». Beaucoup de roses, des oiseaux, et le temps qui fuit. C’est du Ronsard réécrit par Colette. Il a des fanatiques en nombre croissant (Jean d’Ormesson, Renaud Matignon, Frédéric Martinez, Michel Fabre) ; une cohorte de thuriféraires l’a maintenu en vie à titre posthume. Dans la Revue régionaliste des Pyrénées, j’ai trouvé le brouillon d’une lettre d’amour de Toulet inédite datant de 1903, qui me fournit une jolie conclusion, en même temps qu’une introduction idéale à son œuvre. « À cause de vous j’ai passé une saison d’anachorète, à boire, à jouer et à faire des vers (…).Vous êtes une bien rêveuse personne de croire à la fidélité des poètes, race si égoïste qu’ils ne bercent toujours, ou jamais, que leur propre songe. »

Paul-Jean Toulet, une vie

La vie de Toulet ressemble à son œuvre : elle est courte (53 ans), pleine de courtisanes merveilleuses et de plaisirs sévèrement réprimés (le poker, l’opium, l’alcool, la poésie). Orphelin de mère, il a cherché sa beauté toute sa vie, partout, l’a retrouvée parfois, et perdue souvent. Il s’écrivait des lettres à lui-même, était l’un des nègres de Willy, éreinta une de ses propres pièces de théâtre, faillit travailler avec Debussy. L’île Maurice est son seul point commun avec J.M.G. Le Clézio, qui est nettement plus sain. Né à Pau le 5 juin 1867, Paul-Jean Toulet est avant tout l’auteur de ceci :

« Dans Arles où sont les Aliscamps, Quand l’ombre est rouge sous les roses, Et clair le temps, Prends garde à la douceur des choses. »

Ce Béarnais obsédé et fêtard littéraire (ami de Toulouse-Lautrec, Giraudoux et Léon Daudet) aimait faire la bringue sur les grands boulevards parisiens et dans les cabarets de Montmartre en 1900. Avec son béret basque et son regard tendre bien que sardonique, il est devenu un auteur culte, un « écrivain pour écrivains », un peu à la façon d’un Larbaud, dont il partage les rentes, le goût des voyages et de la poésie. Il publia Mon amie Nane en 1905 et La Jeune Fille verte en 1920 (entre autres). Il eut l’élégance de mourir à Guéthary afin d’être enterré dans un endroit agréable, avec vue sur l’océan Atlantique, peu de temps avant la publication de ses fameuses Contrerimes (1921).

Numéro 5 : « Bright lights, big city » de Jay Mclnerney (1984)

J’ai un peu honte de régler publiquement ma dette envers Jay Mclnerney. Au départ, j’ai été attiré par cet auteur américain pour de mauvaises raisons. Je l’admirais en photo dans les magazines new-yorkais, il m’agaçait de loin, avec ses costards-cravates et sa réputation de queutard mondain. J’avais 20 ans au moment du « literary brat pack » (Ellis, Mclnerney, Slaves of New York de Tama Janowitz), et je passais mes étés à essayer d’entrer dans les clubs dont il était le Roi (l’Area, le Limelight, le Palladium, le Nell’s, Au Bar…). Je le détestais avant de le lire ; bien sûr, dès que je le lus, je changeai d’avis. Il est plus confortable de haïr ce qui nous échappe, mais dès qu’on comprend quelqu’un, on se sent obligé de l’aimer.

Vingt-sept années ont passé depuis la publication de Bright lights, big city chez Vintage le 12 août 1984. Ce quart de siècle écoulé nous permet d’y voir un peu plus clair sur l’entrée en littérature de Jay Mclnerney. L’immense succès du livre, son adaptation (ratée) au cinéma avec Michael J. Fox dans le rôle principal, la notoriété postérieure de son auteur et sa vie agitée ne doivent pas faire oublier la force initiale de ce texte corrosif, dont l’émotion repose sur une sorte de romantisme enfoui, de désespoir pudique, comme une fleur fanée à la boutonnière d’un smoking puant la cigarette et le vomi. Il porte le titre d’un blues de Jimmy Reed datant de 1961 dont le premier couplet pourrait être traduit ainsi : « Les lumières étincelantes de la grande ville sont montées à la tête de ma meuf » (« Bright lights, big city / gone to my baby’s head »). La première traduction française du roman s’intitulait Journal d’un oiseau de nuit, ce qui sonne moins bien que « Lumières étincelantes, grande ville ». Il est difficile d’exprimer ce que j’ai ressenti la première fois que je l’ai lu (en Livre de Poche) : je commençais à peine à sortir des rallyes du 16e et c’était la première fois que quelqu’un décrivait avec autant d’acuité la folie glacée de certaines boîtes de nuit où l’on entendait les Talking Heads ; à Paris, les Bains-Douches venaient d’ouvrir. Le ton blasé et ironique du livre reflétait parfaitement le snobisme autodestructeur des bourgeois que je côtoyais. L’errance d’un écrivain sans nom était rédigée à la deuxième personne, au présent de l’indicatif, comme dans La Modification de Butor, mais en plus proche (l’anglais « you » s’employant autant au singulier qu’au pluriel, la traductrice Sylvie Durastanti a fort justement opté pour le tutoiement en français). La femme du héros, Amanda White, l’a quitté mais il n’en parle à personne, sauf à Tad, son ami drogué. On finit par comprendre qu’elle avait entamé une carrière de mannequin et l’a abandonné dès que les affaires se sont mises à marcher pour elle. C’est donc bien la ville et ses tentations « glamour » qui viennent à bout de l’amour (comme le titre le laissait supposer). La morale (s’il y en a une) tient dans l’image finale : l’antihéros défoncé échange ses Ray-Ban au petit matin contre un sac de petits pains chauds que lui jette un camionneur méprisant… « Quand tu approches, l’odeur du pain frais te tombe dessus comme une douce averse. Tu respires profondément, emplissant tes poumons. Des larmes te montent aux yeux, et tu éprouves un tel élan de tendresse et de pitié que tu dois t’arrêter et te cramponner à un réverbère, de peur de tomber (…). Il va falloir que tu prennes ton temps. Il te faut tout réapprendre, depuis le commencement. »

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