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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Sire, dès que le vieillard eut donné l’ordre cruel par où j’achevai hier de parler, Gazban se saisit d’Assad en le maltraitant, le fit descendre sous la salle, et après l’avoir fait passer par plusieurs portes jusque dans un cachot où l’on descendait par vingt marches, il l’attacha par les pieds à une chaîne des plus grosses et des plus pesantes. Aussitôt qu’il eut achevé, il alla avertir les filles du vieillard. Mais le vieillard leur parlait déjà lui-même. «Mes filles, leur dit-il, descendez là-bas et donnez la bastonnade de la manière que vous savez au Musulman dont je viens de faire capture, et ne l’épargnez pas: vous ne pouvez mieux marquer que vous êtes bonnes adoratrices du feu.»

Bostane et Cavame, nourries dans la haine contre tous les Musulmans, reçurent cet ordre avec joie. Elles descendirent au cachot dès le même moment, dépouillèrent Assad et le bâtonnèrent impitoyablement jusqu’au sang et jusqu’à lui faire perdre connaissance. Après cette exécution si barbare, elles mirent un pain et un pot d’eau près de lui, et se retirèrent.

Assad ne revint à lui que longtemps après, et ce ne fut que pour verser des larmes par ruisseaux, en déplorant sa misère, avec la consolation néanmoins que ce malheur n’était pas arrivé à son frère Amgiad.

Le prince Amgiad attendit son frère Assad jusqu’au soir, au pied de la montagne, avec grande impatience. Quand il vit qu’il était deux, trois et quatre heures de nuit, et qu’il n’était pas revenu, il pensa se désespérer. Il passa la nuit dans cette inquiétude désolante, et dès que le jour parut, il s’achemina vers la ville. Il fut d’abord très-étonné de ne voir que très-peu de musulmans. Il arrêta le premier qu’il rencontra et le pria de lui dire comment elle s’appelait. Il apprit que c’était la ville des Mages, ainsi nommée à cause que les mages, adorateurs du feu, y étaient en plus grand nombre et qu’il n’y avait que très-peu de musulmans. Il demanda aussi combien on comptait de là à l’île d’Ébène, et la réponse qu’on lui fit fut que par mer il y avait quatre mois de navigation, et une année de voyage par terre. Celui à qui il s’était adressé le quitta brusquement après qu’il l’eut satisfait sur ces deux demandes, et continua son chemin parce qu’il était pressé.

Amgiad, qui n’avait mis qu’environ six semaines à venir de l’île d’Ébène avec son frère Assad, ne pouvait comprendre comment ils avaient fait tant de chemin en si peu de temps, à moins que ce ne fût par enchantement, ou que le chemin de la montagne par où ils étaient venus ne fût un chemin plus court qui n’était point pratiqué à cause de sa difficulté. En marchant par la ville, il s’arrêta à la boutique d’un tailleur qu’il reconnut pour musulman à son habillement, comme il avait déjà reconnu celui à qui il avait parlé. Il s’assit près de lui après qu’il l’eut salué, et lui raconta le sujet de la peine où il était.

Quand le prince Amgiad eut achevé: «Si votre frère, reprit le tailleur, est tombé entre les mains de quelque mage, vous pouvez faire état de ne le revoir jamais. Il est perdu sans ressource, et je vous conseille de vous en consoler, et de songer à vous préserver vous-même d’une semblable disgrâce. Pour cela, si vous voulez me croire, vous demeurerez avec moi et je vous instruirai de toutes les ruses de ces mages, afin que vous vous gardiez d’eux quand vous sortirez.» Amgiad, bien affligé d’avoir perdu son frère Assad, accepta l’offre, et remercia le tailleur mille fois de la bonté qu’il avait pour lui.

HISTOIRE DU PRINCE AMGIAD ET D’UNE DAME DE LA VILLE DES MAGES.

Le prince Amgiad ne sortit pour aller par la ville, pendant un mois entier, qu’en la compagnie du tailleur; il se hasarda enfin d’aller seul au bain. Au retour, comme il passait par une rue où il n’y avait personne, il rencontra une dame qui venait à lui.

La dame, qui vit un jeune homme très-bien fait et tout frais sorti du bain, leva son voile et lui demanda où il allait, d’un air riant et en lui faisant les yeux doux. Amgiad ne put résister aux charmes qu’elle lui fit paraître. «Madame, répondit-il, je vais chez moi ou chez vous, cela est à votre choix.

«- Seigneur, répondit la dame avec un sourire agréable, les dames de ma sorte ne mènent pas des hommes chez elles, elles vont chez eux.»

Amgiad fut dans un grand embarras de cette réponse, à laquelle il ne s’attendait pas. Il n’osait prendre la hardiesse de la mener chez son hôte, qui s’en serait scandalisé, et il aurait couru risque de perdre la protection dont il avait besoin dans une ville où il y avait tant de précautions à prendre. Le peu d’habitude qu’il y avait faisait aussi qu’il ne savait aucun endroit où la conduire, et il ne pouvait se résoudre de laisser échapper une si belle fortune. Dans cette incertitude, il résolut de se livrer au hasard, et, sans répondre à la dame, il marcha devant et la dame le suivit.

Le prince Amgiad la mena longtemps de rue en rue, de carrefour en carrefour, de place en place, et ils étaient fatigués de marcher, l’un et l’autre, lorsqu’il enfila une rue, qui se trouva terminée par une grande porte fermée d’une maison d’assez belle apparence, avec deux bancs, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Amgiad s’assit sur l’un comme pour reprendre haleine, et la dame, plus fatiguée que lui, s’assit sur l’autre.

Quand la dame fut assise: «C’est donc ici votre maison? dit-elle au prince Amgiad. – Vous le voyez, madame, reprit le prince – Pourquoi dont n’ouvrez-vous pas? repartit-elle; qu’attendez-vous? – Ma belle, répliqua Amgiad, c’est que je n’ai pas la clef; je l’ai laissé à mon esclave, que j’ai chargé d’une commission d’où il ne peut pas être revenu. Et comme je lui ai commandé, après qu’il aurait fait cette commission, de m’acheter de quoi faire un bon dîner, je crains que nous ne l’attendions encore longtemps.»

La difficulté que le prince trouvait à satisfaire sa passion, dont il commençait à se repentir, lui avait fait imaginer cette défaite, dans l’espérance que cette dame donnerait dedans, et que le dépit l’obligerait de le laisser là et d’aller chercher fortune ailleurs; mais il se trompa.

«Voilà un impertinent esclave, de se faire ainsi attendre! reprit la dame; je le châtierai moi-même comme il le mérite, si vous ne le châtiez pas bien quand il sera de retour. Il n’est pas bienséant que je demeure seule à une porte avec un homme.» En disant cela elle se leva et ramassa une pierre pour rompre la serrure, qui n’était que de bois et fort faible, à la mode du pays.

Amgiad, au désespoir de ce dessein, voulut s’y opposer. «Madame, dit-il, que prétendez-vous faire? De grâce, donnez-vous quelques moments de patience. – Qu’avez-vous à craindre? reprit-elle; la maison n’est-elle pas à vous? Ce n’est pas une grande affaire qu’une serrure de bois rompue: il est aisé d’en remettre une autre.» Elle rompit la serrure, et dès que la porte fut ouverte, elle entra et marcha devant.

Amgiad se tint pour perdu quand il vit la porte de la maison forcée: il hésita s’il devait entrer ou s’évader pour se délivrer du danger qu’il croyait indubitable, et il allait prendre ce parti lorsque la dame se retourna et vit qu’il n’entrait pas. «Qu’avez-vous, que vous n’entrez pas chez vous? lui dit-elle. – C’est, madame, répondit-il, que je regardais si mon esclave ne revenait pas, et je crains qu’il n’y ait rien de prêt. – Venez, venez, reprit-elle; nous serons mieux ici que dehors en attendant qu’il arrive.»

Le prince Amgiad entra, bien malgré lui, dans une cour spacieuse et proprement pavée. De la cour il monta par quelques degrés à un grand vestibule, où ils aperçurent, lui et la dame, une grande salle ouverte et très-bien meublée, et dans la salle une table de mets exquis, avec une autre chargée de plusieurs sortes de beaux fruits, et un buffet garni de bouteilles de vin.

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