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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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— Chut ! murmura le gitan. Ils vont croire que nous faisons de la politique.

— Hé ! qu’ils croient ce qu’ils voudront. Je m’en fous. Je ne suis pas marié avec eux et je ne leur reconnais pas le droit de m’empoisonner la vie. Tout ce qui est arrivé, ils l’ont bien voulu. Ils sont contents de voir les Boches à Paris, hein ? Tant pis pour eux s’ils en payent les conséquences. Ce ne sont pas des hommes, malgré leur beau costume et leur grande gueule, ce sont des porte-coton. Justes bons à vider les pots de chambre de l’ennemi.

— Ne t’excite pas, répondit Raphaël, tu vas te faire repérer.

Trop tard. La porte s’était brusquement ouverte et deux miliciens étaient entrés. Ils froncèrent les sourcils et cherchèrent dans la foule qui c’est qui avait tenu ces propos scandaleux.

— Qui a dit ça ? demanda l’un d’eux.

Silence.

— Qui a dit ça ? brailla-t-il en levant une sorte de cravache sur les types qui étaient à sa portée.

— C’est moi, dis-je, tranquillement, sans lever le derrière du plancher.

— Vous ne pouvez pas vous lever, quand vous parlez à un chef de dizaine ? gronda le milicien.

— Non, répondis-je, je suis fatigué.

Il n’avait jamais vu ça, un gars lui répondre comme ça, ce brave homme. Il ne répondit pas tout de suite. Je savais que j’allais au-devant d’une correction maison. Mais comme, de toute manière, j’étais destiné à la recevoir et que ça ne changerait rien à l’épilogue, je préférai me laisser aller à ma colère. Au moins, j’aurais cette satisfaction.

— Je vais vous reposer, moi, vous allez voir ça, dit le type en s’approchant.

— D’ailleurs, expliquai-je, sans broncher, j’y comprends rien, moi, à vos grades à la flan. J’ai fait mon service dans l’armée française.

Malgré l’ennuyeux ou le tragique, suivant le cas de leur situation, la plupart des hommes présents se mirent à rire. Du coup, le chef devint furieux. Il leva sa cravache. Un trait de feu me laboura le visage. Un tiers de seconde, je fus aveuglé. Mais l’instant d’après ce fier-à-bras était sur le sol, les quatre fers en l’air. Profitant de ce qu’il s’était trop approché de moi pour m’expédier son coup de fouet, je lui avais filé un croc-en-jambe et, emporté par son élan, il avait bien fallu qu’il aille mesurer le plancher. Je fis un bond et avant qu’il ait eu le temps de se relever je lui avais sauté sur le ventre à pieds joints. Il eut un sanglot, suivi d’un gargouillis. Son camarade, absolument sidéré par ces rapides événements, n’avait pas eu le temps d’intervenir, d’autant que les copains s’étaient mis en cercle autour de nous, que le chef de dizaine avait le mufle qui lui servait de figure aussi beau à voir qu’un foie d’oie à l’état naturel. Quand son service serait fini, il n’aurait pas besoin d’aller faire la cour aux filles. C’est un pharmacien qu’il lui faudrait.

— Maurice ! criait Raphaël, attention, tu vas nous faire avoir des histoires.

Mais en même temps, emporté par l’enthousiasme, il braillait :

— Vas-y ! Esquinte-le !

Malheureusement, la volupté que j’éprouvais à marteler le visage du milicien ne dura pas. Je reçus un formidable coup de crosse derrière le crâne et je partis aussitôt pour un monde meilleur.

Je me réveillai dans une pièce bien éclairée et bien chauffée, mais munie, naturellement, des inévitables barreaux que les types de Vichy auraient inventés, si ça n’avait pas été déjà fait. J’étais assis dans un fauteuil devant un bureau derrière lequel trônait un gros bonhomme au visage paternel.

— Et alors, dit-il d’un ton sévère, c’est vous qui démolissez mes hommes comme ça ? Vous trouvez que le fait de vous promener avec un revolver n’est pas assez grave ? Je ne comprends pas ce qui a pu vous pousser à de telles extrémités. Il faut que vous ayez perdu la tête. Songez pourtant, mon ami, que ce qu’il vous faut rencontrer, maintenant, c’est de l’indulgence. On ne l’a jamais acquise de cette façon.

Je haussai les épaules et je fermai les yeux. Tout mon corps était meurtri. Ces vaches-là avaient dû me traîner jusqu’ici, le long des couloirs en me bourrant de coups de pied. En passant la main sur mon front, je m’aperçus que j’avais l’arcade sourcilière fendue. Un sang noir finissait de s’y coaguler. Je ne devais guère être plus élégant que le mec que j’avais démoli. C’est vrai que moi, j’étais beaucoup moins fier que lui de mon esthétique.

— Maintenant, dit le chef — ça devait être celui qui remplaçait ma victime — , maintenant vous allez me dire l’usage que vous avez déjà fait de votre arme et celui que vous comptiez en faire.

— Rien, dis-je, je la gardais en souvenir.

— Ouais, répondit l’autre. C’est une arme américaine. Elle n’est pas venue toute seule en votre possession.

— Je l’ai achetée à Pigalle, à un braqueur qui voulait se retirer des affaires, répliquai-je.

— À d’autres ! elle a été immatriculée en quarante-trois. C’est une arme parachutée, mon petit ami.

Pour une fois que je disais la vérité !

— D’où l’avez-vous sortie ? Vous êtes encore un terroriste, n’est-ce pas ?

— Non.

— Dites-moi ce que vous savez et on sera très gentil, on vous donnera à manger et à boire.

— Je n’ai ni soif ni faim. Je ne sais rien.

C’est en recevant une claque d’autant plus énorme que je ne l’attendais pas, puisqu’elle me vint par-derrière, que je m’aperçus que nous n’étions pas seuls dans la pièce, contrairement à ce que j’avais d’abord pensé. Je me retournai. Celui qui m’avait frappé était un morveux qui avait tout de suite dix-huit ans. Il était maigre, avec des yeux caves, pas beau, la lèvre pendante, tout à fait la tête du sale petit barbeau qui vous fusille par-derrière, de loin, ou qui vous fait fusiller par les copains.

— Toi, tu as de la veine, lui dis-je, que nous ne soyons pas d’homme à homme ou, en tout cas, que je sois trop mal foutu pour me défendre. Je serais dans mon état normal, je te collerai une de ces fessées que tu pourrais aller rapporter à ta mère.

Il eut un rire grinçant et me regarda avec insolence.

— Et quand même, ajoutai-je, tâche de ne pas recommencer parce que ce n’est pas le coco qui est en face de moi qui m’empêchera de recommencer.

— C’est un communiste, dit quelqu’un. Il n’y a qu’eux, pour être insolents et vulgaires comme ça.

— Non, répondis-je en l’imitant, ce n’est pas un communiste, crème d’abruti. Je ne suis pas un homme comme les autres, moi, mon boulot est bien différent.

— Ça serait lui qui aurait démoli le chef, ça ne m’étonnerait pas, dit un autre spectateur. Tout le monde ne se balade pas avec un Colt quarante-cinq sur soi dans Perpignan.

— Il y a plus de gens armés que vous ne le supposez, répondit le papa gâteau. C’est lui qui avait pris la place de l’autre, l’assassin devait jouir quand même d’un peu de sa sympathie.

— On verra ça à l’autopsie.

N’importe quel individu qui a fait un peu de ballon connaît les principales occasions qui permettent à un homme décidé de laisser là ses gardes du corps avec un bon souvenir de la famille et d’aller voir comment ça se passe sous un climat plus hospitalier.

— Tu n’es pas allé à Brouilla, ces jours-ci, demanda le petit voyou à brûle-pourpoint.

— Où donc ?

— À Brouilla.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— C’est un bled.

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