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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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La « Maxi »-guerre eut lieu

La guerre des dicos aura bien lieu.

La sortie d’un Maxidico à seulement 99 francs a mis le feu aux poudres.

Titre d’un article de L’Est républicain, 7 septembre 1995.

Si l’émission Apostrophes ne s’adressait pas en 1980 aux bonnes personnes, le sujet n’en existait pas moins. Vingt ans avant la fin du XXe siècle, c’était les derniers vertiges des Trente Glorieuses, à dire vrai déjà éteintes. Mais les dictionnaires sont lents à mettre en route, comme tout poids lourd, pas de démarrage à la Ferrari.

Pour les éditions Larousse allaient venir de belles manifestations, le millenium 2000, puis, derniers feux d’artifice, les cent ans du Petit Larousse illustré en 2005. Pour l’Académie française, ce serait, en 1994, les trois cents ans de la naissance de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, fêté sous la Coupole, en même temps que le premier volume de la neuvième édition achevé. La même année, en 1994, le TLF pourrait fêter la fin de son aventure première, en espérant qu’elle ne soit pas dernière : 16 volumes conçus au sein du CNRS. Un monument qui, commencé avec la mécanographie et l’informatique, rayonnerait gratuitement sur Internet au passage du millénaire. Pour Quillet-Flammarion, l’aventure prendrait fin ou presque.

Au passage, démonstration était faite s’il en était nécessaire d’une frontière entre les dictionnaires de l’entreprise privée et ceux de l’institution, de l’État : ni l’Académie française ni le CNRS ne faisaient partie des belligérants de la guerre des dictionnaires lancée dans la presse ou sur les ondes télévisées. S’ils avaient été de la fête, pour le coup, c’eût été une autre guerre, celle opposant d’un côté les entreprises privées, avec les Larousse, Robert, Hachette, Quillet-Flammarion, passant devant les feux de la rampe à chaque rentrée, ouvrages sans cesse en recomposition, et de l’autre côté des ouvrages dinosauriens, ancrés dans l’histoire longue, qu’il s’agisse du monumental Trésor de la langue française, alliance de la philologie et de la linguistique, ou du Dictionnaire de l’Académie française, voguant au long cours contre vents et marées, depuis le Grand Siècle, au fil du bon usage à décrire et à défendre, arbitre commode pour tous.

Personne encore en 1980 n’imaginait vraiment les révolutions profondes à venir : le dictionnaire élaboré par tous, gratuit sur Internet, en permanente recomposition, sans validation précise, que serait par exemple Wikipedia. Lorsque Marianne Payot offre un long développement, si bien documenté à propos de la « Guerre des dicos », en 1999, se profile déjà une autre guerre, dont elle ne fait pas l’économie, guerre déjà perdue d’avance pour les gros dictionnaires, celle du support : papier ou électrons ? Apostrophes n’existait plus pour lancer le débat et sans doute là Bernard Pivot eût été magnifique.

Entre-temps, une guerre venait d’être promptement tuée dans l’œuf, celle qui opposa en 1996 le trio gagnant du Petit Larousse illustré, du Petit Robert et du Hachette à un nouveau venu, bien malotru en termes de prix : le Maxidico. Ce dernier se répandait en effet comme une traînée de poudre dans les hypermarchés et les 180 boutiques Maxi-Livres d’alors à un prix parfaitement indécent, 99 francs ! Au même moment, le Petit Larousse illustré était vendu 249 francs, tout comme le Dictionnaire Hachette ; et le Petit Robert, toujours plus cher, était vendu à 379 francs. Combien d’exemplaires du Maxidico seraient achetés ? 300 000. C’était en effet l’époque où le pli était pris : pour la rentrée la maman ajoutait volontiers dans le caddie — le chariot sonne mieux — de septembre, avec les cahiers et les feutres, un dictionnaire, sauf-conduit lexical format Petit Larousse. Pour la réussite des enfants, pour la famille, pour être à jour. Le format Larousse, c’était bien celui du Maxidico, plus de deux fois moins cher.

La guerre avait été déclarée, guerre éclair qui coûta très cher aux maisons bien implantées. Elles seules savaient parfaitement combien la construction d’un dictionnaire demande des années de préparation, de documentation, pour aboutir à de gros dictionnaires qui nourrissent les petits millésimés, petits en un volume mais aux fortes ventes. Sans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, sans le Nouveau Larousse illustré, sans le Grand Larousse encyclopédique, sans le Grand Robert, sans le grand Quillet encyclopédique, difficile en effet de garantir des petits dictionnaires de qualité, ces derniers étant à la fois validés et légitimés par le fonds d’une maison regorgeant de documents datés, classés.

Le nouveau venu, en cassant les prix, pouvait caracoler en tête sur les gondoles des supermarchés. Maxidico pouvait triompher, à moins qu’il ne soit assigné pour contrefaçon et concurrence déloyale, ce qui fut fait, Larousse puis Le Robert passant à l’attaque, armés du glaive de la justice.

Maxidico chercha alors le soutien d’universitaires et je reçus un coup de fil de la part du directeur éditorial des Éditions de la Connaissance où il était publié. On me demanda téléphoniquement si j’accepterais de témoigner en faveur de ce dictionnaire. Je refusai poliment : pas question de me trouver entre le marteau du nouveau venu et l’enclume de mes amis. Ce fut Charles Muller, grand professeur spécialiste de la statistique lexicale, bien éloigné des sujets commerciaux, qui témoigna. Qu’était-il allé faire dans cette galère ? Bien m’en avait pris d’esquiver car si le Maxidico disposait de belles parures, « une mise en page claire, un grand confort de lecture », lisait-on sur la quatrième de couverture, « tout en couleurs », 130 000 définitions et emplois, signalait-on aussi sur le dos de l’ouvrage cartonné, le procès porta sur un point essentiel : l’impossibilité de rédiger ex nihilo un dictionnaire, sans compiler en partie les travaux des autres, installés de longue date.

Du coup la question posée par Bernard Pivot à Vincent Brugère-Trelat, lors de son émission consacrée à la guerre des dictionnaires, prenait-elle tout son sens : « Alors quand on crée un dictionnaire, est-ce que… — j’emploie ce terme parce que l’acception est dans tous vos dictionnaires —, est-ce qu’on pompe sur les autres ? Soyez franc. » Vincent Brugère-Trelat y avait répondu avec le tact du licencié ès lettres, docteur en sciences économiques : « Chaque dictionnaire, depuis qu’il y a des dictionnaires en France, épaule les autres dictionnaires. On se fait la courte échelle. »

Comment le procès intenté à Maxidico fut-il gagné ? Ce qui l’emporta, au-delà de centaines de pages démontrant les points de ressemblance, ce furent les dates offertes pour l’étymologie d’un mot, objet de malencontreuses coquilles dans le Petit Robert. Si lesdites coquilles se retrouvent en effet telles quelles dans le dictionnaire accusé de plagiat, la preuve existe que l’un a servi à l’autre. Méfiez-vous, plagiaires, il y a volontairement quelques dates fausses. Très peu nombreuses, mais ce sont les mines antiplagiaires. Ceci, en s’ajoutant à toute une série de ressemblances examinées à la loupe par toute la maison Le Robert sur le pied de guerre pour défendre son travail, sonna juridiquement le glas du Maxidico.

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