Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Qu’il se soit tiré de ce mauvais pas, il n’y a là rien à redire, et l’on ne doit que louer ceux qui l’y ont aidé. Ils avaient mission de le conduire et protéger. Ils ne pouvaient laisser les fils de France, et surtout le premier, aux mains de l’ennemi. Tout cela est bon. Que le Dauphin soit allé aux chevaux, ou qu’on ait appelé son cheval à lui, et qu’il y soit remonté, et que ses compagnons en aient fait de même, cela est juste encore, puisqu’ils venaient d’être bousculés par gens à cheval.
Mais que le Dauphin alors, sans regarder en arrière, s’en soit en allé d’un roide galop, quittant le champ du combat, tout comme son oncle d’Orléans un moment auparavant, il sera malaisé de jamais faire tenir cela pour une conduite honorable. Ah ! les chevaliers de l’Étoile, ce n’était pas leur journée !
Saint-Venant, qui est vieux et dévoué serviteur de la couronne, assurera toujours que ce fut lui qui prit la décision d’éloigner le Dauphin, qu’il avait déjà pu juger que la bataille du roi était mal en point, que l’héritier du trône commis à sa garde devait coûte que coûte être sauvé, et qu’il lui fallut insister fortement et presque ordonner au Dauphin d’avoir à partir, et il soutiendra cela au Dauphin lui-même… brave Saint-Venant ! D’autres, hélas, ont la langue moins discrète.
Les hommes de la bataille du Dauphin, voyant celui-ci s’éloigner, ne furent pas longs à se débander et s’en furent à leurs chevaux eux aussi, criant à la retraite générale.
Le Dauphin courut une grande lieue, comme il était parti. Alors, le jugeant assez en sécurité, Voudenay, Landas et Guichard lui annoncèrent qu’ils s’en retournaient se battre. Il ne leur répondit rien. Et que leur aurait-il dit ? « Vous repartez à l’engagement, moi je m’en écarte ; je vous fais mon compliment et mon salut » ?… Saint-Venant voulait également s’en retourner. Mais il fallait bien que quelqu’un restât avec le Dauphin, et les autres lui en firent obligation, comme au plus vieux et au plus sage. Ainsi Saint-Venant, avec une petite escorte qui se grossit vite, d’ailleurs, de fuyards tout affolés qu’ils rencontraient, conduisit le Dauphin s’enfermer dans le gros château de Chauvigny. Et là, paraît-il, quand ils furent arrivés, le Dauphin eut peine à retirer son gantelet, tant sa main droite était gonflée, toute violette. Et on le vit pleurer.
VIII
LA BATAILLE DU ROI
Restait la bataille du roi… Ressers-nous un peu de ce vin mosellan, Brunet… Qui donc ? L’Archiprêtre ?… Ah bon, celui de Verdun ! Je le verrai demain, ce sera bien assez tôt. Nous sommes ici pour trois jours, tant nous nous sommes avancés par ce temps de printemps qui continue, au point que les arbres ont des bourgeons, en décembre…
Oui, restait le roi Jean, sur le champ de Maupertuis… Maupertuis… tiens, je n’y avais pas songé. Les noms, on les répète, on ne s’avise plus de leur sens… Mauvaise issue, mauvais passage… On devrait se méfier de livrer combat dans un lieu ainsi appelé.
D’abord le roi avait vu fuir en désordre, avant même l’abord de l’ennemi, les bannières que commandait son frère. Puis se défaire et disparaître, à peine engagées, les bannières de son fils. Certes, il en avait éprouvé dépit, mais sans penser que rien fût perdu pour autant. Sa seule bataille était encore plus nombreuse que tous les Anglais réunis.
Un meilleur capitaine eût sans doute compris le danger et modifié aussitôt sa manœuvre. Or, le roi Jean laissa aux chevaliers d’Angleterre tout le temps de répéter à son encontre la charge qui venait de si bien leur réussir. Ils ont déboulé sur lui, lances basses, et ils ont rompu son front de bataille.
Pauvre Jean II ! Son père, le roi Philippe, avait été déconfit à Crécy pour avoir lancé sa chevalerie contre la piétaille, et lui se faisait étriller, à Poitiers, tout précisément pour la raison inverse.
« Que faut-il faire quand on affronte des gens sans honneur qui toujours emploient des armes autres que les vôtres ? » C’est ce qu’il m’a dit ensuite, quand je l’ai revu. Du moment qu’il s’avançait à pied, les Anglais auraient dû, s’ils avaient été de preux hommes, rester à pied de même. Oh ! il n’est pas le seul prince qui rejette la faute de ses échecs sur un adversaire qui n’a pas joué la règle du jeu choisie par lui !
Il m’a dit aussi que la grande colère où ceci l’avait mis lui renforçait les membres. Il ne sentait plus le poids de son armure. Il avait rompu sa masse de fer, mais auparavant il avait assommé plus d’un assaillant. Il aimait mieux, d’ailleurs, assommer que pourfendre ; mais puisqu’il ne lui restait plus que sa hache d’armes à deux tranchants, il la brandissait, il la faisait tournoyer, il l’abattait. On eût dit un bûcheron fou dans une forêt d’acier. De plus furieux que lui sur un champ de bataille, on n’en a guère connu. Il ne sentait rien, ni fatigue ni effroi, seulement la rage qui l’aveuglait, plus encore que le sang qui lui coulait sur la paupière gauche.
Il était si sûr de gagner, tout à l’heure ; il avait la victoire dans la main ! Et tout s’est écroulé. À cause de quoi, à cause de qui ? À cause de Clermont, à cause d’Audrehem, ses méchants maréchaux trop tôt partis, à cause de son connétable, un âne ! Qu’ils crèvent, qu’ils crèvent tous ! Là-dessus, il peut se rassurer, le bon roi ; ce vœu-là au moins est exaucé. Le duc d’Athènes est mort ; on le retrouvera tout à l’heure contre un buisson, le corps ouvert par un coup de vouge et piétiné par une charge. Le maréchal de Clermont est mort ; il a reçu tant de flèches que son cadavre ressemble à une roue de dindon. Audrehem est prisonnier, la cuisse traversée.
Rage et fureur. Tout est perdu, mais le roi Jean ne cherche qu’à tuer, tuer, tuer tout ce qui est devant lui. Et puis tant pis, mourir, le cœur éclaté ! Sa cotte d’armes bleue brodée des lis de France est en lambeaux. Il a vu tomber l’oriflamme, que le brave Geoffroy de Charny serrait contre sa poitrine ; cinq courtilliers étaient sur lui ; un bidau gallois ou un goujat irlandais, armé d’un mauvais couteau de boucher, a emporté la bannière de France.
Le roi appelle les siens. « À moi, Artois ! À moi, Bourbon ! » Ils étaient là il n’y a qu’un moment. Eh oui ! Mais à présent, le fils du comte Robert, le dénonciateur du roi de Navarre, le géant à petite cervelle… « Mon cousin Jean, mon cousin Jean »… est prisonnier, et son frère Charles d’Artois aussi, et Monseigneur de Bourbon, le père de la Dauphine.
« À moi, Regnault, à moi l’évêque ! Fais-toi entendre de Dieu ! » Si Regnault Chauveau parlait à Dieu en ce moment-là, c’était face à face. Le corps de l’évêque de Châlons gisait quelque part, les yeux clos sous la mitre de fer. Personne ne répondait plus au roi qu’une voix en mue qui lui criait : « Père, père, gardez-vous ! À droite, père, gardez-vous ! »
Le roi a eu un moment d’espoir en voyant Landas, Voudenay et Guichard reparaître dans la bataille, à cheval. Les fuyards s’étaient-ils repris ? Les bannières des princes revenaient-elles, au galop, pour le dégager ? « Où sont mes fils ?
— À l’abri, Sire ! »
Landas et Voudenay avaient chargé. Seuls. Le roi saurait plus tard qu’ils étaient morts, morts d’être retournés au combat pour qu’on ne les crût pas lâches, après avoir sauvé les princes de France. Un seul de ses fils reste au roi, le plus jeune, son préféré, Philippe, qui continue de lui crier : « À gauche, père, gardez-vous ! Père, père, gardez-vous à droite… » Et qui le gêne, disons bien, autant qu’il ne l’aide. Car l’épée est un peu lourde dans les mains de l’enfant pour être bien offensive, et il faut au roi Jean écarter parfois de sa longue hache cette lame inutile, afin de pouvoir porter des coups d’arrêt à ses assaillants. Mais au moins il n’a pas fui, le petit Philippe !