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Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]

Электронная книга - «Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]». Краткое содержание книги:

Adressé durant l'hiver 41 au Q.G. des armées du IIIe Reich, cet incroyable message, venu d'une antique forteresse de Transylvanie, est signé du capitaine Woermann, un soldat d'expérience…
Aussitôt le major SS Kaempffer lui est envoyé. Homme de fer, il va cependant découvrir la peur face au spectacle des cadavres atrocement déchiquetés. Et sa garde de SS est impuissante : chaque nuit fait une nouvelle victime, gorge sectionnée…
Alors Kaempffer, qui ne veut ni fuir ni renoncer, appelle à la forteresse un vieil archéologue et sa fille qui ont été tous deux initiés aux sciences interdites…
Mais d'où vient qu'à cet instant, au Portugal, un homme reçoit en rêve l'ordre impérieux de se rendre là-bas ? Il partira.
Bientôt tout est prêt pour un combat aux dimensions de l'humanité…
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Il ne savait pas pourquoi il pensait cela mais il ne pouvait plus échapper à l’horreur de cette supposition. Il se serait senti partiellement soulagé s’il avait pu partager ses idées avec quelqu’un – n’importe qui. Peut-être même aurait-il pu s’endormir.

Mais il n’y avait personne.

Il lui faudrait donc attendre à la fenêtre sans oser fermer les paupières jusqu’à ce que le soleil eût à nouveau inondé le ciel de sa lumière.

XXIII

LE DONJON
Vendredi 2 mai
7 heures 32

Magda attendait devant le portail et se balançait nerveusement d’une jambe sur l’autre. Le soleil commençait à briller mais elle avait froid. L’aura de maléfice que dégageait le donjon l’avait frappée dès l’instant où elle avait mis le pied sur la chaussée. La veille, elle ne dépassait pas le ruisseau mais aujourd’hui, elle atteignait déjà l’autre versant du défilé.

Les lourdes portes de bois avaient été repoussées contre les parois de pierre de l’entrée. Les yeux de Magda se posaient alternativement sur la porte de la tour où elle souhaitait ardemment voir paraître Papa et sur la partie arrière de la cour. Les soldats étaient déjà à l’œuvre et descellaient frénétiquement les pierres de la muraille. Leurs gestes étaient ceux de déments – de déments apeurés.

Pourquoi ne partent-ils pas ? Elle ne parvenait pas à comprendre ce qui les retenait ici, alors que le nombre des victimes ne cessait de s’accroître.

Le sort de Papa la préoccupait au plus haut degré. Comment avaient-ils bien pu le traiter après la découverte des corps de ceux qui avaient tenté d’abuser d’elle ? Un instant, l’idée atroce qu’ils avaient pu l’exécuter lui était venue à l’esprit mais ses appréhensions avaient été dissipées par le bref hochement de tête de la sentinelle à qui elle avait demandé l’autorisation de le voir. Et ses pensées pouvaient une fois de plus se fixer sur d’autres sujets.

Des piaillements d’oisillons sous sa fenêtre et la douleur sourde de son genou gauche l’avaient éveillée assez tôt. Elle s’était retrouvée seule dans le lit, sous les couvertures, avec tous ses vêtements. Elle s’était montrée si vulnérable, et Glenn aurait pu facilement en profiter. Mais il ne l’avait pas fait en dépit de tout le désir qu’elle lui avait manifesté.

Bouleversée par le souvenir de sa propre intrépidité, Magda ne parvenait pas à comprendre ce qui lui était advenu. Heureusement, Glenn l’avait repoussée… ou plutôt, écartée. Elle s’en étonna, heureuse et vexée à la fois.

Pourquoi donc devrait-elle se sentir vexée ? Elle n’avait jamais réfléchi à sa capacité à séduire un homme.

A moins que l’attitude de Glenn n’eût rien à voir avec elle. Peut-être était-il l’un de ces… l’un de ces hommes qui ne peuvent aimer une femme et se tournent vers ceux de leur propre sexe. Non, elle savait que ce n’était pas le cas. Elle se souvint de leur unique baiser, de la façon dont il lui avait répondu – et ce souvenir déclencha en elle une nouvelle bouffée de chaleur.

Tout était bien ainsi. Comment aurait-elle pu le regarder en face s’il avait accepté sa proposition ? Mortifiée par sa légèreté, elle se serait cru obligée de l’éviter et aurait été ainsi privée de sa compagnie. Sa compagnie qu’elle désirait tant.

La nuit précédente avait été une sorte d’aberration, un concours de circonstances exceptionnelles qui ne se reproduirait pas : il y avait eu son épuisement physique et moral, l’agression de la part des soldats, le sauvetage par Molasar, le comportement de son père – tout s’était mêlé pour la laisser temporairement perturbée. Celle qui s’était allongée auprès de Glenn, ce n’était pas Magda Cuza ; c’était une autre femme, qu’elle ne connaissait pas. Jamais plus cela ne se reproduirait.

Papa apparut au pied de la tour, poussé par un soldat. Un seul regard, et elle oublia toute sa colère. On eût dit qu’il avait vieilli de vingt ans en une seule nuit. Elle n’aurait jamais cru cela possible, mais il s’était encore affaibli.

Comme il a souffert ! Ses compatriotes, son propre corps et maintenant, l’armée allemande – tout se dresse contre lui. Comment pourrais-je ne pas être à ses côtés ?

Le soldat qui manœuvrait le fauteuil roulant était plus aimable que celui d’hier. Il arrêta Papa devant Magda puis fit demi-tour. Sans un mot, elle conduisit Papa vers la chaussée. Ils n’avaient pas fait douze pas quand il leva la main.

— Arrête-toi ici, Magda.

— Qu’y a-t-il ?

Elle ne voulait pas faire halte parce qu’elle sentait encore l’influence maléfique du donjon. Papa, quant à lui, semblait ne rien remarquer.

— Je n’ai pas dormi de la nuit.

— Est-ce qu’ils t’ont interrogé ? demanda-t-elle en se penchant vers lui. Ils ne t’ont pas frappé, quand même ?

Il leva vers elle des yeux humides.

— Ils ne m’ont pas frappé mais ils m’ont fait très mal.

— Comment cela ?

Il se mit alors à parler dans le dialecte tzigane que tous deux connaissaient :

— Écoute-moi, Magda. Je sais à présent pourquoi les SS sont ici. Ce donjon n’est qu’une étape sur la route de Ploiesti, où ce major va entreprendre la construction d’un camp de la mort – pour notre peuple.

Magda se sentit prise de nausées.

— Non, ce n’est pas vrai ! Le gouvernement ne permettra jamais aux Allemands de s’installer ici pour…

— Ils sont déjà là ! Tu sais que les Allemands construisent des fortifications autour des raffineries de Ploiesti et qu’ils entraînent des soldats roumains au combat. S’ils font déjà tout cela, je ne vois pas pourquoi il serait si difficile de croire qu’ils n’ont pas l’intention d’apprendre aux Roumains à tuer les Juifs. J’ai cru comprendre que le major avait pas mal d’expérience en matière d’extermination. Il aime son travail et cela fera de lui un bon professeur, j’en suis certain.

C’était impossible ! Mais n’avait-elle pas également proclamé que Molasar ne pouvait exister ? Des histoires circulaient à Bucarest sur les camps de la mort, leurs atrocités, leurs victimes innombrables – autant d’anecdotes que l’on ne croyait pas au début et qui, ajoutées les unes aux autres, constituaient un témoignage accablant que les Juifs les plus sceptiques finissaient par accepter. Les chrétiens, eux, n’y croyaient pas. Parce qu’ils n’étaient pas menacés. Ce n’était pas leur intérêt de croire – cela aurait pu même être à leur désavantage.

— C’est un emplacement excellent, dit Papa d’une voix lasse, dépourvue de toute émotion. Il est facile de nous y conduire. Et si l’un de leurs ennemis se mettait à bombarder les champs pétrolifères, le cataclysme qui en résulterait ne ferait que hâter la tâche des nazis. Et puis, qui sait ? l’existence du camp pourrait même empêcher l’ennemi de bombarder les champs, bien que j’en doute.

Au bout de quelques secondes, il ajouta :

— Il faut neutraliser Kaempffer.

Magda se redressa brutalement, faisant renaître la douleur dans son genou.

— Tu ne crois tout de même pas pouvoir l’arrêter tout seul ? Tu serais mort au moins douze fois avant d’avoir pu le frapper !

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