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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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— Bien sûr. J’ai appelé aussi le Fort de Rosny. Aucun résultat. Mais ça dépend tellement des critères de saisie et…

— Ça va. Je connais. D’où sortez-vous toutes ces suppositions ?

Elle aurait pu tourner mille phrases ronflantes. Elle asséna la vérité brutale.

— Mon instinct.

Le juge l’observa encore de longues secondes. De petit notaire, il commençait à ressembler à un bouddha lisse et indéchiffrable. Enfin, il expira un long souffle et souleva son sous-main en cuir. Il en sortit une feuille blanche. Elle pouvait apercevoir le grammage épais, noble et soyeux. Du papier à l’ancienne. Celui qu’on utilise pour lancer des invitations au bal ou des refus de grâce.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Je vous détache, capitaine.

Sa mâchoire frémit :

— Je… je suis dessaisie ?

— Dé-ta-chée, fit-il en séparant les syllabes. Je parle français ? Je vous envoie à Marseille. Article 18 du Code pénal, alinéa 4. Un juge d’instruction peut dépêcher l’enquêteur partout en France, si cela est utile à « la manifestation de la vérité ».

Elle sentit que quelque chose clochait. Trop facile.

— Mon équipe poursuit l’enquête ici ?

— Disons qu’elle va soutenir le nouveau responsable et son groupe.

C’était donc ça. Le magistrat l’avait laissée parler mais les dés étaient jetés depuis le début. Même Deversat, la veille, devait être au courant. Elle aurait pu gueuler, se révolter, claquer la porte, mais au fond, elle s’en moquait. Foncer à Marseille : c’était tout ce qui comptait.

— Qui est le nouveau responsable de l’enquête ?

— Mauricet. Il possède une solide expérience.

Anaïs ne put s’empêcher de sourire. Au central, on surnommait Mauricet le « croque-mort » parce qu’il avait toujours cherché des postes proches des cimetières. Trente ans de service à arrondir ses fins de mois avec des constatations de décès — un commissaire touche une prime à chaque constatation. Pas vraiment le flic vif et rapide capable de traquer un tueur doué d’une intelligence supérieure.

Il poussa la feuille vers elle. Au moment où elle allait l’attraper, il laissa retomber sa main dessus.

— Ces deux hommes en noir, les tireurs du Pays basque, qu’est-ce que vous en pensez ?

Anaïs songea au seul indice qu’elle avait gardé pour elle. Le nom de Mêtis, groupe chimique et pharmaceutique, peut-être lié au double meurtre du pêcheur et de sa compagne.

— Rien pour le moment, mentit-elle. Sinon que l’affaire est beaucoup plus large qu’on pourrait le penser.

— Large dans quel sens ?

— Trop tôt pour le dire, monsieur le juge.

Il lâcha la feuille. Elle l’attrapa et la relut. Son passeport pour le sud-est de la France. Elle fourra le document dans sa poche. L’odeur d’encens donnait un étrange caractère religieux à la scène.

— Deux jours, conclut Le Gall en se levant. À compter de demain vendredi. Vous me ramenez Mathias Freire dans ce bureau lundi, avec des menottes au poing et des aveux signés. Sinon, ce n’est pas la peine de revenir.

53

— TU T’ES FAIT AVOIR. Moi j’te l’dis : tu t’es fait avoir.

Depuis deux heures, Shampooing assommait Janusz avec sa litanie alors qu’ils cherchaient Fer-Blanc à travers Marseille, sans le moindre résultat.

— Fer-Blanc, y doit être mort et enterré depuis longtemps. Personne l’a vu depuis des mois. Claudie a dû voir passer son cadavre à la morgue et il a inventé cette histoire pour te soutirer du fric. T’as acheté les confessions d’un mort !

Janusz marchait sans répondre. Il n’était pas loin de penser comme Shampooing mais il ne voulait pas s’abandonner au désespoir. Sinon, il se laissait choir sur le trottoir et attendait qu’on l’arrête. Fer-Blanc, c’était sa dernière chance d’avancer.

Ils étaient retournés au Club Pernod : pour rien. Ils avaient fait un crochet par la place Victor-Gelu. Personne n’avait vu Fer-Blanc depuis des lustres. Ils avaient remonté la Canebière et s’étaient arrêtés à l’église des Réformés. Sans résultat. Ils étaient repassés au Théâtre du Gymnase, pour surprendre une nouvelle baston entre zonards. Ils s’étaient enfuis sans poser de questions.

Ils marchaient maintenant en direction de l’Accueil de Jour Marceau, histoire de poser encore leurs questions et de prendre un café chaud. La nuit avançait, absorbant la clarté comme un papier buvard. Avec elle, Janusz sentait monter une angoisse irrépressible. À chaque bruit de sirène, il sursautait. À chaque regard appuyé, il baissait la tête. Les flics. Les tueurs. Les zonards de Bougainville… Ils étaient tous à sa recherche. Ils étaient tous sur le point de le trouver…

Enfin, ils traversèrent la porte d’Aix et rejoignirent le foyer Marceau. Les travailleurs sociaux avaient organisé un karaoké. À la vue des SDF qui ânonnaient des chansons de leur bouche édentée, Janusz recula sur le seuil.

— Vas-y, dit-il à Shampooing. Je t’attends dehors.

Il tremblait dans ses fringues, malgré la chaleur de son corps en sueur — deux heures qu’ils marchaient sans s’arrêter. Il se cala sous la voûte qui donnait accès au foyer et relut, pour s’occuper, le rapport d’autopsie.

Du bruit attira son attention. À quelques mètres de là, un homme était assis, enfoncé dans l’obscurité. Janusz plissa les yeux et détailla le personnage. Il portait un pull râpé et un pantalon de pyjama maculé. Il était chaussé de deux sacs en plastique. Son visage était très blanc, façon Pierrot. Mais un Pierrot qui se serait pris une dérouillée. La cornée de son œil gauche était rouge. Un hématome violacé gonflait sa joue.

— On est en train de se transformer, marmonna-t-il avec difficulté.

Il tenait à deux mains une bouteille de plastique gris. Janusz se dit qu’il buvait du white-spirit mais c’était sans doute une marque de picrate qu’il ne connaissait pas.

— On s’transforme, mec.

— En quoi ? demanda Janusz machinalement.

— La ville, c’est une maladie, une lèpre…, continua l’autre comme s’il n’avait pas entendu. À force d’y traîner, on est contaminé par sa crasse, sa pollution, sa puanteur… On devient du goudron, du gaz d’échappement, de la gomme de pneus…

Janusz n’avait plus la force de chasser ce nouveau délire. La fatigue au contraire le rendait spongieux, perméable. D’un coup, le gars lui apparut comme un oracle. Un Tirésias de l’asphalte. Il regarda ses mains. Sa peau devenait déjà du bitume. Sa respiration puait le dioxyde d’azote…

— Salut, Didou.

Shampooing venait d’apparaître sur le seuil du foyer. L’autre ne répondit pas, se renfrognant derrière sa bouteille.

— Tu l’connais ? fit Janusz.

— Tout le monde connaît Didou. Y s’prend pour un voyant. (Il baissa la voix.) Mais c’est rien qu’un cinglé de plus. Sauf qu’il est dangereux. Y s’castagne avec tous ceux qui sont pas d’accord avec ses prédictions.

Mentalement, Janusz remercia Shampooing d’avoir remis, en quelques mots, les choses à leur place et balayé son hallucination. Il oublia le monstre en pyjama.

— T’as du neuf ? demanda-t-il.

— Que dalle. Pas plus d’Fer-Blanc que de beurre en branche. T’as pas faim ?

Shampooing avait retrouvé ses couleurs. Sans doute n’avait-il pas bu que du café au karaoké. Janusz mourait de faim mais il ne pouvait plus se permettre de rôder dans les soupes populaires…

Comme s’il pressentait ses craintes, Shampooing annonça :

— Ce soir, on va au resto.

— Au resto, vraiment ?

— Presque !

Dix minutes plus tard, ils se trouvaient dans l’arrière-cour d’un fast-food. Des effluves dégueulasses graissaient l’air. Shampooing plongeait tête la première dans des conteneurs remplis de déchets.

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