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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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Alexandre regardait par la fenêtre la neige qui tombait, drue, dessinant sur la ville une autre ville inconnue. Et si Becca s’était embourbée avec son fauteuil et n’avait pu regagner la remise du grand intendant ? Et si elle allait mourir de froid pendant qu’il se régalait de champagne et de dinde rôtie bien à l’abri ?

À vingt-trois heures dix, ils étaient sur le palier de l’appartement et ils s’embrassaient pour se dire au revoir.

Dans la rue, les voitures étaient recouvertes de neige et la circulation si ralentie qu’on avait l’impression que les voitures faisaient du surplace.

— Papa, je peux te parler ? demanda Alexandre, une fois assis à l’arrière de la voiture.

— Bien sûr…

— Eh bien, voilà…

Il raconta Becca, comment il l’avait rencontrée, ses conditions de vie, comme elle était jolie, propre, honnête, précisa qu’elle ne piquait pas. Il ajouta que ce soir, elle était seule dans une remise à bois et qu’il n’arrêtait pas d’y penser et que même la dinde rôtie que d’habitude il adorait, ce soir, elle passait pas.

— Ça me fait une grosse boule là, il dit en montrant son estomac.

— Et tu veux qu’on fasse quoi ? demanda Philippe en observant son fils dans le rétroviseur.

— Je voudrais qu’on aille la chercher et qu’on la ramène à la maison.

— À la maison ?

— Ben oui… elle est toute seule, c’est la nuit de Noël et ça me fait mal au cœur. C’est pas juste…

Philippe mit son clignotant et déboîta. La chaussée était si glissante qu’il faillit lâcher le volant, mais une douce pression remit la grosse berline en place. Il fronça les sourcils, préoccupé. Alexandre prit cette expression pour un refus et insista :

— L’appartement est grand… On pourrait lui faire une place dans la lingerie, hein, Annie ?

— Tu es sûr que c’est ce que tu veux ? insista Philippe.

— Oui…

— Si tu l’emmènes à la maison, tu seras responsable d’elle. Tu ne pourras plus la laisser repartir dans la rue…

Annie, assise à côté de Philippe, ne disait rien. Elle regardait droit devant elle la neige qui tombait en abondance et essuyait le pare-brise du revers de ses gants comme si elle pouvait déblayer la couche épaisse qui s’agglutinait à l’extérieur.

— Elle ne fera pas de bruit, elle ne pèsera pas sur Annie, je te le promets… C’est juste que je ne pourrai pas dormir si je sais qu’elle est dehors par ce temps-là… Fais-moi confiance, papa, je la connais bien… tu le regretteras pas… et puis, ajouta-t-il en se hissant dans la chaire du prédicateur, ce n’est pas humain de laisser des gens dehors par ce froid !

Philippe sourit, amusé par l’indignation de son fils.

— Eh bien, on va y aller !

— Oh merci ! papa ! Merci ! Tu vas voir, c’est une femme formidable qui se plaint jamais et…

— C’est pour cela que tu rentres de plus en plus tard, le soir ? demanda Philippe en glissant un regard malicieux vers son fils.

— Oui, tu t’en es aperçu ?

— Je croyais que tu avais une fiancée…

Alexandre ne répondit pas. Annabelle, c’était son histoire à lui. Il voulait bien en parler avec Becca, mais c’est tout.

— Tu sais où se trouve la maison de l’intendant ? C’est grand, Hyde Park…

— Elle m’a montré un jour. C’est pas loin du Royal Albert Hall, tu sais là où tu vas au concert.

Philippe pâlit et son œil, heureux l’instant d’avant, s’assombrit. Affreusement triste, affreusement abandonné, il sentit sa gorge se nouer, la salive se tarir. Les sonates de Scarlatti, le baiser de Joséphine, leur étreinte dans le vieux recoin qui sentait la cire et les années, ses lèvres chaudes, le bout de son épaule, tout revenait en une bouffée délicieuse, douloureuse. Il n’avait pas osé l’appeler, ce soir. Il ne voulait pas troubler son réveillon à Paris. Et puis surtout, il ne savait plus ce qu’il pouvait dire, sur quel ton lui parler. Il ne trouvait pas les mots.

Il ne savait plus quoi faire avec Joséphine. Il redoutait le jour où il n’y aurait plus rien à dire, plus rien à faire. Il avait cru que la patience apprivoiserait le chagrin, apaiserait le souvenir, mais il devait se rendre compte que, malgré leur dernière entrevue au théâtre, rien n’avait changé et qu’elle le rejetait dans le camp des vaincus.

Sa crainte secrète, celle qu’il n’osait jamais nommer, était que cette étreinte furtive, arrachée au détour d’un escalier, ait été la dernière et qu’il doive se résoudre à tourner la page.

La fin de mon ancienne vie et le début de la nouvelle, peut-être, songea-t-il en revenant aux explications d’Alexandre qui lui indiquait le chemin pour atteindre la remise du grand intendant des jardins de la reine.

Ils trouvèrent l’endroit. Une petite maison en briques rouges face à une grande maison en briques rouges qui resplendissait, illuminée, dans la nuit noire. Philippe gara la voiture devant une barrière qu’il poussa et laissa à Alexandre le soin de frapper à la porte.

— Becca ! Becca ! chuchota Alexandre. C’est moi, Alexandre… Ouvre !

Philippe s’était penché sur une fenêtre à carreaux et tentait de scruter l’intérieur de la petite maison. Il aperçut une bougie allumée, une table ronde, un vieux poêle dont la lueur rougissait dans le noir, mais pas de Becca.

— Elle n’est peut-être pas là, dit-il.

— Ou elle a peur d’ouvrir et d’être découverte, fit Alexandre.

— Tu devrais te montrer à la fenêtre et gratter…

Alexandre se plaça devant l’écran de la fenêtre et cogna en répétant Becca, Becca, c’est moi, Alexandre, de plus en plus fort.

Ils entendirent un bruit à l’intérieur, puis des pas et la porte s’ouvrit.

C’était Becca. Une petite femme aux cheveux blancs, enveloppée de châles et de lainages. Elle les regarda tous les deux puis son regard étonné revint se poser sur Alexandre.

— Hello, luv, qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis venu te chercher. Je veux que tu viennes chez nous, à la maison. Je te présente mon père…

Philippe s’inclina. Il cligna de l’œil en reconnaissant une longue écharpe en cachemire bleu ciel à bordure beige qu’il avait offerte autrefois à Iris qui se plaignait de mourir de froid à Megève et regrettait d’avoir quitté Paris et les festivités de Noël.

— Bonsoir madame, dit-il en s’inclinant.

— Bonsoir monsieur, dit Becca en le détaillant, la main posée sur le battant de la porte qu’elle maintenait entrouverte.

Ses cheveux blancs étaient divisés par une raie bien droite et retenus de chaque côté par deux barrettes en forme de dauphins : une rose et une bleue.

— Alexandre a une excellente idée, poursuivit Philippe, il voudrait que vous veniez passer Noël chez nous…

— On t’installerait dans la lingerie. Y a déjà un lit et il y fait chaud et tu pourrais manger et dormir là le temps que…

— Le temps que vous voudrez bien rester avec nous, l’interrompit Philippe. Rien n’est définitif, vous agirez comme vous l’entendrez et, si vous voulez repartir demain, nous l’accepterons volontiers, sans vous forcer à rester.

Becca passa une main sur ses cheveux, les lissa du bout des doigts. Ajusta son châle, tapota les plis de sa jupe, cherchant dans la course de ses doigts fébriles une réponse à donner à cet homme et à ce garçon qui attendaient sur le seuil, respectueux, ne la bousculant pas, comme s’ils comprenaient que l’instant était important et que c’était en quelque sorte toute sa vie qu’ils bouleversaient. Elle leur demanda si elle pouvait réfléchir, leur expliqua que leur invitation la surprenait à un moment où elle avait fait la paix avec la nuit, la paix avec le froid, la paix avec la faim, la paix avec cette vie qu’elle menait et qu’ils devaient comprendre qu’elle réfléchirait mieux, seule, le dos appuyé contre la porte. Elle refusait qu’on l’imagine, mendiante, réduite à la misère, quémandant la charité, elle voulait décider en toute liberté et pour cela il lui fallait quelques instants de solitude et de réflexion. C’était une drôle de vie qu’elle menait, elle le savait, mais elle l’avait choisie. Ou si elle ne l’avait pas choisie, elle l’avait acceptée par une sorte de bravoure et de pureté, et ce choix-là, elle y tenait parce que c’était ainsi qu’elle était libre.

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