Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Trois ans plus tôt, elle racontait déjà l’histoire d’un amour avec un garçon plus jeune, dans Chéri. L’adaptation ratée de ce roman par Stephen Frears ne doit pas nous dégoûter de relire le texte original. Ne serait-ce que pour y retrouver la métaphore de la sole. Le héros de ce roman, Frédéric, jeune bellâtre longiligne — tiens tiens — compare ses yeux à ce poisson plat : « Tiens, ici, le coin qui est près du nez, c’est la tête de la sole. Et puis ça remonte en haut, c’est le dos de la sole, tandis qu’en dessous ça continue plus droit : le ventre de la sole. Et puis le coin de l’œil bien allongé vers la tempe, c’est la queue de la sole. » N’est-ce pas charmant ? En général on évite de dire aux gens qu’ils ont un regard de poisson frit, mais comparer l’amande d’un œil à une sole devient, grâce au regard caressant de Colette, une image sensuelle.
Lisant ce roman doux et triste, je me suis rendu compte que les métaphores étaient tout ce que je préférais dans la littérature. Finalement, nous ne lisons que pour voir, et l’on a tort d’opposer si souvent le livre et le cinéma. Les romans sont des films, une suite de « choses vues » collées bout à bout. C’est souvent tout ce que je retiens, lorsque je referme un roman. Un exemple célèbre est le début de L’Écume des jours où Boris Vian décrit un garçon qui se coiffe : « Son peigne d’ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l’aide d’une fourchette dans de la confiture d’abricots. » Encore une métaphore alimentaire ? C’est que comparer un personnage à de la bouffe reste le meilleur moyen de le rendre appétissant. Cela rappelle la Lolita de Nabokov et « sa bouche aussi rouge qu’un sucre d’orge sucé », qui elle-même évoque la petite Cissy Caffrey dans Ulysse de Joyce, et « ses lèvres purpurines comme la cerise mûre ». Qui a dit que comparaison n’est pas raison ? C’est peut-être vrai, mais l’art est déraisonnable, et je n’admire rien plus que ces trouvailles saugrenues qui nous font regarder les êtres autrement. Colette, c’est l’Arcimboldo de la littérature : elle voit des fruits partout ! Dans un roman de 2010, Je suis très à cheval sur les principes, l’Américain David Sedaris décrit ainsi sa vieille voisine : « Toute l’attention se portait sur ses lunettes rafistolées au sparadrap, et sur sa mâchoire inférieure, légèrement proéminente, comme un tiroir n’ayant pas été complètement refermé. »
Entre la sole de Colette et le tiroir de Sedaris, un siècle s’est écoulé, l’humour a évolué et l’on a certes moins envie de manger cette voisine que de dévorer Lolita. Pourtant on voit bien que les visages humains restent le terrain de jeux préféré des écrivains. Un romancier est un portraitiste. Il n’imprime pas seulement des phrases mais observe les détails qui définissent des gens. Les mots deviennent des photos. Le plus fort à ce sport, c’est Balzac, au début de La Fille aux yeux d’or, parce qu’avec lui les visages deviennent une ville. « À force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. » Le but de tout écrivain digne de ce nom devrait être de voir dans un visage une sole, de la confiture, un bonbon, un fruit, un tiroir ou une maison.
Colette (1873–1954) fut « la femme la plus libre du monde » selon Pierre Mac Orlan. Sidonie-Gabrielle Colette : romancière, autobiographe, critique, éditrice et showgirl, fille de Sido, femme de Willy, puis d’Henry de Jouvenel et de Maurice Goudeket, et mère de Bel-Gazou. Son œuvre représente plus de quarante volumes : quarante volumes pour répéter toujours la même chose (« L’amour n’est pas un sentiment honorable »). Entre 1900 et 1904, la série des Claudine en fera le nègre de son premier mari (Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va). Puis elle prendra son envol en 1905 avec Sept Dialogues de bêtes, premier livre signé Colette. Les romans les plus sensibles du XXe siècle coulent ensuite de sa source : L’Ingénue libertine (1909), La Vagabonde (un des premiers romans sur le divorce, 1910), L’Entrave (1913), Chéri (1920), Le Blé en herbe (1923), La Fin de Chéri (1926), La Naissance du jour (1928)… Elle compare toujours les êtres à des animaux, et les animaux à des plantes. Lire Colette donne faim. Écrire comme elle est impossible. Aujourd’hui la boutique la plus « fashion » de Paris porte toujours son nom !
Numéro 11 : « La Peau » de Curzio Malaparte (1949)
Je vis dans un monde en guerre mais je n’en souffre pas. Je ne sens pas la violence parce que j’ai grandi dans un pays protégé, durant une époque pacifiée. Je n’y comprends rien. La guerre, je l’ai vue dans des films, et à la télévision : crépitement ridicule, lumières traçantes dans la nuit, bombardements téléguidés. En Yougoslavie : charniers, épurations ethniques ; des peuplades mitoyennes se massacraient de manière systématique sur des pelouses vertes avant de s’enterrer dans des forêts noires. Il paraît que la même chose est arrivée chez moi peu de temps avant ma naissance. En Irak, il a fallu plusieurs débarquements américains pour licencier un dictateur moustachu. Comme en France en 1944. En Palestine, des chars tirent sur de jeunes lanceurs de cailloux. On grandit en regardant ces images qui ne veulent rien dire. Et aujourd’hui, la Libye.
Je passe mon temps à me demander à quoi sert la littérature dans ce siècle nouveau. Je sais bien que c’est idiot : l’art est inutile, et à chaque fois qu’il a prétendu le contraire, il s’est alourdi. Romans manichéens, peintures politiques, théâtre pompier, poésie communiste… Tant pis, courons le risque. Ma théorie (empruntée à Kundera dans L’Art du roman) est que la littérature sert peut-être à exprimer ce qui est inexprimable ailleurs. « La raison d’être du roman est de dire ce que seul un roman peut dire. » Je suis à peu près certain que ce n’est pas du tout ce qu’a voulu dire Kundera, mais tant pis : personnellement j’en tire la conclusion que le roman doit essayer de décrire ce que les images ne montrent pas. Exemples : le Onze Septembre, un tsunami japonais, la guerre en Libye. Malaparte a choisi la guerre en Italie.
La guerre est une suite de destins, un empilement de corps, un amoncellement de désastres particuliers. Comment s’en emparer ? Les romanciers répondent : en l’humanisant (ainsi Stendhal avec la bataille de Waterloo dans La Chartreuse de Parme). La guerre est une abstraction, sinon elle ne serait pas possible. Dès que les soldats deviennent des gens, ils fraternisent. Comment tuer un semblable s’il a des angoisses, des enfants, une maison, un prénom ? Le roman est le contraire de la guerre puisqu’il s’intéresse à l’ennemi au lieu de le détruire. Le langage des militaires cherche à annihiler la réalité : par exemple, on dira « dommages collatéraux » au lieu de « huit enfants brûlés devant leur mère ». Le rôle du roman est d’écrire « huit enfants brûlés devant leur mère », et si possible de décliner leur identité, la couleur de leurs cheveux, et comment réagit la mère — est-elle prostrée, hystérique, larmoyante ou silencieuse ? La bombe est-elle entrée par la fenêtre d’un hôpital ou tombée sur le toit d’une maison ? Quel temps faisait-il ce jour-là : ciel bleu, nuageux, chaud, froid ? Et le bruit : quel bruit fait un missile balistique ? Ça siffle ou ça rugit ? Le son est-il sourd ou strident ? Est-ce qu’on l’entend par-dessus les cris des enfants ? Et l’odeur du feu : cochon cramé, méchoui d’ossements, cloques purulentes sur la peau, cratères d’organes violacés qui sentent la merde ? Bref. Vous voyez où je veux en venir : Malaparte a réussi là où Hemingway avait échoué. Dans L’Adieu aux armes, Le soleil se lève aussi et Pour qui sonne le glas, un Américain avait essayé de montrer la guerre en Italie, en France et en Espagne. Mais sa théorie de l’iceberg l’a conduit à rester trop en dehors de l’horreur. On ne peut pas montrer la guerre en restant élégant. On ne peut pas écrire un roman de guerre sans se salir les mains. Malaparte le savait (dans La Peau, il évoque un Hemingway décadent, au Select de Montparnasse, en 1925). C’est pourquoi ce héros choisit de ne pas être héroïque.