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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Le prince commanda à ses écuyers : « Mettez ce chevalier sur une targe, portez-le à Poitiers et présentez-le pour moi au cardinal de Périgord, et dites-lui que je le salue. »

Et c’est de la sorte, oui, que j’appris que la victoire était aux Anglais. Dire que, le matin, le prince était prêt à traiter, à tout rendre de ses prises, à suspendre les armes, pour sept ans ! Il m’en fit beau reproche, le lendemain, quand nous nous revîmes à Poitiers. Ah ! il ne mâcha pas ses paroles. J’avais voulu servir les Français, je l’avais trompé sur leur force, j’avais mis tout le poids de l’Église dans la balance pour l’amener à composition. Je ne pus que lui répondre : « Beau prince, vous avez épuisé les moyens de la paix, par amour de Dieu. Et la volonté de Dieu s’est fait connaître. » Voilà ce que je lui dis…

Mais Warwick et Suffolk étaient arrivés sur le tertre, et avec eux Lord Cobham. « Avez-vous nouvelles du roi Jean ? leur demanda le prince.

— Non, pas de notre vue, mais nous croyons bien qu’il est mort ou pris, car il n’est point parti avec ses batailles. »

Alors le prince leur dit : « Je vous prie, partez et chevauchez pour m’en dire la vérité. Trouvez le roi Jean. »

Les Anglais étaient épars, répandus sur près de deux lieues rondes, chassant l’homme, poursuivant et ferraillant. À présent que la journée était gagnée, chacun traquait pour son profit. Dame ! Tout ce que porte sur lui un chevalier pris, armes et joyaux, appartient à son vainqueur. Et ils étaient bellement adornés, les barons du roi Jean. Beaucoup avaient des ceintures d’or. Sans parler des rançons, bien sûr, qui se discuteraient et seraient fixées selon le rang du prisonnier. Les Français sont assez vaniteux pour qu’on les laisse eux-mêmes fixer le prix auquel ils s’estiment. On pouvait bien se fier à leur gloriole. Alors, à chacun sa chance ! Ceux-là qui avaient eu la bonne fortune de mettre la main sur Jean d’Artois, ou le comte de Vendôme, ou le comte de Tancarville, étaient en droit de songer à se faire bâtir château. Ceux qui ne s’étaient saisis que d’un petit banneret, ou d’un simple bachelier, pourraient seulement changer le meuble de leur grand-salle et offrir quelques robes à leur dame. Et puis il y aurait les dons du prince, pour les plus hauts faits et belles prouesses.

« Nos hommes sont à chasser la déconfiture jusques aux portes de Poitiers », vint annoncer Jean de Grailly, capitaine de Buch. Un homme de sa bannière qui revenait de là-bas avec quatre grosses prises, n’en pouvant conduire plus, lui avait appris qu’il s’y faisait grand abattis de gens, parce que les bourgeois de Poitiers avaient fermé leurs portes ; devant celles-ci, sur la chaussée, on s’était occis horriblement, et maintenant les Français se rendaient d’aussi loin qu’ils apercevaient un Anglais. De très ordinaires archers avaient jusqu’à cinq et six prisonniers. Jamais on n’avait ouï telle méchéance.

« Le roi Jean y est-il ? demanda le prince. – Certes non. On me l’aurait dit. »

Et puis, au bas du tertre, Warwick et Cobham reparurent, allant à pied, la bride de leur cheval au bras, et cherchant à mettre paix parmi une vingtaine de chevaliers et écuyers qui leur faisaient escorte. En anglais, en français, en gascon, ces gens disputaient avec des grands gestes, mimant des mouvements de combat. Et devant eux, tirant ses pas, allait un homme épuisé, un peu titubant, qui, de sa main nue, tenait par le gantelet un enfant en armure. Un père et un fils qui marchaient côte à côte, tous deux portant sur la poitrine des lis de soie tailladés.

« Arrière ; que nul n’approche le roi, s’il n’en est requis », criait Warwick aux disputeurs.

Et là seulement Édouard de Galles, prince d’Aquitaine, duc de Cornouailles, connut, comprit, embrassa l’immensité de sa victoire. Le roi, le roi Jean, le chef du plus nombreux et plus puissant royaume d’Europe… L’homme et l’enfant marchaient vers lui très lentement… Ah ! cet instant qui demeurerait toujours dans la mémoire des hommes !… Le prince eut l’impression qu’il était regardé de toute la terre.

Il fit un signe à ses gentilshommes, pour qu’on l’aidât à descendre de cheval. Il se sentait les cuisses raides et les reins aussi.

Il se tint sur la porte de son pavillon. Le soleil, qui inclinait, traversait le boqueteau de rayons d’or. On les aurait bien surpris, tous ces hommes, en leur disant que l’heure de Vêpres était déjà passée.

Édouard tendit les mains au présent que lui amenaient Warwick et Cobham, au présent de la Providence. Jean de France, même courbé par le destin adverse, est de plus grande taille que lui. Il répondit au geste de son vainqueur. Et ses deux mains aussi se tendirent, l’une gantée, l’autre nue. Ils restèrent un moment ainsi, non pas s’accolant, simplement s’étreignant les mains. Et puis Édouard eut un geste qui allait toucher le cœur de tous les chevaliers. Il était fils de roi ; son prisonnier était roi couronné. Alors, toujours le tenant par les mains, il inclina profondément la tête, et il esquissa une pliure du genou. Honneur à la vaillance malheureuse… Tout ce qui grandit notre vaincu grandit notre victoire. Il y eut des gorges qui se serrèrent chez ces rudes hommes.

« Prenez place, Sire mon cousin, dit Édouard en invitant le roi Jean à entrer dans le pavillon. Laissez-moi vous servir le vin et les épices. Et pardonnez que, pour le souper, je vous fasse faire bien simple chère. Nous passerons à table tout à l’heure. »

Car on s’affairait à dresser une grande tente sur le tertre. Les gentilshommes du prince connaissaient leur devoir. Et les cuisiniers ont toujours quelques pâtés et viandes dans leurs coffres. Ce qui manquait, on alla le chercher au garde-manger des moines de Maupertuis. Le prince dit encore : « Vos parents et barons auront plaisir à se joindre à vous. Je les fais appeler. Et souffrez qu’on panse cette blessure au front qui montre votre grand courage. »

IX

LE SOUPER DU PRINCE

C’est chose qui fait songer au destin des nations, que de vous conter tout cela, qui vient de survenir… et qui marque un grand changement, un grand tournement pour le royaume… justement ici entre toutes places, justement à Verdun… Pourquoi ? Eh ! mon neveu, parce que le royaume y est né, parce que ce qu’on peut nommer le royaume de France est issu du traité signé ici-même après la bataille de Fontenoy, alors Fontanetum… vous savez bien, où nous sommes passés… entre les trois fils de Louis le Pieux. La part de Charles le Chauve y fut pauvrement découpée, d’ailleurs sans regarder les vérités du sol. Les Alpes, le Rhin eussent dû être frontières naturelles à la France, et il n’est pas de bon sens que Verdun et Metz soient terres d’Empire. Or, que va-t-il en être de la France, demain ? Comment va-t-on la découper ? Peut-être n’y aura-t-il plus de France du tout, dans dix ou vingt ans, certains se le demandent sérieusement. Ils voient un gros morceau anglais, et un morceau navarrais allant d’une mer à l’autre avec toute la Langue d’oc, et un royaume d’Arles rebâti dans la mouvance de l’Empire, avec la Bourgogne en sus… Chacun rêve de dépecer la faiblesse.

Pour vous dire mon sentiment, je n’y crois guère, parce que l’Église, tant que je vivrai et que vivront quelques autres de ma sorte, ne permettra point cet écartèlement. Et puis le peuple a trop le souvenir et l’habitude d’une France qui fut une et grande. Les Français verront vite qu’ils ne sont rien s’ils ne sont plus du royaume, s’ils ne sont plus rassemblés dans un seul État. Mais il y aura des gués difficiles à traverser. Peut-être serez-vous mis devant des choix pénibles. Choisissez toujours, Archambaud, dans le sens du royaume, même s’il est commandé par un mauvais roi… parce que le roi peut mourir, ou être déchassé, ou tenu en captivité, mais le royaume dure.

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