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READ-E-BOOK » Современная русская и зарубежная проза » Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Il faudrait peut-être que tu rentres chez toi, luv… Ton père va s’inquiéter.

— Suis pas pressé… On va dîner chez mes grands-parents, ça va être sinistre…

— Ils sont comment ?

— Raides comme deux vieux empaillés ! Ils rigolent jamais et quand je les embrasse, ils piquent !

— Les vieux, ça pique souvent…

— Toi, tu piques pas. T’as la peau toute douce… T’es pas une vraie vieille, tu triches !

Becca éclata de rire. Elle porta ses mains recouvertes de mitaines violettes et jaunes à son visage comme si le compliment la faisait rougir.

— J’ai soixante-quatorze ans et je ne triche pas ! J’ai atteint l’âge où on peut l’avouer. Longtemps, je me suis rajeunie, je voulais pas devenir une vieille bique…

— T’es pas une vieille bique ! T’es une jeune bique !

— Je m’en fiche, luv… C’est reposant la vieillesse, tu sais, on n’a plus besoin de faire semblant, plus besoin de paraître, on se fiche pas mal de ce que les gens pensent…

— Même quand on n’a pas d’argent ?

— Réfléchis un peu, luv : si j’avais eu de l’argent, on ne se serait jamais rencontrés. Je n’aurais pas été là, à croupir sur un fauteuil dans le parc. J’aurais été confortablement installée chez moi. Toute seule. Les vieux, personne ne vient les voir. Les vieux, ça emmerde tout le monde ! Ça radote, ça pique, ça sent mauvais, et ça répète toujours que c’était mieux avant. Je préfère ne pas avoir d’argent et t’avoir rencontré… Parce que, grâce à toi, je n’ai plus jamais de mouches dans ma tête.

Chaque soir, en rentrant de l’école, Alexandre retrouvait Becca. Son vrai prénom, c’était Rebecca, mais tout le monde l’appelait Becca. C’est qui tout le monde ? avait demandé Alexandre, tu as des copains ? Ben oui… c’est pas parce que j’ai pas de maison que j’ai pas de copains. On est nombreux comme moi. Tu le vois pas parce que tu habites un quartier de richards et que dans le centre de Londres, des clochards, y en a pas beaucoup, ils nous chassent, ils nous repoussent loin, loin. Faut qu’on reste à l’écart des touristes, des gens riches, des belles voitures, des belles dames et des bons restaurants… Mais tu veux que je te dise, luv, va y en avoir de plus en plus de gens comme moi. T’as qu’à aller faire un tour dans les refuges et tu verras comme les files s’allongent. Et toutes sortes de gens ! Pas que des vieux. Des jeunes aussi ! Et des messieurs bien mis qui tendent leur bol… L’autre jour, j’ai fait la queue derrière un ancien banquier qui lisait Guerre et Paix. On a parlé. Il avait perdu son job et du coup, sa maison, sa femme et ses enfants. Il se retrouvait à la rue avec rien que ses livres et un fauteuil de style. Un beau fauteuil en velours bleu ciel qui portait le nom d’un roi français. Il vit près de l’église de Baker Street… On a sympathisé parce qu’on avait chacun un fauteuil. Lui, quand il sort, il le laisse dans la sacristie de l’église.

— Ah ! avait répondu Alexandre… Je pensais que tu vivais toute seule tout le temps… Et pourquoi alors tu veux pas aller dans un refuge avec tes copains ? Ce serait quand même mieux que de dormir dehors…

— Je te l’ai déjà dit, ce n’est pas pour moi, les refuges. J’ai essayé… Un, en particulier, dont on m’avait dit le plus grand bien, sur Seven Sisters Road… Eh bien ! je n’y retournerai plus jamais !

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’il y a des hommes sans bras en tee-shirt vert qui te tabassent !

— Mais comment ils peuvent te tabasser s’ils ont pas de bras ?

— Ils te donnent des coups de pied, des coups de genou, des coups de dents ! Ils sont féroces. Et puis il faut rentrer à telle heure, et puis il faut payer quelque-chose, même si c’est pas grand-chose, et puis on te vole tout dans ces refuges… C’est plein de grands Noirs avec des dreadlocks qui poussent des cris, qui boivent de la bière en cachette et font pipi partout ! Non, non ! Je suis mieux sur mon fauteuil roulant…

— Mais quand il gèle ou qu’il neige, Becca ?

— Je vais chez l’intendant de la reine ! T’es épaté, hein ?

— C’est qui, celui-là ?

— Un type très sympa. Il vit dans une petite maison en briques rouges dans le parc… Un peu plus loin, vers la Serpentine. Il s’occupe des jardins de la reine. C’est une fonction officielle parce que ces grands parcs, ils appartiennent tous à la famille royale ou à des ducs. Quand il fait très froid, je vais le voir et je m’abrite dans la remise à bois. Il a calfeutré les fenêtres et installé un poêle rien que pour moi. Il m’apporte de la soupe, du pain, du café chaud. Je dors parmi les râteaux, les herses, les pelles, les tondeuses, les bûches. Ça sent bon l’herbe et le bois. Je ferme les yeux tellement ça sent bon… C’est pas du luxe ça ? Et quand je gratte le givre sur la petite fenêtre, je vois le parc, je vois les écureuils qui s’approchent, je vois la lumière dans son salon, je vois sa femme qui regarde la télévision et lui qui lit et tourne les pages en mouillant ses doigts… Et ça me fait du cinéma !

— T’es drôle, Becca ! T’es heureuse tout le temps alors qu’y a pas de raison !

— Qu’est-ce que tu connais de la vie toi ?

— Ma mère… Elle avait tout pour être heureuse… et elle l’a jamais été. Elle avait des petites crises, des pointes de bonheur, ça faisait comme si, mais ça n’était pas du vrai bonheur. Je crois bien qu’elle était triste tout le temps…

Becca ouvrait grand la bouche quand Alexandre parlait de sa mère. Elle secouait la tête, elle frappait ses mitaines violettes et jaunes et elle disait, si c’est pas un grand malheur, ça ! Puis elle les levait vers le ciel en disant, mais si j’avais eu un petit comme toi, moi ! Mais si j’avais eu un petit comme toi ! Elle fermait les yeux et quand elle les rouvrait, ils étaient humides. Alexandre se disait que si ses yeux étaient si délavés, c’est qu’elle avait dû beaucoup pleurer.

Il revenait toujours aux yeux bleus de Becca. Si bleus qu’il avait l’impression de perdre pied quand il s’y plongeait ; tout devenait flou autour de lui. Becca n’avait rien d’une vieille bique. Petite, frêle, elle portait sa tête flamboyante de cheveux blancs toute droite, la faisait pivoter un peu comme un oiseau qui picore et, quand elle enlevait les chiffons qui l’entouraient, elle révélait une taille de jeune fille au corset. Il se demandait parfois si elle était pauvre depuis longtemps parce qu’elle était encore en très bon état pour une femme de son âge. Il aurait bien aimé savoir comment elle s’était retrouvée dans le parc, sur un fauteuil roulant.

Il n’osait pas poser de questions. Il sentait bien que c’était un terrain dangereux et il faut être vraiment costaud pour écouter les malheurs des autres. Alors il disait juste :

— La vie, elle a été dure avec toi…

— La vie, elle fait ce qu’elle peut. Elle peut pas gâter tout le monde. Et puis, le bonheur, il est pas toujours là où on l’attend. Parfois, il est là où personne ne le voit. Et puis c’est quoi cette histoire qu’on doit être heureux tout le temps !

Elle s’énervait, elle s’agitait sur son fauteuil, toutes les épaisseurs de laine glissaient et elle les remettait n’importe comment.

— C’est vrai, quoi ! On n’est pas obligé d’être heureux tout le temps, ni comme tout le monde… On l’invente son bonheur, on le fait à sa manière, y a pas un modèle unique. Tu crois que ça les rend forcément heureux, les gens, d’avoir une belle maison, une grosse voiture, dix téléphones, une télé grand écran et les fesses bien au chaud ? Moi, j’ai décidé d’être heureuse à ma façon…

— Et tu y arrives ?

— Pas tous les jours, mais ça va. Et si j’étais heureuse tous les jours, je ne saurais même plus que je suis heureuse ! Tu as compris, luv ? Tu as compris ?

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