Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
Et puis quoi, ta « petite fille », vieille bique ? Pénélope n’a pas ramassé les morceaux, elle s’est contentée d’en prendre un et de le mettre dans la poche de son jean, contre le mauvais sort. Elle qui croyait qu’on apprécierait de la voir prendre son poste avec quelques jours d’avance. Elle n’est nommée qu’au 1er septembre, mais le temps de s’installer, se loger… Toutes les mêmes, ces conservatrices d’avant le concours, recrutées sur place, bagage minimum, mais qui ont gardé les clefs des réserves pendant dix ans, amies du maire et des chanoines, connaissant tout le monde, arrivées par la petite porte, indélogeables et incompétentes. En général, elles ont écrit le guide, deux ou trois livres, et tué le sujet. Que voulez-vous dire de neuf sur la Tapisserie de Bayeux ? Pénélope a envie d’en découdre. Wandrille lui avait bien dit de ne pas venir en jean la première semaine.
Elle avait dû rire, la directrice des Musées de France, en faisant ses nominations. Pénélope à la Tapisserie. Comme Mitterrand en 1981 quand il a casé Édith Cresson à l’Agriculture et Le Pensec à la Mer. Pour un premier poste, on n’a pas tout le choix voulu, on se retrouve toujours « en région ». Pénélope avait eu le malheur de dire tout haut « en province ». La directeur (ou directrice, ou madame le directeur, on ne sait plus), très élégante, avait corrigé d’un ton un peu doux.
« Madame, coupa Pénélope, j’ai passé dix-huit ans de ma vie, mes plus belles années, en province et depuis, je dis “en Province”. J’habite Paris, je n’aimerais pas m’éloigner trop.
— Vous aimeriez Bayeux ?
— Non merci. Le musée Baron-Gérard, avec son seul bon tableau, Sapho se jetant du rocher de Leucate du baron Gros, une belle scène de suicide pour se remonter le moral tous les matins, je ne suis même pas lesbienne, Sapho m’indiffère, et ces milliers de porcelaines plus ou moins ébréchées. Bayeux, j’y suis passée en préparant le concours. »
Pénélope avait fait, avec son amie Léopoldine, un tour de France des musées : dans la vieille voiture prêtée par son père, en alternant les auberges de jeunesse et les hôtels du Guide du routard. En moins de deux mois, elles avaient pris en note la quasi-totalité de ce que contiennent les musées français, et pas seulement les principaux. Au concours, on brille en sortant les petits exemples que personne ne connaît, pas même le correcteur. C'est grâce à cette méthode imparable qu’elles avaient réussi toutes les deux. La directrice des musées n’en a cure :
« J’étais comme vous, à votre âge. Moi aussi je suis passée par les régions, j’ai trié des cadres dans les réserves de Malmaison. Vous savez, dans ce métier, il faut avoir tout fait. (La voix devenait plus flûtée.) Le poste est au musée de la Tapisserie, c’est mieux. Un musée dont le rayonnement est mondial. Il s’agit bien sûr d’un musée municipal, mais je ne serais pas fâchée, pour des raisons que vous comprendrez dans les mois qui viennent, que l’on y recrute un conservateur du patrimoine de l’État.
— Ah ?
— Je souhaite avoir l’œil sur la Tapisserie. De toute façon, vous n’avez pas beaucoup le choix, je vous conseille d’aller rendre visite à la conservatrice en chef qui est là-bas depuis trente ans, Solange Fulgence, une conservatrice territoriale pas bête du tout, à trois ans de la retraite, si par hasard vous rêviez d’un poste de direction… Succession assurée. Pour une jeune femme de tête, prendre les commandes de la Tapisserie de Bayeux, si j’étais vous, je n’hésiterais pas. Vous verrez, tout est à faire. Je pourrais aussi vous envoyer à Limoges, adjointe au musée Adrien-Dubouché, le poste est impossible à pourvoir depuis six ans, et c’est cette fois un de nos musées nationaux, comme vous ne l’ignorez pas. Vous n’avez pas l’air d’aimer plus que cela les porcelaines…
— Je vous remercie, madame le directeur, de votre sollicitude. »
Retour au studio. Elle l’a choisi sur Internet, jolies photos, loué par téléphone, rue de la Maîtrise, plein centre. Le virtuel a viré assez vite au réel. Au fond d’une jolie cour, sans un bruit, avec un médaillon du XIXe siècle représentant une curieuse tête de chien, Pénélope se retrouve dans un de ces vieux hôtels où l’on pourrait tourner des téléfilms de qualité française, tirés des romans de Balzac, genre Le Curé de Tours ou La Vieille Fille. Un décor, c’est tout dire, qui rivalise avec le vieux Mans.
« Ah, que de souffles aux provinces », Pénélope récite Saint-John Perse en poussant la porte d’un coup de pied. Lumière légère, pavés disjoints dans la cour, inégaux à souhait, toit moussu, une bonne odeur d’iode et de sel, avant midi, sous les ardoises, vue sur les flèches de la cathédrale.
Elle va déballer ses disques, ses tangos et ses cantates de Bach, installer sa chaîne, construire le décor artificiel du bonheur. Trois ans dans la vie d’une femme, pas si long. Il y a trois ans, étudiante, elle cherchait à éviter de se marier, ne pensait pas qu’elle pourrait un jour avoir un métier — en histoire de l’art, pas d’autre solution que le concours des conservateurs, et dans ces années où l’on en prend sept ou huit par an, dont la majorité va à l’Archéologie, à l’Inventaire général, aux Monuments historiques, rien pour elle : elle n’aime, depuis toujours, que les musées. Le concours est intéressant, mais il n’est pas fait pour être réussi. Et puis, le rêve, le coup de bol, une bonne dissert, classée « dans la botte » à l’entrée, spécialité « musée », tout s’ouvre, et peut-être le département des antiquités égyptiennes du Louvre. La future Christiane Desroches-Noblecourt. Alors Bayeux, quelle dégelée. Au moment où Pénélope, native de Villefranche-de-Rouergue, sentait qu’elle était devenue une vraie caricature de petite Parisienne imbuvable. Et alors ?
Surprise. Sur le palier, à son étage, contre la porte, un amas de papiers cristal. Cinq bouquets, dès le deuxième matin, c’est beaucoup pour une fille qui vient de se dire qu’elle est moche, qu’elle a de grosses lunettes et cinq kilos de trop. Pénélope pousse du talon ce bel ensemble digne du reposoir de la Fête-Dieu, ferme la porte, et s’attelle aux rubans pour enlever les cartes de visite.
« Toute la famille est avec toi. Bon courage pour ton premier poste. Nous sommes fiers de notre petite fille. Maman et Papa. »
Pénélope se souvient du goût des malabars qu’elle achetait à l’épicerie, devant le marché couvert, à Villefranche. Les promenades dans les montagnes. Les dessins animés à la télévision, Satanas et Diabolo, son favori. Ils poursuivaient dans leurs drôles de machines une élégante pimbêche qui s’appelait Pénélope Jolicœur. C'était son surnom à la maternelle.
« De la part de Simenon, reviens-nous vite. Wandrille. »
Même pas de « Je t’embrasse », et ce « nous », qu’est-ce que ça veut dire ? S'il veut me revoir, il n’a qu’à venir.
« Merci pour le bon moment passé avec vous. J’espère ne pas vous avoir trop trahie (moins je crois que notre vieux photographe que vous devez pardonner), bienvenue à Bayeux, Pierre Érard, La Renaissance du Bessin. »
C'est rare, un journaliste qui envoie des fleurs, je le rappellerai. Il avait l’air d’un étudiant prolongé qui fait des piges pour payer son loyer, je ne le voyais pas du tout allant chez un fleuriste. D’ailleurs son petit papier n’était pas si mal, penser à l’envoyer à maman, ça l’amusera.
« J’espère que l’adresse est la bonne, comment as-tu fait pour avoir déjà le téléphone au bout d’un jour ? Fais construire une chambre d’amis, j’arrive très bientôt. Je t’embrasse, avec un bouquet pour parfumer ta nouvelle maison, Léopoldine. »