Le passager
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226221322
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
Janusz ne savait pas d’où il tenait ces informations mais il était heureux de voir que des fragments de sa mémoire, même culturels, lui revenaient.
— T’es sûr qu’ils vont nous laisser entrer ?
— T’en fais pas, fit Shampooing. Ils nous adorent dans les bibliothèques. Le côté gaucho de la culture. En plus, en hiver, tout l’monde est plus sympa avec nous. Le froid, c’est notre meilleur ami !
Shampooing disait vrai. Ils furent accueillis avec bienveillance. On accepta même que le chauve dépose son paquetage puant, non pas à la consigne, mais dans un espace de ciment dédié au matériel d’entretien. Janusz avait les nerfs en pelote. Le sillage de l’assassin, qui coïncidait avec sa propre route. Les questions qui s’accumulaient sans la moindre réponse… Il était décidé à plonger dans l’Antiquité comme dans une source fraîche, enrichissante et initiatique.
La bibliothèque était une tour de lumière. Une verrière diffusait les rayons du soleil, qui éclaboussaient les murs blancs, les escaliers suspendus, les ascenseurs vitrés. L’espace, tout en hauteur, s’élevait sur plusieurs étages et collait parfaitement à l’expression « tour d’ivoire ».
Shampooing se dirigeait déjà vers un fauteuil libre, se frottant les mains à l’idée du roupillon à venir.
— Tu viens avec moi, avertit Janusz.
— Où ?
— On va commencer par les journaux.
Janusz consulta les archives numérisées de la presse régionale sur une borne interactive. Une rapide recherche lui fournit une série d’articles à propos d’un deltaplaniste retrouvé mort dans la calanque de Sormiou le 17 décembre 2009. Selon les papiers, plutôt brefs, l’homme n’était pas identifié. On ne connaissait pas non plus les circonstances de son accident. Janusz chercha encore. Il ne trouva pas d’autres articles.
Il se demandait par quel tour de magie le commandant Jean-Luc Crosnier avait réussi à étouffer l’affaire. En tout cas, son groupe d’enquête avait pu bosser en toute tranquillité. Il étendit encore sa recherche mais ne trouva rien de plus. Il se déconnecta.
En réalité, il en savait déjà beaucoup plus sur l’affaire que tous les journaux du Sud-Est réunis. Durant le trajet vers la bibliothèque, en métro, il avait lu le rapport d’autopsie de Claudie. Pas de scoop à l’horizon mais quelques précisions. Surtout une : vingt-quatre heures après l’autopsie proprement dite, l’analyse toxicologique avait révélé une dose massive d’héroïne dans le sang de Tzevan Sokow. Exactement comme Philippe Duruy.
Il leva les yeux, cherchant le département Mythologie. Une coursive tournait autour de chaque étage et affichait ses thèmes et disciplines grâce à de grandes enseignes, noir sur blanc.
— On monte au troisième, fit Janusz en repérant le panneau : 3 CIVILISATION.
Ils prirent l’escalier suspendu. Janusz observait la population. Des étudiants travaillaient autour de grandes tables éclairées par des espèces d’orchidées de lumière. D’autres potassaient dans des fauteuils, le long des murs. D’autres furetaient parmi les rayonnages. La moyenne d’âge tournait autour de 20 ans.
Toutes les couleurs étaient représentées. Des Blancs dissipés, partagés entre leurs bouquins et leur téléphone portable. Des Noirs à l’air concentré, indifférents au monde extérieur. Des Asiatiques qui ricanaient entre eux, se poussant des coudes. Des Maghrébins portant la barbe et la calotte blanche de prière, recueillis devant leurs livres. La tour d’ivoire était aussi une tour de Babel.
Janusz se sentait en terrain de connaissance. Le décor moderne, les livres, l’atmosphère studieuse lui paraissaient familiers. Lui aussi, à un moment de sa vie, avait usé ses après-midi dans des lieux de ce genre.
Troisième étage. MYTHOLOGIE 291.1. RELIGIONS DE L’ANTIQUITÉ 292.
Il commença à parcourir le dos des livres et se rendit compte qu’il savait ce qu’il cherchait. La Bibliothèque historique de Diodore de Sicile. Livre IV. Les Métamorphoses d’Ovide. Livres VII et VIII. Il avait donc déjà effectué ces recherches. Une poussée d’angoisse lui bloqua le cœur. Était-il le tueur ?
Non. Ces connaissances appartenaient à sa culture générale. Aux côtés de ses études de médecine, il avait sans doute suivi une formation d’histoire ou de philosophie. D’ailleurs, il pouvait réciter par cœur les biographies des deux auteurs. Diodore était un historien grec vivant sous le régime romain au Ier siècle avant notre ère. Ovide un poète latin, né juste avant le début de l’ère chrétienne, chassé de Rome pour avoir écrit L’Art d’aimer, considéré comme immoral.
Il attrapa les deux bouquins ainsi que d’autres essais portant sur ces œuvres. Il chercha une place, repéra Shampooing qui dormait au fond d’une allée, choisit lui-même un fauteuil dans un coin, loin des tables. Il sortit son carnet et plongea dans les pages, à la recherche du Minotaure.
Rien de neuf sous le soleil. Janusz nota seulement un détail. Cette légende était marquée par une sorte de malédiction taurine. Le roi Minos était déjà le fils d’un taureau puisque Zeus, pour séduire Europe, avait pris la forme de cet animal. Ensuite, l’épouse de Minos avait été charmée à son tour par un taureau. Puis avait donné naissance à un monstre, mi-homme, mi-bovin. Une sorte de gène animal courait donc au fil de ce mythe.
Ce détail signifiait-il quelque chose pour le meurtrier ? Janusz remarqua un autre fait. L’histoire du Minotaure était liée à celle d’Icare. Icare était le fils de Dédale, qui n’était autre que l’architecte personnel de Minos, concepteur du labyrinthe du monstre. C’était lui aussi qui avait inspiré à Ariane l’astuce du fil…
En fait, l’histoire d’Icare et de Dédale constituait la suite de celle du Minotaure. Minos, furieux d’apprendre que son architecte avait participé à l’évasion de Thésée, décida de l’enfermer dans son propre Labyrinthe, avec son fils Icare. C’est de cette prison que le père et le fils s’étaient échappés, en se confectionnant des ailes avec de la cire et des plumes…
Qu’y avait-il à déchiffrer à travers ces contes ? Pourquoi le tueur les avait-il choisis ? Il ne suivait pas la chronologie puisqu’il avait tué Icare avant le Minotaure. Avait-il commis d’autres meurtres, inspirés par d’autres légendes ? Fermant son bloc, Janusz fut frappé par un autre point commun entre les deux mythes. Il s’agissait, chaque fois, d’un père et de son fils. Minos et le Minotaure. Dédale et Icare. Un père puissant ou expérimenté. Un fils monstrueux ou maladroit.
L’assassin avait-il choisi ces mythes à cause de cette relation père-fils ? Cherchait-il à délivrer un message ? Était-il un fils monstrueux ? Ou au contraire un père délirant, qui s’acharnait sur des enfants de substitution — ses victimes ?
Janusz regarda l’horloge de la salle. 16 heures. La nuit tombait. Il s’en voulut d’avoir perdu des heures précieuses dans ces bouquins. Il aurait mieux fait de s’atteler tout de suite à son autre mission : trouver Fer-Blanc, le témoin au cerveau de métal.
Il rangea les livres dans le rayon en respectant l’ordre des cotes et se dirigea vers Shampooing qui dormait toujours. Il allait le réveiller quand il tourna les talons et rejoignit le bureau d’accueil du département. Deux jeunes femmes bavardaient à voix basse derrière leur ordinateur.
Il se planta devant elles et les salua. Pas de grimace de dégoût. Pas de recul. Un bon début.