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Angélique et le complot des ombres

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Angélique et le complot des ombres
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– ... Je ne me fâche pas, mais je prends à partie la légèreté de M. de Villedavray en cette affaire. Il paraît ignorer, ou feint d'ignorer, que l'on vous considère à Québec comme des ennemis du roi de France ; de plus, vous êtes condamné à mort par contumace.

– Mais c'est rebattu, protesta Villedavray en étalant largement sa serviette damassée tout en plongeant des regards intenses tour à tour dans la soupière et le bassin de vermeil d'où s'exhalait le parfum capiteux de « son » vin de Bourgogne. Nous savons tout cela, vous vous répétez, mon cher.

– Jamais trop. Lorsqu'il s'agit de préparer ses batteries et de savoir par quels détours aborder une situation apparemment sans issue. Il se trouve que M. de Peyrac est précédé d'une mauvaise réputation de pirate des Caraïbes. On y ajoute aujourd'hui celle de conquérant de l'Acadie française jusqu'aux sources du Kennebec. Pour peu que des navires aient apporté au cours de l'été des renseignements supplémentaires, il ne faudra pas s'étonner que les esprits soient échauffés à Québec et qu'on nous accueille à coups de canon.

Joffrey de Peyrac souligna ce « nous » qui avait échappé à l'intendant, il sourit. L'autre continuait.

– ... Mme de Peyrac aura aussi à se défendre de racontars. Son influence sur les sauvages, par exemple, est suspecte : comment l'expliquer ? Et comment vous sortîtes vainqueurs d'une attaque iroquoise après que leurs propres chefs aient été assassinés sous votre toit. Crime inexplicable pour qui connaît un peu les mœurs des Indiens... On vous a crus morts cent fois et pourtant vous renaissiez toujours, toujours vivants. Cela tient de la magie.

– Et que dit-on encore sur moi à Québec ? demanda Angélique.

Il rougit d'agacement.

– Que vous êtes belle, belle, belle !...

Elle s'égaya du propos.

– Entre nous, mon cher, vous ne voudriez pas que j'en pleure.

– Vous devriez.

– Mais quelle sottise ! Depuis quand les Français sont-ils devenus si puritains ?

– Ce n'est pas du puritanisme. C'est de la crainte.

– Depuis quand les Français manquent-ils de courage devant la beauté ?...

Elle secoua en signe de défi sa chevelure d'or pâle que retenaient deux rangs de perles.

S'ils s'attendent à me trouver belle, je veillerai à ne pas les décevoir.

On venait de servir, en premier, le bouillon bien corsé, pour se réchauffer, et moins pour mettre en appétit que pour éviter de gâter les premiers effets du vin par les libations prises à jeun. Chacun en ressentit du bien-être et partant de l'indulgence pour la vie, et même, pour l'intendant.

On l'écouta donc avec patience et politesse tandis qu'il énumérait tous les « mauvais bruits » dont il savait, sans illusion, qu'ils auraient à répondre, et qui avaient eu le temps de mijoter et de fermenter au fond de cette petite ville coloniale.

Cela ne l'empêchait pas de savourer à grandes cuillerées le délicieux consommé au madère.

– ... Je gage qu'on vous demandera des comptes pour la mort de M. d'Arpentigny... pour celle de Pont-Briand, pour le retournement de Saint-Castine... Mais, le plus grave, c'est la disparition du père de Vernon dont on va dire qu'il a été assassiné dans votre établissement d'une façon qui reste à éclaircir. Il paraît qu'on l'a livré à un ours.

– Mais non, vous vous embrouillez toujours, gémit Villedavray. C'est lui au contraire qui a failli tuer l'ours à coups de poing, le malheureux animal ! Et il a même tué le pasteur qui l'a tué à son tour.

– Vous y étiez ?...

– Bien sûr que j'y étais, affirma le marquis avec aplomb.

– Vous ne me ferez pas avaler une fable pareille. J'ai connu le père de Vernon. C'était un ecclésiastique fort distingué, pondéré, froid peut-être, mais, en réalité, fort doux et plein d'urbanité.

– C'est que vous ne le connaissiez guère. Vous ne l'avez jamais vu sous son vrai jour. C'était à Gouldsboro qu'il fallait le voir. C'était un Hercule, cet homme. Vous ne l'avez rencontré qu'à Québec. Ah ! Gouldsboro, quel enchantement ! Comte, promettez-moi que vous nous réinviterez tous !... N'est-ce pas, Angélique ?

– Arrivons d'abord à Québec, bougonna Carlon. Ayant achevé son assiette, il s'essuya la bouche et se retourna vers Peyrac.

– Sommes-nous vos otages ?

– Cela dépend de l'accueil qui nous sera fait là-bas.

– Ha ! Ha ! Vous vous démasquez enfin ! fit l'autre sombrement satisfait.

*****

Angélique éprouvait une impression de dédoublement.

Tout à l'heure, elle s'était trouvée projetée à La Rochelle. Et puis tout à coup elle était de nouveau en Canada à brasser les éternels soucis de l'arrivée à Québec avec une troupe hétéroclite. Et, de part et d'autre, cela avait l'air d'un rêve un peu fou.

Il aurait été préférable d'inviter Bardagne comme l'avait proposé Peyrac et qu'il fût parmi eux.

Mais Québec ce serait cela. Des fêtes, des mondanités, et dans l'ombre, des complots. On disserterait, on badinerait mais le rire cacherait les plans ourdis avec ruse et opiniâtreté. La mort, l'amour, le bonheur étaient au bout de toutes les trames. « Que va-t-on faire de l'envoyé du Roi maintenant ? se demanda-t-elle, et moi, que vais-je faire de lui ? Où est sa place sur l'échiquier, pour la partie qui nous attend ?... » Le bilieux Carlon ignorait encore cette complication supplémentaire, même s'il s'en doutait vaguement. Il pouvait se réjouir d'avance, on lui apportait de quoi alimenter ses dons de prophète de malheur.

*****

– Sa femme ne doit pas s'amuser tous les jours, glissa Angélique, en se penchant vers le marquis qui était assis à ses côtés, et désignant Carlon d'un signe du menton.

Elle est pourtant charmante. Il se frappa le front.

– ... Mais non ! Suis-je bête ! il est célibataire.

– Alors de qui parlez-vous ?

– De Mlle d'Hourdanne. Ils sont tellement liés qu'on a fini par la considérer comme ayant quelques droits sur lui.

– Est-elle sa maîtresse ?

– Même pas ! C'est un amour platonique. La pauvre d'Hourdanne va peu dans le monde. Elle ne consent à sortir que si elle est accompagnée par moi. En revanche, Carlon est sa chose. Elle s'occupe de son âme, de son avancement, de sa réussite, de le soutenir dans ses projets et en parle à qui veut l'entendre, de sorte qu'on a fini par les marier à leur insu...

Urville et Carlon discutaient sur les mérites comparés de l'arsenal de Québec et des canons du Gouldsboro, à savoir si ceux-ci disposeraient d'un angle suffisant pour atteindre les remparts du fort Saint-Louis, et Angélique se torturait l'esprit afin de trouver un sujet de conversation général un peu moins épineux. Elle n'arrivait pas à rassembler deux pensées bout à bout. Elle aurait préféré être seule et pouvoir remettre de l'ordre dans ses idées, plutôt que d'avoir à présider et mener d'agréable façon une telle assemblée mondaine.

La rencontre avec Bardagne se diluait dans cette agitation et elle avait de la peine à se persuader que c'était réellement arrivé.

Elle regarda vers Joffrey de Peyrac. Il avait les yeux posés sur elle d'un air songeur. Il laissait ses hôtes s'empoigner sans intervenir. Lui aussi devait penser à autre chose. Lorsqu'il croisa son regard, il eut un bref sourire.

Puis rapportant son attention à ce qui se passait :

– Pourquoi anticiper, messieurs ? dit-il, nous ne sommes pas encore sous Québec et il n'est pas question de tirer du canon. Nous nous rendons à une invitation de M. de Frontenac avec lequel j'ai toujours entretenu les meilleurs rapports.

– Naturellement, M. de Frontenac est comme vous d'Aquitaine, province souvent rebelle, encline aux hérésies.

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