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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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— C’est bon pour les varices ! ricana Shampooing, faisant allusion aux pieds qui remontaient au fil de la courbe.

Ils enjambèrent les corps. Se tenant à la paroi, Janusz crut se brûler au contact du ciment glacé. Les odeurs de pisse, de pourriture planaient en nappes immobiles, cristallisées. Il se cognait, trébuchait, butait contre les autres. Des grognements, des insultes lui répondaient. Ni des ennemis, ni des compagnons de galère. Seulement des rats qui cohabitaient.

Ils trouvèrent une place. Shampooing cala au creux de la courbe ses sacs dégueulasses. Janusz déplia ses cartons, en se demandant à quel moment le trépané allait tenter de lui faire la peau. Il plongea sous les emballages, en s’efforçant d’imaginer qu’il s’agissait de draps et de couvertures. Il attrapa, comme toujours, son couteau commando et le serra sous le carton qui lui servait d’oreiller.

Il se jura, comme la veille, de ne dormir que d’un œil. Comme la veille, il sentit le sommeil déferler sur lui à la manière d’une lame de fond. Il résista. Aux portes du néant, il se concentra sur son enquête. Fer-Blanc était une impasse. Quoi d’autre ?

L’enquête des flics de Marseille. Ils tenaient plus d’éléments concrets que ceux de Bordeaux. L’armature de deltaplane. La cire. Les plumes. Le tueur se les était bien procurés quelque part et ce n’étaient pas des produits ordinaires. Le dénommé Crosnier et son groupe avaient sans doute creusé la piste de chaque objet, chaque matériau. Avaient-ils dégoté quelque chose ?

Un nouveau projet suicidaire se forma dans sa tête. Se procurer le dossier d’instruction. Tenter le coup dès le lendemain matin. Il essaya d’imaginer une stratégie mais le néant s’abattit sur sa conscience. Quand il ouvrit les yeux, il braquait son couteau vers les ténèbres.

— Ça va pas, non ?

Shampooing se penchait sur lui. À travers les limbes du sommeil, il avait senti sa présence. Sa menace. Ses réflexes avaient fait le reste.

— T’es con ou quoi ? fit l’homme au bonnet. Tu vois pas qu’on est inondés ?

Janusz se releva sur un coude. Il était à moitié immergé. Ses cartons flottaient près de lui. Partout, la pluie crépitait. Des torrents de fange avaient pénétré dans le conduit. Les clochards étaient déjà debout, titubant, regroupant leurs paquetages.

— Magne-toi, fit le chauve en ramassant ses cabas. Si on reste là, on va geler !

L’eau montait à vue d’œil. Les sans-abri se détachaient sur la paroi convexe en ombres chinoises. Quelques-uns, trop bourrés, ne bougeaient pas. On les ignorait. On jouait des coudes, on se poussait pour sortir du boyau. C’était la panique, mais une panique lente, engourdie, poisseuse de boue et d’alcool.

Janusz repéra deux corps inanimés dont les visages baignaient dans la tourbe. Il attrapa le premier par le col, le remonta, le plaça contre la paroi circulaire. Il attaquait la même manœuvre avec le second quand Shampooing le saisit par l’épaule.

— T’es malade ou quoi ?

— On peut pas les laisser là.

— Mon cul. Faut s’tirer !

Le conduit se vidait de ses locataires. Des sacs flottaient à la surface de la flotte. Une pure vision de naufrage. Janusz tâta le pouls des deux crevards. Leur carotide battait faiblement. Il balança une violente gifle au premier, puis au second. Aucune réaction.

Il repartit pour une tournée.

Enfin, les zombies s’ébrouèrent.

— Putain, magne-toi ! On va crever de froid !

Janusz hésita encore une seconde puis emboîta le pas à Shampooing. Ils remontèrent les flots de merde jusqu’à l’issue du tuyau. La boue leur montait à mi-cuisse. Janusz trébucha, tomba, se releva. Ils n’étaient plus qu’à quelques mètres de la sortie. Il lança un coup d’œil aux deux clodos qui avançaient à quatre pattes, hagards, comme des castors hallucinés.

L’air libre. Ils se relevèrent. L’averse redoublait de violence. Un déluge de mousson, vertical, obstiné — sauf que l’eau était glacée. Janusz mesura la nouvelle épreuve qui les attendait : dix mètres de pente abrupte à remonter sans le moindre appui.

Ils s’attelèrent à la tâche, plongeant leurs doigts dans la falaise de boue. La pluie frappait leurs épaules. Le vent les freinait. Quand l’un tombait, l’autre le relevait, et vice versa. Progressivement, ils gagnèrent un mètre après l’autre. Enfin, Janusz parvint à saisir une tige de fer et à se hisser hors de la fosse, sans abandonner Shampooing qui battait des pieds dans le vide.

Ils jaillirent hors de la cavité comme deux caillots de boue, crachés par une blessure minérale. Le chauve n’avait lâché ni son duvet ni ses cabas. Janusz allait le féliciter quand son expression de terreur lui fit tourner la tête.

Un groupe d’hommes les attendait. Ils n’avaient rien à voir avec les clochards du conduit. Crêtes, dreadlocks, piercings, tatouages : ils portaient des blousons de toile satinée ou des parkas militaires. Plusieurs d’entre eux tenaient des chiens au collier, prêts à bondir. Et surtout, des armes blanches, bricolées, barbares, dont Janusz percevait tout le potentiel meurtrier.

Il ne fut pas étonné quand Shampooing murmura :

— Merde. Les mecs de Bougainville.

57

ILS COURURENT comme ils purent, entravés par les plis boueux de leurs vêtements. Leurs pas produisaient de lourds clapotis. Ils prirent à droite et tombèrent sur une avenue rectiligne, complètement déserte. À travers la pluie, Janusz voyait tressauter réverbères, façades, trottoirs, fragments de ciel. Il risqua un coup d’œil par-dessus son épaule. Les guerriers de Bougainville étaient passés au sprint, chiens en tête. Sur cette artère, ils n’avaient aucune chance de leur échapper.

Janusz attrapa l’anorak de Shampooing et l’entraîna dans une rue à droite. Puis dans une autre à gauche. À une trentaine de mètres, il aperçut un escalier qui montait à l’assaut du Panier.

Ils étaient donc revenus sur leurs pas. Il désigna les marches et prit cette direction sans attendre la réaction de Shampooing. Il grimpa et jeta un nouveau regard en arrière : le chauve suivait, à bout de souffle. Derrière lui, la bande se précisait. Les chiens n’étaient plus qu’à quelques mètres.

Il attendit son compagnon. Un bref instant, il eut l’impression de se dédoubler, observant la scène à distance. Il n’entendait plus rien. Ne sentait plus l’averse. Son esprit flottait, simple spectateur de la scène.

Shampooing arriva enfin. Il le laissa passer et ferma le cortège. Chaque marche était une épreuve, une souffrance. La pluie entrait en collision avec leur crâne, leur dos, leurs épaules. Janusz grimpait maintenant comme un singe, à quatre pattes, s’aidant avec les mains pour monter plus vite. L’impression de dédoublement était passée.

C’était bien lui qui allait crever.

C’était bien la peur qui lui remontait dans la gorge, à le faire vomir.

Soudain, il perdit le contact avec le sol. Sa tête frappa une marche. Des étincelles éclatèrent sous ses orbites. Des ondes de douleur prirent le relais. La seconde suivante, il sentit le froid du ciment mouillé sur sa joue. Le chaud du sang sur son visage. Une douleur fulgurante à la jambe…

Il baissa les yeux : un des chiens venait de le mordre au mollet. L’animal lui faisait redescendre les marches sur le ventre. Il essaya d’agripper un réverbère. Raté. Il leva la tête. Shampooing montait toujours. Il n’avait rien remarqué — ou préférait fuir. Il voulut crier mais l’angle d’une marche lui fracassa la bouche. Il tenta de se redresser. Dévala deux autres marches.

Opérant une torsion sur lui-même, il parvint à se mettre sur le dos. Il vit les yeux du chien rendu fou par la poursuite. Derrière lui, un zonard arrivait. Janusz balança un coup de talon dans la gueule du molosse qui roula dans les jambes de son maître. Les deux attaquants dégringolèrent dans l’escalier.

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