Angélique et le complot des ombres
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #19
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le complot des ombres». Краткое содержание книги:
Une nuit délicieuse et grisante et, au matin, l'impression d'avoir tout rêvé, même l'existence passée, même les drames et les folies...
Un matin neuf en Canada. L'air glacé, pur comme un cristal, le fleuve aux reflets d'argent terni, sous la première mêlée des glaçons que l'eau draine. Et puis, il faut se souvenir. Bardagne est là. Et avec lui, des angoisses imprécises.
Pourquoi fallait-il, si le Roi avait besoin d'enquêter sur le maître étranger de Gouldsboro et de Wapassou, dans le Maine américain, qui menaçait, selon l'estimation de certains, ses possessions d'outre-mer, pourquoi fallait-il qu'il eût choisi justement celui-là ?...
Joffrey y voyait plus qu'une coïncidence. Pourtant, le Roi devait ignorer que Nicolas de Bardagne avait rencontré Angélique à La Rochelle, de même que l'ancien gouverneur de cette ville n'envisageait même pas qu'elle eût pu mettre les pieds à Versailles, elle, pauvre servante d'une famille de la haute bourgeoisie huguenote.
– Une servante, très admirée sans doute, avait dit Joffrey en riant. Mais son regard était aigu. Et Angélique se rappelait sa jalousie à l'égard de Berne et, plus récemment, le conflit qui les avait opposés à cause de Colin Paturel. Et il avait tué en duel le lieutenant de Pont-Briand qui avait osé la convoiter.
« Me voilà bien, se dit-elle. Ce Bardagne est impossible. Il a toujours été impossible. Ne voulant jamais comprendre ce que parler veut dire lorsqu'il s'agissait d'obtenir mon consentement. Je le renvoyais de routes les façons et il revenait toujours. »
Et elle devait s'avouer que, malgré la répugnance qu'elle éprouvait en ce temps-là pour les hommages masculins, sa constance et l'entêtement de son désir volcanique avaient fini parfois par la troubler.
« Et le voici maintenant en Canada. Se rendant à Québec pour y passer l'hiver, comme nous. On peut s’attendre à des étincelles... »
Que cachait tout cela ?
Décidée à se rendre à terre et à revoir au grand jour son ancien amoureux, Angélique hésitait.
Dans le cercle de la lunette d'approche, elle l'observait ; où était Joffrey ? Elle aurait préféré assumer cette deuxième rencontre à ses côtés. S'avancer près de lui, vers le représentant du Roi, afin qu'il comprît aussitôt qu'elle était sa femme, liée à lui, et qu'il ne pouvait y avoir d'alliance entre elle et Bardagne, si celui qu'il appelait « le pirate » n'y était inclus.
Tout à coup, elle aperçut le comte de Peyrac qui venait d'un point de la rive et s'avançait vers Nicolas de Bardagne, suivi de sa garde espagnole. Et son cœur battit à grands coups.
Mais elle avait tort de s'affoler. Elle avait affaire à des hommes qui voulaient avant tout éviter un conflit. Leurs responsabilités étaient trop sérieuses pour qu'ils se permissent de faire passer en avant des considérations personnelles.
Elle les vit s'aborder avec courtoisie, se saluant largement et profondément, la plume de leurs chapeaux balayant la poussière en gentilshommes qu'ils étaient.
Puis ils se rapprochèrent et parlèrent un moment entre eux, échangeant des propos qui paraissaient de seule urbanité. L'un et l'autre semblaient avoir bien supporté le choc.
Nicolas de Bardagne était un peu plus petit que Joffrey. Mais aucun des deux ne manifestait de morgue, ni d'attitude dominatrice.
Ils s'entretenaient comme le feraient des personnages de haut rang au cours d'une rencontre diplomatique, représentant peut-être des intérêts contraires, mais qui n'en désirent pas moins trouver un terrain d'entente souhaitable à la réussite de leurs entreprises.
Angélique abandonna sa lorgnette et courut à bâbord afin de descendre dans la chaloupe qui l'attendait et rejoindre les deux interlocuteurs avant qu'ils ne se séparassent.
Mais comme elle s'approchait du rivage elle constata que Joffrey de Peyrac avait pris congé du représentant du Roi et s'était éloigné. Le comte de Bardagne était à nouveau seul sur la rive pour l'attendre.
Il se tenait immobile, regardant dans la direction du Gouldsboro avec fixité.
Il cherchait sa silhouette sur le pont du navire éloigné et ne s'avisait pas qu'elle était dans l'embarcation qui s'approchait du rivage. Elle se retint de lui adresser des signes amicaux.
Elle continuait de l'observer à mesure qu'elle le distinguait mieux dans la clarté du matin.
« C'est ennuyeux, se dit-elle, c'est vrai qu'il a quelque chose de Philippe comme il m'en a semblé hier soir dans la nuit. Et je ne sais pas pourquoi. »
Était-ce parce que son expression grave et frivole de jadis avait fait place à une sorte de mélancolie distante qu'elle ne lui avait jamais connue ?
Les traits aimables s'étaient comme anoblis. Sans sa moustache, il paraissait plus jeune. On voyait mieux qu'il avait ce teint naturellement mat que l'on rencontre souvent chez les naturels des pays de l'Ouest de la France et cela contrastait d'agréable façon avec la lumière bleu-gris de son regard.
On ne pouvait nier qu'il avait ce qu'on appelle une belle prestance.
Il était de ces gentilshommes qui savent porter le manteau, espèce devenue rare en ce temps de bourgeois parvenus, comme l'avait fait remarquer cette peste d'Ambroisine le jour où Joffrey de Peyrac l'avait saluée si galamment et superbement à la française, sur les rivages de Gouldsboro.
Bardagne portait perruque sous un chapeau rond à plumes, à la dernière mode, toute sa personne respirait la distinction.
Décidément, sa moustache, ou plutôt son absence de moustache, le changeait beaucoup. Elle n'aurait su dire ce qui le différenciait de l'homme qu'elle avait connu deux années auparavant. Il y avait comme un nuage sur sa physionomie.
Mais cette expression un peu morose s'effaça à sa vue. Il l'aperçut au moment où elle mettait pied à terre. Elle vit briller ses dents lorsqu'il sourit et le retrouva aussitôt tel qu'en lui-même. Il vint au-devant d'elle avec empressement puis s'arrêta à quelques pas pour la saluer, la jambe cambrée.
– Quelle déesse vient à moi ! s'exclama-t-il, chère Angélique ! Je vous vois à la lumière du jour et ainsi je sais que je n'ai pas rêvé. Je vous découvre telle que je vous ai soupçonnée dans l'ombre, hier au soir, plus belle encore, plus éblouissante, s'il se peut. Quel miracle ! Je ne vous cacherai rien, j'étais si bouleversé, si anxieux, craignant de m'être leurré, d'être devenu fou, que sais-je, impatient de m'assurer à nouveau que vous étiez bien réelle, que je n'avais pas été dupé par une illusion passagère, une imagination déréglée, qu'en fait je n'ai pu reposer de la nuit... Je n'ai pas fermé l'œil.
« Et nous nous sommes saoulés à mort ! pensa Angélique, et avec son vin de Bourgogne encore ! C'est indigne ! »
Dans un sentiment de réparation, elle lui tendit gentiment la main. Il la baisa avec transport.
– J'ai pu voir à l'instant que vous aviez rencontré mon époux, fit-elle.
M. de Bardagne se rembrunit.
– Ouais ! Instant pénible à mon cœur ulcéré. Cependant, je reconnais qu'il s'est présenté à moi avec beaucoup de courtoisie. L'apercevant de loin, au milieu de cette garde de sombres étrangers, je devinai sans peine à qui j'avais affaire. Une garde espagnole ! Comme si nous n'étions pas en guerre contre l'Espagne ! Une bravade de plus. Bref, j'ai deviné aussitôt que ce gentilhomme aux allures de condottiere était aussi votre conquérant, hélas !