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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Bahader entra comme un esclave bien mortifié de voir que son maître était en compagnie et de ce qu’il revenait si tard. Il se jeta à ses pieds en baisant la terre, pour implorer sa clémence, et quand il se fut relevé, il demeura debout les mains croisées et les yeux baissés, en attendant qu’il lui commandât quelque chose.

«Méchant esclave, lui dit Amgiad avec un œil et d’un ton de colère, dis-moi s’il y a au monde un esclave plus méchant que toi? Où as-tu été? qu’as-tu fait pour revenir à l’heure qu’il est?

«- Seigneur, reprit Bahader, je vous demande pardon; je viens de faire les commissions que vous m’avez données: je n’ai pas cru que vous dussiez revenir de si bonne heure.

«- Tu es un maraud, repartit Amgiad, et je te rouerai de coups pour t’apprendre à mentir et à manquer à ton devoir.» Il se leva, prit un bâton et lui en donna deux ou trois coups assez légèrement, après quoi il se remit à table.

La dame ne fut pas contente de ce châtiment; elle se leva à son tour, prit le bâton et en chargea Bahader de tant de coups sans l’épargner, que les larmes lui en vinrent aux yeux. Amgiad, scandalisé au dernier point de la liberté qu’elle se donnait et de ce qu’elle maltraitait un officier du roi de cette importance, avait beau crier que c’était assez, elle frappait toujours. «Laissez-moi faire, disait-elle, je veux me satisfaire et lui apprendre à ne pas s’absenter si longtemps une autre fois.» Elle continuait toujours avec tant de furie, qu’il fut contraint de se lever et de lui arracher le bâton, qu’elle ne lâcha qu’après beaucoup de résistance. Comme elle vit qu’elle ne pouvait plus battre Bahader, elle se remit à sa place et lui dit mille injures.

Bahader essuya ses larmes et demeura debout pour leur verser à boire. Lorsqu’il vit qu’ils ne buvaient et qu’ils ne mangeaient plus, il desservit, il nettoya la salle, il mit toutes choses en leur lieu, et dès qu’il fut nuit il alluma les bougies. À chaque fois qu’il sortait ou qu’il entrait, la dame ne manquait pas de le gronder, de le menacer et de l’injurier, avec un grand mécontentement de la part d’Amgiad, qui voulait le ménager et n’osait lui rien dire. À l’heure qu’il fut temps de se coucher, Bahader leur prépara un lit sur le sofa et se retira dans une chambre vis-à-vis, où il ne fut pas longtemps à s’endormir après une si grande fatigue.

Amgiad et la dame s’entretinrent encore une grosse demi-heure, et avant de se coucher, la dame eut besoin de sortir. En passant sous le vestibule, comme elle eut entendu que Bahader ronflait déjà et qu’elle avait vu un sabre dans la salle: «Seigneur, dit-elle à Amgiad en rentrant, je vous prie de faire une chose pour l’amour de moi. – De quoi s’agit-il pour votre service? reprit Amgiad. – Obligez-moi de prendre ce sabre, repartit-elle, et d’aller couper la tête à votre esclave.»

Amgiad fut extrêmement étonné de cette proposition que le vin faisait faire à la dame, comme il n’en douta pas. «Madame, lui dit-il, laissons là mon esclave, il ne mérite pas que vous pensiez à lui; je l’ai châtié, vous l’avez châtié vous-même, cela suffit; d’ailleurs, je suis très-content de lui, et il n’est pas accoutumé à ces sortes de fautes.»

«- Je ne me paie pas de cela, reprit la dame enragée, je veux que ce coquin meure; et s’il ne meurt de votre main, il mourra de la mienne.» En disant ces paroles, elle met la main sur le sabre, le tire du fourreau, et s’échappe pour exécuter son pernicieux dessein.

Amgiad la rejoint sous le vestibule, et en la rencontrant: «Madame lui dit-il, il faut vous satisfaire, puisque vous le souhaitez: je serais fâché qu’un autre que moi ôtât la vie à mon esclave.» Quand elle lui eut remis le sabre: «Venez, suivez-moi, ajouta-t-il, et ne faisons pas de bruit, de crainte qu’il ne s’éveille.» Ils entrèrent dans la chambre où était Bahader; mais au lieu de le frapper, Amgiad porta le coup à la dame et lui coupa la tête, qui tomba sur Bahader.

Le jour avait déjà commencé de paraître lorsque Scheherazade en était à ces paroles; elle s’en aperçut et cessa de parler. Elle reprit son discours la nuit suivante, et dit au sultan Schahriar:

CCX NUIT.

Sire, la tête de la dame eût interrompu le sommeil du grand écuyer en tombant sur lui, quand le bruit du coup de sabre ne l’eût pas éveillé. Étonné de voir Amgiad avec le sabre ensanglanté, et le corps de la dame par terre sans tête, il lui demanda ce que cela signifiait. Amgiad lui raconta la chose comme elle s’était passée, et en achevant: «Pour empêcher cette furieuse, ajouta-t-il, de vous ôter la vie, je n’ai point trouvé d’autre moyen que de la lui ravir à elle-même.

«- Seigneur, reprit Bahader plein de reconnaissance, des personnes de votre sang et aussi généreuses ne sont pas capables de favoriser des actions si méchantes. Vous êtes mon libérateur, et je ne puis assez vous en remercier.» Après qu’il l’eut embrassé, pour lui mieux marquer combien il lui était obligé: «Avant que le jour vienne, dit-il, il faut emporter ce cadavre hors d’ici, et c’est ce que je vais faire.» Amgiad s’y opposa et dit qu’il l’emporterait lui-même, puisqu’il avait fait le coup. «Un nouveau venu en cette ville comme vous n’y réussirait pas, reprit Bahader. Laissez-moi faire et demeurez ici en repos. Si je ne viens pas avant qu’il soit jour, ce sera une marque que le guet m’aura surpris. En ce cas-là, je vais vous faire par écrit une donation de la maison et de tous les meubles; vous n’aurez qu’à y demeurer.»

Dès que Bahader eut écrit et livré la donation au prince Amgiad, il mit le corps de la dame dans un sac avec la tête, chargea le sac sur ses épaules, et marcha de rue en rue, en prenant le chemin de la mer. Il n’en était pas éloigné lorsqu’il rencontra le juge de police qui faisait sa ronde en personne. Les gens du juge l’arrêtèrent, ouvrirent le sac, et y trouvèrent le corps de la dame massacrée et sa tête. Le juge, qui reconnut le grand écuyer malgré son déguisement, l’emmena chez lui, et comme il n’osa pas le faire mourir à cause de sa dignité sans en parler au roi, il le lui mena le lendemain matin. Le roi n’eut pas plutôt appris, au rapport du juge, la noire action qu’il avait commise, comme il le croyait selon les indices, qu’il le chargea d’injures. «C’est donc ainsi, s’écria-t-il, que tu massacres mes sujets pour les piller, et que tu jettes leur corps à la mer pour cacher ta tyrannie! Qu’on les en délivre et qu’on le pende.»

Quelque innocent que fût Bahader, il reçut cette sentence de mort avec toute la résignation possible et ne dit pas un mot pour sa justification. Le juge le remena, et pendant que l’on préparait la potence, il envoya publier par toute la ville la justice qu’on allait faire, à midi, d’un meurtre commis par le grand écuyer.

Le prince Amgiad, qui avait attendu le grand écuyer inutilement, fut dans une consternation qu’on ne peut imaginer quand il entendit ce cri de la maison où il était. «Si quelqu’un doit mourir pour la mort d’une femme si méchante, se dit-il à lui-même, ce n’est pas le grand écuyer: c’est moi, et je ne souffrirai pas que l’innocent soit puni pour le coupable.» Sans délibérer davantage, il sortit et se rendit à la place où se devait faire l’exécution, avec le peuple qui y courait de toutes parts.

Dès que Amgiad vit paraître le juge qui amenait Bahader à la potence, il alla se présenter à lui. «Seigneur, lui dit-il, je viens vous déclarer et vous assurer que le grand écuyer que vous conduisez à la mort est très-innocent de la mort de cette dame. C’est moi qui ai commis le crime, si c’est en avoir commis un que d’avoir ôté la vie à une femme détestable qui voulait l’ôter à un grand écuyer; et voici comment la chose s’est passée.»

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