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Angélique et le complot des ombres

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Angélique et le complot des ombres
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– Monsieur, en voilà assez, l'interrompit Angélique.

Elle essaya de se lever.

– Vous m'ennuyez avec vos vieilles histoires et vous m'insultez par-dessus le marché. Je n'accepte pas... Je m'en vais...

Le comte de Bardagne la rattrapa par le poignet et la força à se rasseoir.

– Pardonnez-moi, pardonnez-moi, disait-il précipitamment, je suis odieux, je le reconnais... mais vous m'avez tellement brisé que parfois je n'arrive plus à démêler ce qui est Vous, l'être exquis et fascinant qui m'a envoûté et ce qui vous appareille aux autres femmes : la ruse, le mensonge... Qu'importe ! Vous me ferez toujours souffrir... Mais toujours je vous bénirai d'exister. Nul être au monde n'a votre charme, vous êtes délicieuse lorsque vous bondissez ainsi, pleine de fougue, de vie, de rêve...

Il l'enlaça de nouveau d'un geste irrésistible, la serrant contre lui, et se penchant, il prit ses lèvres, cette fois avec une avidité farouche. Il entrouvrit les siennes et sa langue possessive exigeait la réponse, cherchant sa vie en elle. Il l'embrassait comme un assoiffé, à bout d'attente, et qu'affole la hantise de voir s'éloigner la source enfin trouvée et qui ne pourra s'en écarter qu'après avoir apaisé le plus vif de ses tourments, acquis la certitude.

Il fut longtemps avant de parvenir à goûter la perception indicible que c'était elle qu'il tenait ainsi à sa merci, et que c'était sa bouche qui frémissait sous la sienne et dont il commençait de goûter la douce et tiède palpitation.

Alors il s'écarta, très lentement, comme en un songe :

– Dieu soit loué ! fit-il d'une voix blanche. Quelle saveur ont vos lèvres ! Dieu soit béni !

– Croyez-vous vraiment qu'il faille mêler Dieu à tout cela ? demanda Angélique qui reprenait souffle avec peine.

– Oui ! parce que je commence à comprendre qu'Il m'envoie ma récompense. J'ai été humilié, bafoué, j'ai souffert pour la Justice... et pour l'Amour. Je croyais avoir tout donné, tout perdu... être abandonné de Dieu et des hommes... comme Job, sans espérance, et voici que vous m'êtes rendue... N'est-ce pas un miracle incroyable, un signe du Ciel ?...

De la nuit embuée où se dissolvaient des nuages filtra une lueur sourde atténuée mais qui, pénétrant sous l'auvent du toit, permit à Angélique de rencontrer le regard du comte de Bardagne. Il était plein d'une douceur étrange et grave qu'elle n'aurait jamais cru pouvoir lire dans les prunelles jadis assez vaines du volage lieutenant général du Roi de La Rochelle.

Ces yeux étaient d'une pâleur insolite. La clarté qui venait du firmament, où les étoiles et une demi-lune en forme d'amande s'étaient subitement dégagées du brouillard, communiquait à ce regard gris comme un reflet de lumière argentée de la nuit.

« Je n'avais pas remarqué que ses yeux fussent si beaux », pensa Angélique.

Cette petite lueur du ciel comme un poudroiement irisé nacrait les lèvres proches de l'homme entrouvertes sur un souffle précipité, donnant à leur brillance un attrait irrésistible et elle sentit monter en elle l'impulsion gourmande de les joindre et de répondre à tant de convoitise. Ils s'enlacèrent. Ce baiser fut profond et sans fin. Ils s'y livraient dans un état d'absence, détachés du monde.

Avec un étonnement sans bornes, Angélique éprouvait la montée d'un sentiment enivrant de résurrection, qui faisait couler dans ses veines un sang nouveau. « Cette fois, la Démone est vaincue », se dit-elle. Et avec une délectation comique elle crut la voir qui s'enfuyait dans le ciel nocturne, sur un balai...

Le gentilhomme retenait sa nuque dans le creux de son bras, d'une pression ferme. Ses doigts l'avaient prise au menton afin de doucement renverser sa tête en arrière, et sous cette mâle bouche anonyme c'était à son tour de se désaltérer comme une assoiffée. La passion de Bardagne lui versait un élixir dont elle ignorait le nom, mais qui ranimait sa chair et son âme, dissipait les ombres que la haine de la Démone y avait fait naître et qui avait troublé sa confiance en la vie, sa foi en elle-même et en son destin, et par moments, jusqu'à sa foi en l'Autre.

En lui, elle goûtait toutes ces bouches d'hommes qui l'avaient adorée, le Roi, Desgrez, le Poète... Ces hommes inclinés sous son joug lui disant qu'ils l'aimaient, lui confirmant qu'on l'aimerait toujours, qu'elle ne mourrait jamais, la persuadant par leur passion qu'une fois encore elle vaincrait, et comme en un tourbillon lui insufflant un courage neuf, l'élan pour la lutte et pour la victoire.

Elle ressentit jusqu'aux moelles la griserie du pouvoir qui était le sien : celui de combler et d'enchanter.

– Vous me transportez, murmura Bardagne... Ah ! que vais-je devenir maintenant que je vous ai retrouvée ?

– ...Moi aussi... Je me le demande, fit Angélique qui vacillait.

Elle se leva, titubante. Il voulut la soutenir, mais elle refusa avec des gestes vagues.

– Non, je vous en prie... je vous reverrai, très cher. Mais pour ce soir, adieu...

Il la vit s'échapper, l'entendit trébucher sur les cailloux, puis se retourner pour lui jeter :

– N'oubliez pas... pour le pirate... Puis se mettre à courir.

Cinquième partie

Le vin

Chapitre 1

Le premier obstacle auquel elle se heurta dans sa course, ce fut lui.

Et depuis quand était-il là, en sentinelle ? Qu'avait-il vu ? Entendu ?

L'ombre était profonde à la lisière du bois. Ils ne se voyaient pas. Les bras de Joffrey de Peyrac l'entourèrent et elle jeta les siens autour de lui, enfouissant son visage dans les plis de son pourpoint dans un réflexe de panique quasi puéril. Elle aurait été tout à fait incapable d'expliquer ce qui la lui inspirait.

– Mais vous êtes toute brûlante, fit-il de sa voix calme, un peu voilée. Vous tremblez, vous vous êtes énervée ! Que s'est-il passé ?

– Oh ! Rien de grave. Mais c'est toute une histoire ! Il ne s'agit pas d'un gentilhomme de l'entourage du Roi, et ce n'est pas à la Cour que je l'ai rencontré... Pourtant, Versailles y est mêlé... Et le Roi... Et cela vous concerne.

Il l'écoutait, penché sur elle, attentivement, dans l'obscurité. Elle le devinait aux aguets, notant sa fébrilité, le tremblement incontrôlé de sa voix. Elle se sentait le visage incandescent, les mains glacées.

– Vous avez froid !

Froid ! Chaud ! elle ne savait plus. Que s'était-il passé au juste ? Elle se retrouvait en Canada. Elle était comme essoufflée.

– C'était le passé, balbutia-t-elle, le passé, vous comprenez.

– Mais oui, je comprends. Ne vous troublez donc pas ainsi, mon amour.

Le timbre uni et familier de la voix de Peyrac lui causa une impression réconfortante et elle respira mieux. Elle reprit son équilibre, se gourmanda, se traita intérieurement d'idiote et, se redressant, commença à marcher près de lui, en lui expliquant distinctement qui était Bardagne et ce qu'elle avait appris de lui les concernant. C'était bien ce qu'ils avaient pressenti. Les choses étaient allées jusqu'au Roi et le Roi était sur leur piste.

– La seule chose qui m'intrigue, remarqua-t-il, c'est de savoir par quel hasard ce Bardagne qui vous à connue à La Rochelle et n'avait aucun soupçon de vos rapports avec la Cour, a été précisément choisi par le Roi pour une mission me concernant. Je veux croire aux coïncidences, mais là quelque chose me semble par trop préparé, organisé. On dirait que le diable facétieux tire les ficelles dans les coulisses.

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