Purgatoire des innocents
- Автор: Giébel Karine
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265097841
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Purgatoire des innocents». Краткое содержание книги:
— Arrête ! salive William.
Ils gardent le silence un instant, tellement épuisés que parler est un effort. Raphaël essaie de réfléchir à la manière de sortir vivant de ce bourbier mais son esprit est obnubilé par une seule image : celle de la terre recouvrant progressivement le visage de Christel. S’insinuant dans ses vêtements, dans sa bouche.
Puis, à la dernière seconde, ses paupières qui se soulèvent, ses yeux épouvantés qui le fixent.
Ça, Raphaël n’est pas près de l’oublier.
Il a l’impression d’étouffer, l’impression que c’est dans sa propre gorge que coule la terre noire et grasse.
— Je suis sûr qu’elle était morte, se rassure William.
— Sans aucun doute, répond doucement son frère.
Les minutes passent, ouvrant une à une les portes de l’enfer.
Des minutes à se demander de quelle façon horrible ils vont crever.
Et surtout, à se demander lequel des deux devra supporter de voir l’autre mourir.
— Tu crois qu’il y avait de la drogue dedans ? J’ai vachement sommeil…
— Normal, ça fait deux jours qu’on n’a pas dormi.
De l’autre côté de la cloison, les filles chuchotent aussi. Elles n’ont vu personne depuis plusieurs heures ; depuis que le psychopathe est venu dans leur chambre remplacer la vitre brisée par un morceau de Plexiglas.
Affamées, elles viennent de se résoudre à dévorer leur sandwich en se regardant droit dans les yeux.
Elles ne peuvent plus se toucher, papa ayant fixé le lit d’Aurélie au mur, à la va-vite.
— Ils ont enfermé d’autres gens à côté. L’autre taré, il a dit : « Attache-les ! »
— J’ai entendu, murmure Jessie. On devrait leur parler, non ?
— Et si le vieux nous entend ?
— On peut essayer quand même !
Jessica donne trois coups brefs sur le mur avec le plat de sa main. Puis elles tendent toutes les deux l’oreille.
Et soudain, une voix familière leur répond.
— Les filles ? C’est moi, Raphaël. On est à côté… On est enfermés, nous aussi. Comment vous allez ?
— Ça va, prétend courageusement Jessica. Et vous ?
— Ça va aussi… Je suis avec William, c’est mon frère.
— Vous savez ce qu’il nous veut, ce fou ? espère Aurélie.
Dans l’autre pièce, le cœur de Raphaël se comprime.
Il sait qu’il va les torturer, les violer puis s’en débarrasser.
Une question l’obsède particulièrement : devra-t-il les enterrer vivantes, elles aussi ?
William s’est endormi, la tête posée sur son épaule. Comme quand il était gamin.
Raphaël écoute sa respiration régulière, sent son souffle chaud dans son cou.
Il a froid mais essaie de contrôler ses tremblements pour ne pas réveiller son jeune frère.
Si jeune…
Finiront-ils à leur tour dans un trou, les mains liées dans le dos ? S’étoufferont-ils lentement, comme Christel ?
— Non, murmure Raphaël d’une voix à peine audible. Jamais. Jamais, putain !
Leur prison ressemble au cachot qu’il a connu des années durant. Sauf qu’il n’était pas enchaîné. Et qu’il avait l’espoir de sortir un jour.
Il rêverait presque d’y retourner.
Presque.
Il a eu une vie bien remplie.
Une vie à jouer au gendarme et au voleur. À jouer avec le feu, à se prendre pour un héros.
Une vie à narguer les flics, à défier les lois.
Une vie d’adrénaline où l’ennui et la routine ont été bannis. Où le risque était roi, toujours.
Il a eu une vie.
Pas William. Trop jeune pour crever dans ce trou à rats.
Et les deux gamines d’à côté ? Plus jeunes que Will, encore…
Raphaël a envie de pleurer. Il ferme les yeux, se concentre. Refuse cette faiblesse qui le tuera plus facilement que le malade mental qui hante ces lieux.
Alors, il l’appelle. En silence, mais de toutes ses forces. Il se focalise sur elle, jusqu’à ce qu’elle prenne le dessus sur tout le reste.
Jusqu’à ce qu’elle envahisse chaque atome de son corps.
Elle, la haine.
La seule à pouvoir le remettre debout. La seule qui l’ait aidé à tenir en taule.
Haine de l’enfermement et des geôliers.
Haine de cette société, des lois humaines, de l’obéissance. Haine de la soumission, de la servilité.
Haine du troupeau.
Rester un prédateur, ne pas devenir une proie. Donner les ordres, ne jamais les recevoir.
Choisir, toujours.
Rendre les coups. Sans aucune pitié.
La haine. Qui jamais ne l’a quitté depuis que son père l’a abandonné.
La haine.
Sa colonne vertébrale, sa force, le levier de sa puissance. Plus efficace que n’importe quel flingue.
Il faut éviter de la diluer dans les sentiments. Pure, elle doit couler dans ses veines, saturer son cerveau. Abolir le doute, le désespoir, la peur.
Froide, elle doit contracter ses muscles.
Précise, elle doit viser les deux monstres qui se terrent dans cette maudite baraque.
Impitoyable, elle doit frapper sans hésiter.
Soudain, les sanglots de Jessica viennent briser sa concentration.
Suivis de près par ceux d’Aurélie.
— Arrêtez de pleurer ! hurle Raphaël.
William se réveille en sursaut.
— Arrêtez de chialer ! répète méchamment le braqueur. C’est tout ce qu’il attend !
— Dis pas ça, murmure William. Ce ne sont que des gamines ! Elles doivent être mortes de trouille.
Comme nous, se garde-t-il d’ajouter.
— Elles m’empêchent de réfléchir, grogne Raphaël.
Elles attendrissent ma haine et me dévient du seul but qui doit être le mien : sauver ma peau et surtout celle de mon frère.
De l’autre côté du mur, les sanglots cessent. À moins qu’elles n’aient enfoui leur visage dans l’oreiller.
Peu importe.
— Tu ferais mieux de les rassurer, sermonne William.
— Les rassurer ? Et tu veux que je leur dise quoi, hein ? Que je vais les sortir de là, les ramener chez leurs parents sur mon beau cheval blanc ?
— Non, mais…
— Tu veux que je leur dise la vérité, peut-être ? Qu’il va les torturer, les violer ? Tu veux que je leur explique ce que ça va leur faire quand il va passer des heures à les baiser ?
William soupire et s’écarte de son frangin.
— Dis-moi plutôt ce que tu es allé raconter à l’autre enculé, reprend Raphaël.
— Hein ?
— Il a dit que tu t’étais mis à table au sujet des bijoux. Qu’est-ce que tu lui as balancé ?
— Rien d’important.
— Accouche, ordonne son frère.
— J’ai pas eu le choix, s’excuse William. Ce malade s’en est pris à Chris, et…
— Je te demande seulement ce que tu lui as dit, coupe Raphaël d’un ton sec.
— Je lui ai donné la valeur estimée des bijoux. Enfin, à peu près. Et puis je lui ai dit que tu avais fait le coup pour un commanditaire étranger. Qu’il n’y avait que toi qui pouvais transformer les bijoux en argent liquide. Et…
— Et ?
— Je lui ai dit le pourcentage que le fourgue devait nous filer.
— T’as jamais appris à fermer ta gueule ?