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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Sans avoir égard à cette remontrance, Amgiad se délia et délia le prince son frère malgré lui: ils allèrent à la source, et après qu’ils se furent rafraîchis, ils entendirent le rugissement du lion et de grands cris dans le bois où le cheval et Giondar étaient entrés. Amgiad prit aussitôt le sabre dont Giondar s’était débarrassé. «Mon frère, dit-il à Assad, courons au secours du malheureux Giondar: peut-être arriverons-nous assez tôt pour le délivrer du péril où il est.»

Les deux princes ne perdirent pas de temps, et ils arrivèrent dans le même moment que le lion venait d’abattre Giondar. Le lion, qui vit que le prince Amgiad avançait vers lui, le sabre levé, lâcha sa prise et vint droit à lui avec furie: le prince le reçut avec intrépidité, et lui donna un coup avec tant de force et d’adresse, qu’il le fit tomber mort.

Dès que Giondar eut connu que c’était aux deux princes qu’il devait la vie, il se jeta à leurs pieds, et les remercia de la grande obligation qu’il leur avait en des termes qui marquaient sa parfaite reconnaissance, «Princes, leur dit-il en se relevant et en leur baisant les mains, les larmes aux yeux, Dieu me garde d’attenter à votre vie après le secours si obligeant et si éclatant que vous venez de me donner! Jamais on ne reprochera à l’émir Giondar d’avoir été capable d’une si grande ingratitude!

«- Le service que nous vous avons rendu, reprirent les princes, ne doit pas vous empêcher d’exécuter votre ordre: reprenons auparavant votre cheval et retournons au lieu où vous nous aviez laissés.» Ils n’eurent pas de peine à reprendre le cheval, qui avait passé sa fougue et qui s’était arrêté; mais quand ils furent de retour près de la source, quelque instance qu’ils fissent, ils ne purent jamais persuader à l’émir Giondar de les faire mourir. «La seule chose que je prends la liberté de vous demander, leur dit-il, et que je vous supplie de m’accorder, c’est de vous accommoder de ce que je puis vous partager de mon habit, de me donner chacun le vôtre, et de vous sauver si loin que le roi votre père n’entende jamais parler de vous.»

Les princes furent contraints de se rendre à ce qu’il voulut, et après qu’ils lui eurent donné leur habit l’un et l’autre et qu’ils se furent couverts de ce qu’il leur donna du sien, l’émir Giondar leur donna ce qu’il avait sur lui d’or et d’argent, et prit congé d’eux.

Quand l’émir Giondar se fut séparé d’avec les princes, il passa par le bois, où il teignit leurs habits du sang du lion, et continua son chemin jusqu’à la capitale de l’île d’Ébène. À son arrivée, le roi Camaralzaman lui demanda s’il avait été fidèle à exécuter l’ordre qu’il lui avait donné. «Sire, répondit Giondar en lui présentant les habits des deux princes, en voici les témoignages.

«- Dites-moi, reprit le roi, de quelle manière ils ont reçu le châtiment dont je les ai fait punir. «Sire, reprit-il, ils l’ont reçu avec une constance admirable, et avec une résignation aux décrets de Dieu qui marquait la sincérité avec laquelle ils faisaient profession de leur religion, mais particulièrement avec un grand respect pour Votre Majesté et avec une soumission inconcevable à leur arrêt de mort. «Nous mourons innocents, disaient-ils, mais nous n’en murmurons pas. Nous recevons notre mort de la main de Dieu, et nous la pardonnons au roi notre père: nous savons très-bien qu’il n’a pas été bien informé de la vérité.»

Camaralzaman, sensiblement touché de ce récit de l’émir Giondar, s’avisa de fouiller dans les poches des habits des deux princes, et il commença par celui d’Amgiad. Il y trouva un billet, qu’il ouvrit et qu’il lut. Il n’eut pas plutôt connu que la reine Haïatalnefous l’avait écrit, non-seulement à son écriture, mais même à un petit peloton de ses cheveux qui était dedans, qu’il frémit. Il fouilla ensuite dans celles d’Assad en tremblant, et le billet de la reine Badoure, qu’il y trouva, le frappa d’un étonnement si prompt et si vif qu’il s’évanouit.

La sultane Scheherazade, qui s’aperçut à ces derniers mots que le jour paraissait, cessa de parler et garda le silence. Elle reprit la suite de l’histoire la nuit suivante, et dit au sultan des Indes:

CCVII NUIT.

Sire, jamais douleur ne fut égale à celle dont Camaralzaman donna des marques dès qu’il fut revenu de son évanouissement: «Qu’as-tu fait, père barbare? s’écria-t-il; tu as massacré tes propres enfants, enfants innocents! Leur sagesse, leur modestie, leur obéissance, leur soumission à toutes tes volontés, leur vertu, ne te parlaient-elles pas assez pour leur défense? Père aveuglé, mérites-tu que la terre te porte après un crime si exécrable? Je me suis jeté moi-même dans cette abomination, et c’est le châtiment dont Dieu m’afflige pour n’avoir pas persévéré dans l’aversion contre les femmes avec laquelle j’étais né. Je ne laverai pas votre crime dans votre sang, comme vous le mériteriez, femmes détestables! non, Vous n’êtes pas dignes de ma colère. Mais que le ciel me confonde si jamais je vous revois!»

Le roi Camaralzaman fut très-religieux à ne pas contrevenir à son serment. Il fit passer les deux reines le même jour dans un appartement séparé, où elles demeurèrent sous bonne garde, et de sa vie il n’approcha d’elles.

Pendant que le roi Camaralzaman s’affligeait ainsi de la perte des princes ses fils, dont il était lui-même l’auteur par un emportement trop inconsidéré, les deux princes erraient par les déserts, en évitant d’approcher des lieux habités et la rencontre de toutes sortes de personnes; ils ne vivaient que d’herbes et de fruits sauvages, et ne buvaient que de méchante eau de pluie, qu’ils trouvaient dans des creux de rochers. Pendant la nuit, pour se garder des bêtes féroces, ils dormaient et veillaient tour à tour.

Au bout d’un mois ils arrivèrent au pied d’une montagne affreuse, toute de pierre noire et inaccessible, comme il leur paraissait. Ils aperçurent néanmoins un chemin frayé; mais ils le trouvèrent si étroit et si difficile qu’ils n’osèrent hasarder de s’y engager. Dans l’espérance d’en trouver un moins rude, ils continuèrent de la côtoyer et marchèrent pendant cinq jours; mais la peine qu’ils se donnèrent fut inutile: ils furent contraints de revenir à ce chemin qu’ils avaient négligé. Ils le trouvèrent si peu praticable qu’ils délibérèrent longtemps avant de s’engager à monter. Ils s’encouragèrent enfin et ils montèrent.

Plus les deux princes avançaient, plus il leur semblait que la montagne était haute et escarpée, et ils furent tentés plusieurs fois d’abandonner leur entreprise. Quand l’un était las et que l’autre s’en apercevait, celui-ci s’arrêtait, et ils reprenaient haleine ensemble. Quelquefois ils étaient tous deux si fatigués que les forces leur manquaient. Alors ils ne songeaient plus à continuer de monter, mais à mourir de fatigue et de lassitude. Quelques moments après, qu’ils sentaient leurs forces un peu revenues, ils s’animaient et ils reprenaient leur chemin.

Malgré leur diligence, leur courage et leurs efforts, il ne leur fut pas possible d’arriver au sommet de tout le jour. La nuit les surprit, et le prince Assad se trouva si fatigué et si épuisé de forces qu’il demeura tout court. «Mon frère, dit-il au prince Amgiad, je n’en puis plus, je vais rendre l’âme. – Reposons-nous autant qu’il vous plaira, reprit Amgiad en s’arrêtant avec lui, et prenez courage. Vous voyez qu’il ne nous reste plus beaucoup à monter, et que la lune nous favorise.»

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