Angélique et le complot des ombres
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #19
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le complot des ombres». Краткое содержание книги:
– ... Mon amour ! Mon amour !
Il l'embrasse encore. Il semble qu'il ne peut se rassasier de ses lèvres « Chaïtane » ! « Chaïtane » ! répète-t-il, mais c'est avec une sorte d'indulgence attendrie, amusée. Et cela lui rappelle le prince persan... Lui aussi disait : « Chaïtane... Diablesse ! »
– ... Venez mon petit cœur, le maître d'hôtel apporte un faisan, paré de toutes ses plumes... et des pâtés...
Il l'entraîna :
– Vous goûterez aussi ces sortes de friandises qui les accompagnent, cela vous aidera à surmonter votre étourdissement et vous pourrez nous charmer de votre présence. La lumière s'éteint lorsque vous vous éloignez. Nous ne sommes plus que de pauvres hommes grossiers, abandonnés aux confins du monde.
Chapitre 4
Cette fois, l'intendant voyait double. Et c'était deux justiciers qui le regardaient du bout de la table où Peyrac avait repris place.
– Vous avez trop d'influence sur nous, dit-il d'une voix pâteuse. Je comprends que le roi vous ait balayé de sa route. Je ne connais qu'un homme qui puisse vous égaler par le pouvoir sur les êtres : Sébastien d'Orgeval. Mais lui n'a pas comme vous l'or pour triompher.
– Il a les légions célestes, et même parfois, quand il le faut, démoniaques.
L'intendant ne réagit pas, il continuait à regarder fixement Joffrey de Peyrac qui devait lui apparaître à travers un brouillard plus ou moins méphistophélique.
– Vous savez trop de choses sur moi, sur nous tous.
– Non, vous vous trompez, Monsieur l'intendant, dit Peyrac en s'animant brusquement, vous êtes pour moi un inconnu, car je ne sais de vous que ce que vous voulez bien me montrer. Une infime partie de vous-même. Nous sommes ainsi, tous, mystérieusement enfouis, ne montrant, ne hissant à l'extérieur qu'un petit pavillon simplet, ne relevant que d'un seul monarque, une seule idée, un seul choix. Et pourtant, avouez, Monsieur l'intendant, ne serait-il pas bon parfois de rompre l'image que les autres ont de nous ? Nous sommes condamnés, étouffés, ligotés par ces images.
« Je vous propose un jeu, ce soir. Renversons l'image. Abattons une autre carte, celle que nous cachons dans notre manche, la carte la plus précieuse parce que nous savons qu'elle ne pourra jamais être jouée. Et pourtant c'est celle-là qui fut notre atout maître, la vérité, l'essence de nous-mêmes. Ainsi nous allons nous retrouver entre amis... et non en ennemis, nous regardant face à face, sans faux-fuyants. Vous êtes chez moi. Sur ce navire. i
« Ailleurs, il fait nuit. Vous êtes ailleurs. Le monde est désert. Il s'est effacé. La nuit est propice aux illuminations, aux confidences. Regardons en nous-mêmes et découvrons-nous... sans honte, sans fard, sans réticence... Qu'auriez-vous aimé être, Monsieur Carlon, si vous n'aviez pas fait carrière dans l'Administration ?
– Non, pas cela !... s'écria Carlon, comme si on voulait l'écorcher vif. (Et il ramena les revers de sa redingote contre lui en un geste de jeune fille effarouchée.)
Le jeu lancé par Peyrac avait soudain transformé le climat ; les visages se levaient, les yeux cherchaient dans les volutes de la fumée du tabac à faire surgir quelques visions des rêves oubliés.
– Monsieur l'intendant, à vous l'honneur, intima Joffrey de Peyrac.
– Non ! cela jamais, vous dis-je, se récria l'autre. Et dans son ivresse entêtée, il frappa à plusieurs reprises du poing sur la table. Je ne joue pas... Je ne joue plus. Je m'en vais.
– Mais il ne put y parvenir et retomba sur son siège.
– Bon ! Eh bien, je donne l'exemple, fit Peyrac. Je commence.
Il renversa en arrière dans la lumière dorée des chandelles, son visage, creusé de sillons mais où les lèvres admirablement modelées avaient une forte et attirante sensualité. Cette bouche transférait une sorte de douceur au reste du visage dont l'expression était le plus souvent, inconsidérément ou volontairement, assez peu engageante. Il faisait peur, disait-on. Peut-être à cause de ses cicatrices ? Peut-être à cause du regard aigu et pénétrant des yeux très noirs. Sa peau était tannée, à croire qu'il avait du sang maure dans les veines, et les cicatrices qui s'y incrustaient ne contribuaient pas à le rendre moins impressionnant. Pourtant, il y avait cette bouche vivante et sensible dont le pli moqueur donnait envie de voir s'étirer dans un sourire, découvrant les dents très blanches. Pour Angélique, ce sourire contenait toutes les félicités du monde et à le voir naître, à le voir se tourner vers elle, il lui arrivait d'éprouver une joie si intense qu'elle en défaillait.
Lui aussi parut chercher dans les poutres du plafond la matérialisation d'une vision, se projeter dans l'incarnation d'un « moi » qui correspondrait exactement aux aspirations de son être.
– Plutôt que de n'être qu'un errant sur la terre, commença-t-il, jouant des mille hasards que lui offre la vie, le monde, pour édifier ou perdre des fortunes, conquérir des positions, des terres et les défendre, état qui, je ne le nie pas, correspond entièrement à un certain côté de ma nature aventureuse, ennemie de la monotonie, mais qui me laisse cependant un sentiment d'incomplétude, celui de m'être égaré en chemin, contraint ou forcé, d'un destin pour lequel j'aurais été créé... Plutôt même que de me retrouver prince, maître d'une province, comme je le fus jadis par mon héritage, avec toutes les responsabilités que cela incombe, honneurs, gloire, servitude, j'aurais aimé être un homme obscur livré à lui-même et à ses intuitions scientifiques, dans le secret d'un laboratoire. Au-dehors, un mécène généreux alimenterait mon officine de tous les plus beaux appareils, instruments, cornues, alambics que l'on puisse trouver, sans que j'eusse à me préoccuper de les chercher et surtout de les acquérir, tâches souvent accablantes pour un savant dont l'esprit est parfois comme un oiseau aux ailes rognées. Il veut s'élancer. Il voit. Il sait. Mais il ne peut pas. Les moyens lui manquent. Le temps, la quiétude... On le chasse, on le poursuit, on le bannit à travers toute la terre. Ah ! s'enfermer, comme en une cellule, et se pencher sur ces mondes invisibles, inconnus, grouillants sans fin. Ignorer s'il fait jour ou s'il fait nuit. Assister aux miracles d'une création sans cesse renouvelée et qui n'a pas de fin. Savoir qu'on a en soi le pouvoir, la puissance d'aller plus loin, toujours plus loin. Reculer les limites de la connaissance humaine.
– Je ne vous crois pas, dit Villedavray. Vous êtes beaucoup trop épicurien et homme de guerre pour vous accommoder d'une existence pareille. Et la gloire ? Le renom ?
– Peu m'en chaut.
– Et les femmes, mon cher ? Vous en passeriez-vous si facilement ?
– Je n'ai jamais dit qu'un savant qui aurait la possibilité de travailler sans relâche à des tâches passionnantes devrait pour autant se priver des plaisirs de la vie.
– Vivre au milieu des cornues, n'est-ce pas bien aride ? dit Grandbois.
– Leur séduction est de celles qui ne s'expliquent pas et que le non-initié ne peut comprendre. Bien des domaines sont de cette sorte. Moulay Ismaël, souverain du Maroc, souverain sanguinaire, fastueux et luxurieux jusqu'à la lubricité, m'a dit un jour que l'une de ses plus grandes voluptés, c'était la prière. Or, pour celui qui n'est pas porté au mysticisme, la chose n'est d'aucune évidence. Il se peut que si Moulay Ismaël n'était pas né roi du Maroc, il eût fait un grand ascète du désert.
– Vous voulez dire que la science recèle aussi ses voluptés secrètes ?
– Oui !
Et le sourire qu'Angélique aimait étira les lèvres du Rescator.
– C'est de cette soif inétanchée et personnelle à chacun que je veux parler lorsque je dis : qu'au-riez-vous aimé être si... Barssempuy, courage !... à vous.