Angélique et le complot des ombres
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #19
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le complot des ombres». Краткое содержание книги:
Ce geste eut raison de la résistance de Jean Carlon.
– Eh bien, voilà. Quand j'avais dix-huit ans, j'ai fait une rencontre.
– Elle était belle ?
– Non.
– Alors ?
– Ce n'était pas une femme !
– Ah !
– Et qui était-ce ? demanda doucement Angélique.
– Molière, fit Carlon d'une voix presque inaudible. Puis il se ranima.
– Il se nommait alors Poquelin, à Orléans où je fit mes études avec lui pour devenir avocat. Jean-Baptiste et moi étions plus souvent à composer des tragédies et à monter des spectacles. À son instar, je décidai de me consacrer à l'art du théâtre. Mais mon père me donna du bâton. Il me dit que je serais damné, enterré comme un chien, sans bénédiction, hors du cimetière. Il me rêvait plus honorable. Cela se comprend. J'ai suivi la voie qu'il me traçait.
– Et vous y avez réussi, constata Angélique. Molière aussi de son côté ! Cependant je vous dirai, Monsieur Carlon, ne regrettez rien. C'est une vie folle que celle d'un comédien, et votre ancien condisciple sait ce qu'il paie de faire aujourd'hui s'esclaffer la Cour. Mieux vaut être dans le parterre que sur les planches.
– Nous voici donc tous satisfaits de notre sort, conclut Peyrac en levant son verre, M. Carlon, vous ne serez pas damné. Quant à moi je me félicite des chemins tortueux que j'ai suivis puisqu'ils m'amènent à festoyer joyeusement avec vous, ce soir en Canada. Buvons donc à nos vies ! À nos réussites ! À nos rêves ! À Molière, ajouta-t-il en se tournant vers Carlon.
– À Molière, répéta celui-ci à voix basse et ses yeux s'embuèrent.
Et comme tous les verres étaient levés rouges et scintillants, on entendit dans le lointain des accords de la guitare de Cantor et des flûtes et des harpes qui l'accompagnaient tandis que des voix claires chantaient :
– Alouette ! gentille alouette ! Alouette, je te plumerai...
– La jeunesse ne sait pas ce que nous savons, dit Villedavray. Ils ignorent, ces jouvenceaux, qu'ils ont dans leur manche la carte qui ne sera pas jouée. Ils regardent devant eux et voient tous les chemins ouverts. Buvons à leurs espérances !...
*****
Ils burent longuement. Au fond des verres miroitaient le soleil, les coteaux, stagnaient l'ombre des caves, le reflet des vieux pressoirs, la poésie de la vendange et l'on évoquait les corps nus des hommes plongeant et brassant l'effervescente moisson des grappes dans les cuves géantes de chêne blanc.
– À la Bourgogne ! Au vin de France ! Au roi de France ! s'écria Villedavray en un crescendo lyrique.
Et il se mit à pleurer, disant que le royaume était loin, qu'on les oubliait dans ces terres ingrates. On les voulait morts, scalpés, tous sacrifiés sur l'autel de la nation, fille aînée de l'Église : la France. L'exaltation du sacrifice et la peine de l'exil gonflaient son cœur et l'on ne savait si ses larmes étaient d'amertume ou de tendresse.
Carlon pleurait aussi en pensant à Molière.
Cela dégénérait.
Angélique se leva, pas très solide sur ses jambes. Ces messieurs allaient pétuner, et elle, de grand cœur, irait s'effondrer sur sa couche et y dormir du sommeil du juste.
– Madame, vous n'avez pas parlé, protesta une voix.
– Oh ! C'est vrai ! Messieurs, qu'ai-je à dire après ces graves confessions. Longtemps j'ai voulu partir aux Amériques.
– Ah ! Vous voyez !
– Mais j'étais une enfant. Plus tard, parmi tous les hasards que j'ai vécus, je voyais le havre qui conviendrait à mon cœur comme une demeure élégante et confortable, habité par un homme que j'aimerais et qui m'aimerait et je ferais des gâteaux pour des petits enfants qui me regarderaient autour de la table.
– Un rêve modeste en somme... Comme Grand-bois. N'avez-vous jamais, comme toutes les femmes, rêvé à de plus grands honneurs, Versailles, la Cour... plaire au roi ?
– J'aurais pu plaire au roi, messieurs, mais il m'a plus de lui déplaire.
– Quelle folie ! s'exclama-t-on.
– Vous n'allez pas nous faire croire que vous avez méprisé la Cour... Ce paradis hanté de personnages considérables...
Elle avait commencé de s'éloigner. Soudain, tournée vers eux, elle dit :
– Et les empoisonneurs ?
Et comme tout à l'heure, pour Wauvenart, sa déclaration contre toute logique, éveilla un énorme éclat de rire. Comme Wauvenart, elle laissa passer la crise sans se fâcher. Tout le monde était gai et c'était très drôle : les empoisonneurs ! À Versailles !
Elle conclut ensuite :
– ... Voilà pourquoi je suis ici.
– ... Aux mains d'un pirate, glissa Joffrey qui avait commencé de fumer un de ses longs cigares qu'il affectionnait.
– Ainsi, c'est donc vrai ?... Elle aussi vous l'avez capturée, Monseigneur ?
– Pas tout à fait... mais presque...
– Quand cela ?
Angélique glissa vers Peyrac et posa ses doigts sur ses lèvres, car il semblait décidé à donner une explication.
– Non, chéri, taisez-vous ! Vous embrouillerez tous ces messieurs !.. C'est une trop longue histoire.
Peyrac attrapa au vol les doigts délicats et les baisa ardemment, sans souci de l'assemblée. Et elle effleura d'une caresse légère sa chevelure touffue et noire de Méridional. Le vin déliait ces chaînes qui parfois, entre eux, retenaient la tendresse.
Au passage, Villedavray attrapa la robe d'Angélique qui se retirait et la retint.
– Vous me raconterez tout, n'est-ce pas ? L'histoire de vos amours avec ce ténébreux personnage, M. de Peyrac... Quand nous serons à Québec...
– Y serons-nous jamais ? Vous avez entendu l'intendant ? L'on me chassera à coups de pierres, l'on me brûlera vive... Lui-même mettra la torche aux fagots. Je le devine...
– Madame, que dites-vous ?... Dieu me préserve d'un tel acte, s'exclama Carlon en se levant en titubant, hors de lui, vous ne m'avez pas compris... Je disais... c'était seulement pour vous mettre en garde... en garde...
– En garde, mousquetaire, chantonna Grandbois.
Les Québécois ne sont pas idiots... Je suis sûr, ils tomberont sous votre charme... Ils tomberont... à genoux...
– Je n'en demande pas tant ! s'exclama Angélique en riant aux éclats. Monsieur l'intendant, je vous pardonne tout, pour ces bonnes paroles... Ne les oubliez pas demain quand vous serez dégrisé...
Le difficile était de gagner la porte et d'aspirer une bouffée d'air pur, avant de pouvoir sans encombre traverser le pont et gravir les escaliers.
Chapitre 5
Peyrac avait suivi de loin en riant aussi le dialogue de l'intendant et de sa femme. Ils étaient tous parfaitement ivres mais ainsi plus de doute. Les vraies natures se révélaient. Ce Carlon, ce vieux garçon froid et tourmenté, celui-là aussi avait succombé au charme d'Angélique.
Le danger avec cette femme, c'est qu'elle était toujours elle-même. Et plus encore lorsque le vin mettait cette flamme à ses joues, cette lumière dans ses yeux, cet éclat sur ses dents découvertes dans un grand rire. Très rare de la voir rire ! Très nouveau aussi et d'une saveur incomparable. Elle était... Elle était la séduction même. Angélique à Versailles... Angélique riant ainsi devant le roi. Quel homme pouvait résister à cela ! Qu'il fût roi, croquant ou austère fonctionnaire des finances. Où l'emmenait-il ?... Toute la ville succomberait... tomberait à genoux !... Une petite douleur qu'il savait toujours accompagnée de bonheur et de délices serra le cœur de Peyrac. Partages difficiles ! De la voir si accessible à tous et douée d'un évident pouvoir sur les hommes avivait son désir et l'adoration qu'il lui portait.