Angélique et le complot des ombres
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #19
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le complot des ombres». Краткое содержание книги:
– Homme du Nord ! murmura Peyrac. Mais ne lignez rien ! Pour l'amour du Canada, j'oublierai Montfort !6
Décidément la fête avait mal commencé. Si l'on en arrivait aux Albigeois, tout était à craindre. Angélique fit signe au maître d'hôtel. Il était temps de verser le vin.
Alors le vin se mit à briller dans les verres et l'on ne pouvait faire autrement que de comparer sa rutilance à celle des rubis.
– Voici un vin admirablement cuvé, prononça Villedavray après l'avoir flairé, humé, goûté. Savez-vous ce que c'est exactement que de cuver son vin ? Moi, je vais vous le dire car je le sais, j'ai longuement séjourné en Bourgogne. Cuver le vin, c'est exactement le mouvement par lequel un jus de raisin rouge donne du vin rouge. On croit communément qu'il suffit de le fouler comme l'autre. Non, alors le jus coulerait blanc. Le raisin rouge n'est pas jeté aussitôt aux fouleurs. Il est égrappé et les grains sont versés dans des cuves où, lentement au cours des jours, la couleur rouge de sa peau va se transmettre au jus en fermentation. On le retournera, on le « chamotera » avec un bâton, l'on prélèvera le jus rouge, couleur de sang, intense, presque noir pour certains crus et seulement ensuite on foulera le reste des grains, l'on mêlera le jus obtenu à son essence pourpre. Que de soins pour parvenir à ces merveilleuses nuances où danse le soleil, à ce goût, personnel, de chaque coteau !
Il but, tâta du palais, les yeux clos.
– ... Un cru de Tillez ; je vois l'endroit, une pente ensoleillée, un petit clocher qui dépasse et l'horizon qui s'étend tout en vagues bleues, des coteaux, des coteaux, des vignes à perte de vue, la Bourgogne. Et quand je pense que cet imbécile de Cartier a voulu nous faire croire que l'on pouvait faire du vin en Canada... Pour quelques plants de vignes sauvages qu'il rencontra ! Il a vu de tout partout, du vin, des diamants, que sais-je ? Il fallait bien qu'il justifiât de sa folie d'être venu s'enfoncer dans ce piège inhumain où il n'y avait rien, rien vous m'entendez, rien que le froid, la nuit et les sauvages, et où nous sommes aujourd'hui entraînés par je ne sais quelle malédiction, loin des belles contrées de notre pays.
« Mais il n'y a que moi qui parle... s'effraya-t-il tout à coup, en regardant autour de lui. Dites quelque chose, vous autres. C'est toujours moi qui tiens les rênes...
– C'est que vous nous enchantez, marquis, fit aimablement Pevrac, en levant vers lui son verre, boire un bon vin en vous écoutant, quoi de plus agréable !
– Vous me flattez... Je reconnais, c'est un fait : partout où je passe, je plais. À la Cour, bientôt, on ne voyait on n'entendait que moi. Qu'y puis-je ? J'aime la vie et ses plaisirs. Cela m'a beaucoup réussi et aussi m'a beaucoup nui. Surtout à la Cour. Le petit Monsieur me jalousait terriblement. Je suis plus tranquille en Canada, ce piège saumâtre de Cartier. Voyez, avec un peu de diligence et d'imagination, comme on y vit bien. Ce vin ! Avouez que ç'aurait été un crime que de l'abandonner à d'autres. À qui était-il destiné ? À des ignorants, des inconscients, des vandales.
– À l'évêque et au gouverneur de Nouvelle-France, annonça Angélique. Et ce n'est pas à Martin Dugast que vous l'avez razzié, Marquis, j'ai le plaisir de vous l'apprendre, mais au propre représentant du roi de France, qui l'amenait en cadeau personnel sur sa cassette à ces grands personnages.
– Ali représentant du roi de France ! s'écria Villedavray en s'immobilisant le verre levé d'un air ravi. Et vous l'avez vu ? Vous l'avez rencontré ? Vous le connaissez ? C'est lui qui vous aime ? Ha ! Ha ! C'était donc bien vrai qu'il y en avait un à bord du Saint-Jean-Baptiste.
Son regard pétillant allait d'Angélique à Peyrac, guettant une réponse à ses questions.
– Quelle merveilleuse histoire ! Vous allez me la conter.
Il fit signe aux domestiques de le resservir et but derechef avec délectation.
– Divin !
– Vous riez, Marquis, protesta Angélique qui riait aussi, mais sachez que c'est naturellement mon époux qu'il accuse de ce geste incivil..
– Ah ! Très drôle !
– Pas si drôle. C'est un envoyé spécial du roi. Il est chargé d'une mission. Qu'apporte-t-il ? Des lettres ? Des ordres ? et vous lui prenez son vin. Vous le mettrez de mauvaise humeur.
– Tant pis pour lui ! Il n'avait qu'à se montrer, se défendre. On ne peut même pas obtenir son nom... Vous le savez, vous ? s'adressa-t-il à Angélique.
Elle hocha la tête d'un signe qui ne voulait dire ni oui ni non.
– Vous savez tout ! dit-il. Et vous me direz tout, tout. C'est entendu. De toute façon, cette histoire de vin n'a aucune importance. Avec tout ce que nous avons sur la conscience et qui pourrait nous valoir l'estrapade, la pendaison ou le bûcher, quatre barriques de vin, si bon soit-il, ce n'est qu'une futilité.
– Que voulez-vous dire ? s'effara Carlon. Villedavray le fixa d'un air sinistre.
– En plus de tout, il y a la mort de la duchesse de Maudribourg.
– Taisez-vous, dit Carlon en regardant du côté des serviteurs.
Mais le marquis balaya l'objection d'un geste désinvolte.
– Ils sont avec nous, ils ont tout vu, tout partagé, qu'iriez-vous leur cacher ? En vérité, voilà ce que nous sommes sur ce navire. Une bande de brigands liés par un secret terrible...
Tout ragaillardi, il but derechef.
– ... J'adore ça ! Je me sens vivre. Du vin, l'ami ! ordonna-t-il, tendant son verre à l'échanson qui avait fini par rester piqué derrière lui pour ne pas avoir à courir sans cesse. Oui, c'est une sensation tout à fait exaltante. Être enfin du côté des réprouvés, des maudits, de ceux qui ont raison, puisqu'ils sont contre les lois... Quoi ! vous vous imaginez que l'assassinat de la duchesse va se passer comme ça ?... Vous ne pourriez pas penser que toutes les éminences religieuses ont été averties de son arrivée, une bienfaitrice d'une richesse inouïe, et le père d'Orgeval en premier – on dit qu'elle est de sa famille – s'informera de ce qu'elle est devenue.
– Ah ! C'est affreux, se plaignit Carlon. Vous me retournez le fer dans la plaie.
– Mais non, vous dramatisez !
– Comment je dramatise ? La mort d'une jeune femme belle, séduisante, d'une noble dame protégée par la Cour... et par le père d'Orgeval, et dans ces conditions horribles...
– Vous étiez là et vous n'avez rien fait, que je sache. Seule, celle-ci a eu un geste d'humanité, dit-il en désignant Angélique.
– Mon bon ! n'avions-nous pas convenu d'effacer...
– Pas si facile...
Les deux seigneurs canadiens, Grandbois et Wauvenart, qui essayaient depuis un moment d'entrer dans la conversation, réussirent à placer un mot.
– Mais qu'est-ce que vous chantez vous deux ? Un crime... on ne l'a pas tuée, Bon Dieu ! Nous étions là. Souvenez-vous... C'est elle qui s'est enfuie dans la forêt et qui a été dévorée par les loups... Mais Mme de Peyrac l'avait sauvée sur la plage.
– D'ailleurs, pourquoi l'avez-vous sauvée ? demanda Wauvenart tourné vers Angélique. Je n'ai jamais compris.
– Moi non plus, dit Angélique.
Il lui sembla entendre les cris déchirants d'Ambroisine aux mains d'hommes furieux. Elle but un grand verre de vin pour se remettre.
– ... Je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela... Peut-être parce que nous étions seules femmes sur la plage. De grâce, parlons d'autre chose.
– Ah ! Les femmes ! s'écria Villedavray. Que serait le monde sans elles : privé de douceur, de bénignité, de charme, de tendresse, de caprices, de ces surprenantes et illogiques volte-face dont elles ont le secret...