Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Soudain, Jean II se voit entouré de vingt adversaires, à pied, si pressés qu’ils se gênent les uns les autres. Il les entend crier : « C’est le roi, c’est le roi, sus au roi ! »
Pas une cotte d’armes française dans ce cercle terrible. Sur les targes et les écus, rien que des devises anglaises ou gasconnes. « Rendez-vous, rendez-vous, sinon vous êtes mort », lui crie-t-on.
Mais le roi fou n’entend rien. Il continue de fendre l’air avec sa hache. Comme on l’a reconnu, on se tient à distance ; dame, on veut le prendre vivant ! Et il tranche le vent à droite, à gauche, à droite surtout parce qu’à gauche il a l’œil collé par le sang… « Père, gardez-vous… » Un coup atteint le roi à l’épaule. Un énorme chevalier alors traverse la presse, fait brèche de son corps dans le mur d’acier, joue des cubitières, et parvient devant le roi haletant qui toujours mouline l’air. Non, ce n’est pas Jean d’Artois ; je vous l’ai dit, il est prisonnier. D’une forte voix française, le chevalier crie : « Sire, Sire, rendez-vous. »
Le roi Jean alors s’arrête de frapper contre rien, contemple ceux qui l’entourent, qui l’enferment, et répond au chevalier : « À qui me rendrais-je, à qui ? Où est mon cousin le prince de Galles ? C’est à lui que je parlerai.
— Sire, il n’est pas ici ; mais rendez-vous à moi, et je vous mènerai devers lui, répond le géant.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis Denis de Morbecque, chevalier, mais depuis cinq ans au royaume d’Angleterre, puisque je ne puis demeurer au vôtre. »
Morbecque, condamné pour homicide et délit de guerre privée, le frère de ce Jean de Morbecque qui travaille si bien pour les Navarre, qui a négocié le traité entre Philippe d’Évreux et Édouard III. Ah ! Le sort faisait bien les choses et mettait des épices dans l’infortune pour la rendre plus amère.
« Je me rends à vous », dit le roi.
Il jeta sa hache d’armes dans l’herbe, ôta son gantelet et le tendit au gros chevalier. Et puis, un instant immobile, l’œil clos, il laissa la défaite descendre en lui.
Mais voilà qu’à son entour le hourvari reprenait, qu’il était bousculé, tiré, pressé, secoué, étouffé. Les vingt gaillards criaient tous ensemble : « Je l’ai pris, je l’ai pris, c’est moi qui l’ai pris ! » Plus fort que tous, un Gascon gueulait : « Il est à moi. J’étais le premier à l’assaillir. Et vous venez, Morbecque, quand la besogne est faite. » Et Morbecque de répondre : « Que clamez-vous, Troy ? Il s’est rendu à moi, pas à vous. »
C’est qu’elle allait rapporter gros, et d’honneur et d’argent, la prise du roi de France ! Et chacun cherchait à l’agripper pour assurer son droit. Saisi au bras par Bertrand de Troy, au col par un autre, le roi finit par être renversé dans son armure. Ils l’eussent séparé en quartiers. « Seigneurs, seigneurs ! criait-il, menez-moi courtoisement, voulez-vous, et mon fils aussi, devers le prince mon cousin. Ne vous battez plus de ma prise. Je suis assez grand pour tous vous faire riches. »
Mais ils n’écoutaient rien. Ils continuaient de hurler : « C’est moi qui l’ai pris. Il est mien ! »
Et ils se battaient entre eux, ces chevaliers, gueules rogues et griffes de fer levées, ils se battaient pour un roi comme des chiens pour un os. Passons à présent du côté du prince de Galles. Son bon capitaine, Jean Chandos, venait de le rejoindre sur un tertre qui dominait une grande partie du champ de bataille, et ils s’y étaient arrêtés. Leurs chevaux, les naseaux injectés de sang, le mors enveloppé de bave mousseuse, étaient couverts d’écume. Eux-mêmes haletaient. « Nous nous entendions l’un l’autre prendre de grandes goulées d’air », m’a raconté Chandos. La face du prince ruisselait et son camail d’acier, fixé au casque, qui enfermait le visage et les épaules, se soulevait à chaque prise d’haleine.
Devant eux, ce n’étaient que haies éventrées, arbrisseaux cassés, vignes ravagées. Partout des montures et des hommes abattus. Ici un cheval n’en finissait pas de mourir, battant des fers. Là, une cuirasse rampait. Ailleurs, trois écuyers portaient au pied d’un arbre le corps d’un chevalier expirant. Partout, archers gallois et courtilliers irlandais dépouillaient les cadavres. On entendait encore dans quelques coins des cliquetis de combat. Des chevaliers anglais passaient dans la plaine serrant un des derniers Français qui cherchait sa retraite.
Chandos dit : « Dieu merci, la journée est vôtre, Monseigneur.
— Eh oui, par Dieu, elle l’est. Nous l’avons emporté ! « lui répondit le prince. Et Chandos reprit : « Il serait bon, je crois, que vous vous arrêtiez ici, et fassiez mettre votre bannière sur ce haut buisson. Ainsi se rallieront vers vous vos gens, qui sont fort épars. Et vous-même pourrez vous rafraîchir un petit, car je vous vois fort échauffé. Il n’y a plus à poursuivre.
— Je pense ainsi », dit le prince.
Et tandis que la bannière aux lions et aux lis était plantée sur un buisson et que les sonneurs cornaient, cornaient dans leur trompe le rappel au prince, Édouard se fit ôter son bassinet, secoua ses cheveux blonds, essuya, sa moustache trempée.
Quelle journée ! Il faut bien reconnaître qu’il avait vraiment payé de sa personne, galopant sans relâche, pour se montrer à chaque troupe, encourageant ses archers, exhortant ses chevaliers, décidant des points où pousser des renforts… enfin, c’est surtout Warwick et Suffolk, ses maréchaux, qui décidaient ; mais il était toujours là pour leur dire :
« Allez, vous faites bien… » Au vrai, il n’avait pris de lui-même qu’une seule décision, mais capitale, et qui lui méritait vraiment la gloire de toute la journée. Lorsqu’il avait vu le désordre causé dans la bannière d’Orléans par le seul reflux de la charge française, il avait aussitôt remis en selle une partie de son monde pour aller produire semblable effet dans la bataille du duc de Normandie. Lui-même était entré dans la mêlée à dix reprises. On avait eu l’impression qu’il était partout. Et chacun qui ralliait venait le lui dire. « La journée est vôtre. La journée est vôtre… C’est grande date, dont les peuples garderont mémoire. La journée est vôtre, vous avez fait merveille. »
Ses gentilshommes du corps et de la chambre se hâtèrent à lui dresser son pavillon, sur place, et à faire avancer le chariot, soigneusement garé, qui contenait tout le nécessaire de son repas, sièges, tables, couverts, vins.
Il ne pouvait pas se décider à descendre de cheval, comme si la victoire n’était pas vraiment acquise.
« Où est le roi de France, l’a-t-on vu ? » demandait-il à ses écuyers.
Il était grisé d’action. Il parcourait le tertre, prêt à quelque lutte suprême.
Et soudain il aperçut, renversée dans les bruyères, une cuirasse immobile. Le chevalier était mort, abandonné de ses écuyers, sauf d’un vieux serviteur blessé, qui se cachait dans un taillis. Auprès du chevalier, son pennon : armes de France au sautoir de gueules. Le prince fit ôter le bassinet du mort. Eh ! oui, Archambaud… c’est bien ce que vous pensez ; c’était mon neveu… c’était Robert de Durazzo.
Je n’ai pas honte de mes larmes… Certes, son honneur propre l’avait poussé à une action que l’honneur de l’Église, et le mien, auraient dû lui défendre. Mais je le comprends. Et puis, il fut vaillant… Il n’est pas de jour où je ne prie Dieu de lui faire pardon.