Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
La raison pour laquelle j’ai choisi Plateforme plutôt que les excellents romans de science-fiction de Michel Houellebecq sur le clonage humain (Les Particules élémentaires et La Possibilité d’une île), c’est qu’il a le charme et la vérité d’une série B. De toute l’œuvre de Houellebecq, c’est le livre le plus amusant : « J’avalai une gorgée de bière et soutins son regard sans gêne : est-ce que cette fille était au moins capable de s’occuper correctement d’une bite ? » Mais c’est aussi son roman le plus sombre : nul hasard s’il est sorti l’année du Onze Septembre (quelques jours avant les attaques). Plateforme, ce sont les Pensées de Pascal travesties en épisode de SAS. Le paragraphe qui explique le titre est superbe : « Un jour, à l’âge de douze ans, j’étais monté au sommet d’un pylône électrique en haute montagne. Pendant toute l’ascension, je n’avais pas regardé à mes pieds. Arrivé en haut, sur la plateforme, il m’avait paru compliqué et dangereux de redescendre. Les chaînes de montagnes s’étendaient à perte de vue, couronnées de neiges éternelles. Il aurait été beaucoup plus simple de rester sur place, ou de sauter. » Ce lieu terrifiant d’immobilité où le narrateur se trouve bloqué par le vertige, ce promontoire d’acier où l’homme n’ose plus faire un mouvement, comme un chat sur une branche d’arbre, paralysé par l’ivresse des cimes, tétanisé par la tentation de mourir, galvanisé par l’infini de l’univers qui l’entoure et le désir de rester vivant tout en assumant l’inutilité ridicule de son destin : cette plateforme est la métaphore de l’humaine condition, bien plus que celle des particules quantiques en 1998. Je me doute que ce souvenir est autobiographique. C’est aussi ce qui me touche dans ce livre. Cette plateforme est son Rosebud. Et cette vertigineuse impuissance est la nôtre. Nous sommes tous atrocement prisonniers de la plateforme où nous sommes montés sans être capables d’en redescendre.
Né en 1958 à la Réunion et résidant en Irlande, Michel Houellebecq est l’auteur le plus important de sa génération (c’est-à-dire celui qui fait oublier celle d’avant et influence celle d’après). Ingénieur agronome comme Alain Robbe-Grillet, il a commencé par publier des poèmes et une biographie de Lovecraft. Mais ce sont ses deux premiers romans qui ont bouleversé la scène littéraire française : Extension du domaine de la lutte (1994) et Les Particules élémentaires (1998). Depuis, il a fait du cinéma porno sur Canal +, un disque de rap mou (Présence humaine) avec tournée de concerts bruitistes à la clé et quatre autres romans, de plus en plus tragi-comiques, deux à propos du tourisme sexuel : Lanzarote (2000) et Plateforme (2001), un sur le clonage : La Possibilité d’une île (2005) et un sur la nouvelle France, la mort de l’art et la paternité : La Carte et le Territoire (2010). Michel Houellebecq est admirable, et c’est pourquoi je l’admire.
Numéro 7 : « L’Attrape-Cœurs » de J. D. Salinger (1951)
L’Attrape-Cœurs est le roman que j’ai lu le plus souvent. J’ai tout essayé pour tenter d’en percer le mystère : souligner des pages entières, apprendre par cœur certaines phrases, le lire en version originale, ou en alternant les traductions (celle de Sébastien Japrisot, celle d’Annie Saumont), et même suivre à New York l’itinéraire de son héros. L’Attrape-Cœurs est impossible à disséquer : pire que des hiéroglyphes. Ce texte ne vieillit pas. Normal, puisque c’est l’histoire d’un adolescent qui refuse de grandir. Le narrateur, Holden Caulfield, 16 ans, puceau de 1,86 m, a gagné. Viré de son collège trois jours avant Noël, il continuera éternellement d’errer dans Manhattan sans rentrer chez lui (sauf en cachette, pour offrir un 78 tours cassé à sa petite sœur Phoebe).
Comment écrit-on un chef-d’œuvre ? C’est toujours le même problème : pas la moindre idée. Personne ne sait, ni les historiens, ni les professeurs, ni les critiques, et surtout pas l’auteur. Un chef-d’œuvre, c’est une invention extraordinaire qui ne marche qu’une seule fois. L’Attrape-Cœurs est un premier roman, un accident, un artefact qui sert à provoquer une émotion unique, que seul peut provoquer L’Attrape-Cœurs. Inutile de chercher la même sensation dans d’autres livres. À peu près dix mille écrivains s’y sont essayés (aux États-Unis, tous les ans douze pastiches) : aucun n’a réussi à retrouver la formule magique. Moi, j’ai trouvé le truc : pour ressentir à nouveau cette douce amertume, cette humanité, cette grâce et cette drôlerie légère, il suffit de relire L’Attrape-Cœurs. C’est comme une drogue, sauf qu’avec la drogue c’est la première prise qui est toujours la meilleure. Là, l’effet reste intact à chaque lecture. Inusable, je vous dis. Un vrai miracle.
Bon, on peut quand même essayer d’énumérer quelques ingrédients célèbres. La première phrase : « Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout. » Dès l’incipit, on a le ton râleur d’un jeune narrateur qui fronce les sourcils et apostrophe le lecteur dans un style complice, oral et sans prétention, on a la révolte contre les classiques (désolé, monsieur Dickens, c’est tombé sur vous), et le thème central du roman : l’insatisfaction adolescente. Le tout avec cette ironie tendre, indémodable. On est entraîné, pris par la main.
The Catcher in the rye fut publié juste après la guerre (1951), où son auteur fut engagé et traumatisé par le débarquement en Normandie, la libération de Paris et des camps de concentration, d’où une aversion pour les adultes et la société. Littéralement, ce titre signifie « L’attrapeur dans le seigle », et désigne la vocation de Holden, trouvée dans une chanson. Il aimerait attraper des enfants dans un champ de seigle au bord d’une falaise, pour les empêcher de tomber dans le vide. Ce garçon est un peu siphonné parce que son petit frère est mort d’une leucémie, d’ailleurs il s’adresse à nous depuis le lit d’hôpital où on l’a envoyé pour se reposer après sa fugue. La cocasserie du style « ado attardé » était à l’époque d’une immense originalité : huit ans plus tard, en France, la même feinte innocence a donné Zazie dans le métro de Queneau. Salinger triture le langage, utilise l’argot et les interjections familières (genre « god-dam » ou « boy ») pour faire passer sa colère et sa sincérité. Il ne cesse d’entrecouper son récit très linéaire — un mec qui se balade, rien de nouveau, de Homère à Jauffret en passant par Cervantès et Joyce, c’est toujours la même promenade — d’observations poétiques inattendues, mais toujours précises. Exemple : « Il lisait l’Atlantic Monthly, et y avait plein de médicaments et ça sentait les gouttes Vicks pour le nez. De quoi vous donner la déprime. » Ou : « Hey dites donc, vous avez vu les canards près de Central Park South ? Le petit lac ? Vous savez pas par hasard où ils vont ces canards, quand le lac est complètement gelé ? »