Le passager
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226221322
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
— À quelle heure s’est produite leur… intervention ?
— Aux environs de 20 heures. Les corps étaient partis du Centre hospitalier de Bayonne à 17 heures. Ils venaient d’arriver à Rangueil. Visiblement, la morgue n’était pas surveillée.
Anaïs ne pouvait imaginer des types, capables d’atteindre une cible à plus de cinq cents mètres — des méthodes et des compétences professionnelles —, prendre de tels risques pour récupérer une poignée d’os. Des trophées, vraiment ?
— Qui savait que les corps seraient transférés à la morgue de Rangueil ?
— Tout le monde : c’est le seul Institut médico-légal de la région.
— À quelle heure étaient censées commencer les autopsies ?
— Aussitôt après l’arrivée des corps. Je ne sais pas comment les agresseurs se sont démerdés.
— Quelle arme ils ont utilisée ?
— Un couteau de chasse, selon le légiste. Avec une lame crantée en acier.
— Vous avez interrogé le personnel de l’IML ?
Martenot céda à la mauvaise humeur :
— Qu’est-ce que vous croyez qu’on fout depuis trois jours ? On a passé au peigne fin toute la morgue. On a retrouvé une quantité de microfragments organiques, ce qui n’est pas étonnant dans un tel lieu. On a tout étudié, analysé, identifié. Pas une seule empreinte inconnue. Pas un seul cheveu qui n’appartienne à un cadavre ou à un membre du personnel de l’IML. Ces types sont des fantômes.
— Pourquoi m’appelez-vous maintenant ?
— Parce que je vous fais confiance.
— Vos supérieurs sont au courant pour ce coup de fil ?
— Ni mes supérieurs, ni le juge de Bayonne. Ni même le magistrat saisi pour le meurtre de Philippe Duruy.
— Le Gall ? Il vous a contacté ?
— Cet après-midi. Je n’ai pas encore appelé Mauricet.
Anaïs sourit. Elle s’était au moins trouvé un allié.
— Merci.
— De rien. Celui qui a du nouveau rappelle l’autre.
— Entendu.
Elle raccrocha. Elle fixait les lignes discontinues. Fragmentaires, saccadées, hypnotiques. Un film stroboscopique qui projetterait des images sans lien entre elles. Pourtant, un tableau revenait sans cesse dans ce maelström. Un décor. Celui d’une boucherie où fragments de chair et flaques de sang maculaient le carrelage blanc.
Dans son hallucination, la boucherie était humaine.
56
JANUSZ et Shampooing marchaient toujours contre le vent, direction sud-ouest. Le chauve connaissait un chantier au bout des docks, entre la cathédrale de la Major et le quartier du Panier. Une planque idéale pour la nuit. Mais avant ça, il voulait récupérer des cartons cachés dans un conteneur de jardinier, près de la Vieille-Charité.
— Pour te faire un superpaddock !
Janusz suivait en pilotage automatique. La conversation avec Le Guen avait été le coup de grâce. Avant d’être psychiatre, clochard, il avait donc été peintre — ou du moins artiste. Cette nouvelle information ne lui donnait pas l’impression d’avancer mais de sombrer dans un chaos privé de centre de gravité.
— C’est encore loin ?
— On arrive.
Il n’avait plus qu’une envie : s’endormir et ne plus se réveiller. Un cadavre roulé dans ses haillons qui finirait enterré dans un quelconque carré des indigents. Une tombe anonyme entre celles de « Titi », « La Chouette » et « Bioman ».
Janusz regarda autour de lui. Le décor avait changé. Plus rien à voir avec les avenues qu’il arpentait depuis la veille. C’était un imbroglio de ruelles qui rappelaient les villes de l’Italie du Sud — Naples, Bari, Palerme…
— Où on est ?
— Au Panier, mon gars.
Un nom apparut : RUE DES REPENTIES. Une boutique s’intitulait PLUS BELLE LA VIE. Il se souvint d’un feuilleton-fleuve que les patients de son unité regardaient avec passion. La série devait se dérouler dans ce quartier.
Malgré la fatigue, le froid, la peur, Janusz éprouva un sentiment de réconfort. Le lieu distillait une sorte d’intimité bienfaisante. Du linge pendait aux fenêtres. Des lanternes brillaient comme des étoiles jaillies d’un autre âge. Des blocs de climatisation achevaient de donner un air méridional, presque tropical, aux façades.
Ils traversèrent des places, montèrent des rues abruptes, s’engagèrent dans des corridors de pierre…
— C’est là !
Shampooing désignait un square. Il enjamba la clôture, plongea parmi les buissons et découvrit des conteneurs verts destinés aux feuilles mortes et aux branches brisées. Il en sortit des grands cartons pliés.
— Ton lit, Jeannot ! Un Épéda trois couches !
Shampooing lui fourra les cartons sous les bras. Ils redescendirent des artères raides comme des échelles. Le mistral avait vidé la ville. Boulevard des Dames. Boulevard Schumann. Ils atteignirent l’autoroute surélevée du littoral. Au-delà, c’étaient les docks et la mer. Entre les deux, une grande travée s’ouvrait sur plusieurs mètres de profondeur. Un chantier à ciel ouvert qui avançait sur plusieurs kilomètres.
Ils longèrent la fosse. Shampooing balança la bouteille qu’il venait d’écluser et partit dans une tirade sur l’ennemi de cette nuit.
— Le mistral, t’y échappes pas, hurla-t-il entre deux rafales. Y descend de la vallée du Rhône pour nous tuer. Y te souffle dans la gueule 24 heures sur 24. Y te rentre sous la peau. Y te glace les os. Y va chercher ton cœur sous tes côtes pour le stopper net. Dès qu’il arrive à Marseille, on perd deux ou trois degrés. Avec l’humidité de la mer, c’t’un vrai piège qui se referme sur toi pendant la nuit. Tu t’réveilles en faisant des bonds de carpe sous tes cartons. Et si jamais il pleut, tu t’réveilles pas !
Shampooing s’arrêta d’un coup. Janusz baissa les yeux et vit ce qui l’attendait. Au fond de la saignée du chantier, des formes bougeaient, s’agitaient, se soulevaient comme des plis à la surface d’une gigantesque douve. Janusz regarda mieux. Des hommes dépliaient leurs sacs de couchage, leurs cartons, leurs bâches. D’autres se réchauffaient autour d’un brasero. Des rires, des grognements, des borborygmes s’élevaient de la cavité.
Ils allaient descendre quand Shampooing saisit le bras de Janusz :
— Planque-toi !
Le Jumpy du Samu social arrivait. Ils coururent derrière une baraque de chantier. Deux hommes en combinaison plongeaient déjà dans la fosse pour convaincre les fortes têtes de les suivre. Ils offraient des cigarettes, la jouaient ami-ami…
— Les salopards, murmura Shampooing. Ils veulent tous nous mettre au chaud. Y z’ont trop peur d’avoir un Picard sur le dos.
— Un quoi ?
— Un Picard. Un clodo mort de froid.
Janusz, lui, aurait tout donné pour être pris en charge. S’enfouir dans un lit, dans l’oubli, dans le sommeil…
— On s’casse, chuchota son compagnon. J’connais une autre planque.
Ils remontèrent l’avenue, fuyant les luminaires et les places trop éclairées. Janusz mettait un pied devant l’autre, les yeux fixes. Il avait les bras tétanisés, les jambes raides. Shampooing ne connaissait pas une autre planque. Il les connaissait toutes. Sous les ponts. Les portails. Au fond des bouches de parking. Le moindre abri pisseux. Le moindre recoin d’asphalte.
Mais les places étaient déjà prises. Chaque fois, ils découvraient des corps serrés, des gueules cachées sous des pans obscurs, des duvets déchirés, des couvertures trouées.
Chacun pour soi et le vent contre tous.
Enfin, ils tombèrent sur un autre gouffre où un gigantesque conduit d’évacuation reposait dans la boue. Ils s’insinuèrent dans le tuyau, manquant de se ramasser plusieurs fois. Des dizaines d’hommes s’alignaient là, épousant la circonférence du cylindre.