Angélique et le complot des ombres
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #19
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le complot des ombres». Краткое содержание книги:
Angélique voyait que Bardagne n'avait aucun soupçon sur sa véritable identité. Il l'imaginait une habitante de Tadoussac, subissant, elle aussi, la loi de celui qu'il appelait « le pirate », sinon il ne lui aurait pas parlé aussi franchement.
– Mais... Mais pourquoi s'intéresse-t-on à lui en haut lieu, demanda-t-elle, au point de nommer un émissaire chargé d'enquêter ? La colonie peut régler ses affaires seule.
– C'est une histoire très compliquée et qui conditionne l'importance des ordres que j'ai reçus. Certes, il ne s'agit pas d'un quelconque aventurier des mers et ses origines de noblesse française autorisent à le traiter avec plus d'égards qu'un flibustier quelconque. Mais il paraît qu'il s'est approprié des territoires relevant de la couronne de France. De plus, et c'est ce qu'entre autre je suis chargé d'éclaircir, on le soupçonnerait d'être également le Rescator, un fameux renégat de Méditerranée qui y causa de grands dommages contre les galères de Sa Majesté, ce qui aggraverait son cas, naturellement.
Angélique ne parvenait pas à retrouver un rythme raisonnable de respiration.
Vus ainsi de « l'autre côté », les agissements de Joffrey pouvaient faire de lui un ennemi non seulement de la Nouvelle-France, mais du royaume tout entier et de son souverain. Ils le désignaient comme un renégat, ce qui était le pire crime et avec lequel nulle alliance ne pouvait être envisagée. Opinion qui paraissait bien ancrée à Paris et semblait s'être fondée sur des rapports envoyés d'Amérique à son sujet depuis plus de deux ans, et aussi sur son passé que l'on était allé déterrer dans des archives de police. L'on soupçonnait avec une intuition supra-normale que c'était dans le passé de ce mystérieux conquérant de l'Amérique du Nord menaçant l'Acadie française qu'il fallait chercher des armes pour l'abattre. Ou pour au moins le désigner à la vindicte publique comme ennemi irréductible.
Déjà, n'y avait-il pas eu ce complot ourdi dans les hautes sphères commerciales visant à le détruire par ses propres procédés, c'est-à-dire l'envoi d'un corsaire, Barbe d'Or, charge de lui reprendre ses possessions et qui se jumelait avec le piège plus subtil de la Démone ?
Et voici que, pour en faire justice, on envoyait un messager spécial et qui devait prendre officiellement et politiquement les mesures qui s'imposaient, si les autres, plus détournées, plus sinueuses, n'avaient pas réussi.
L'hostilité ne désarmait pas. Mais qui ourdissait ces complots : Orgeval, le Jésuite ? Colbert ? Les Compagnies Marchandes ? La Compagnie du Saint-Sacrement ? Tous ensemble peut-être...
– Par qui avez-vous été chargé d'une telle enquête ? demanda-t-elle après un moment de silence, d'un ton qu'elle voulait aussi dégagé que possible.
– Par le Roi.
– Le Roi ? sursauta-t-elle en ouvrant de grands yeux. Voulez-vous dire que vous avez vu le Roi à ce sujet ?...
– Eh ! Oui, ma chère enfant. Qu'y a-t-il là de tellement extraordinaire ? Figurez-vous que je suis assez important pour être reçu par Sa Majesté, et en l'occurrence elle avait des ordres à me donner, des recommandations particulières à me faire. Elle attache une importance très grande à cette mission. Je suis resté plus d'une heure avec elle à parler de cet homme. J'ai pu voir que Sa Majesté avait étudié avec le plus grand soin le dossier du comte de Peyrac. N'en doutez pas. Nous avons un souverain qui porte à tout ce qu'il entreprend un soin et une patience exemplaires.
Angélique hocha vaguement la tête. Elle voulait essayer d'approuver : « oui, oui je sais », mais aucun son ne sortait de ses lèvres. Elle était infiniment troublée. Elle évoquait le Roi, ses talents, ses audaces, son sens de la gloire et sa jalouse conception d'un rôle qu'il assumait pleinement et qui avait réussi à le placer en quelques années au rang du plus grand roi de l'univers.
Quelles que fussent les options obtenues en terre d'Amérique, leur sort continuait de dépendre de ces terribles mains royales, tenant le sceptre pour l'abattre sur qui le contrecarrerait dans ses ambitions, sur ceux qui s'opposeraient à sa volonté autoritaire et omniprésente.
Or, voici qu'elle apprenait que par-delà l'océan le Roi ne les oubliait pas. Louis XIV s'était penché sur le dossier secret où s'inscrivait en lettres de feu le nom du comte de Peyrac. Derrière ces feuillets de condamnation, ces rapports de police et ceux, plus récents, faisant mention de conquêtes, ressuscitant en la lointaine Amérique le nom de Peyrac, derrière cette histoire mouvante d'un fantôme qu'il croyait disparu à jamais, le Roi avait-il soupçonné la présence d'une femme ? Celle qui, un soir d'orage, à Trianon, s'était tournée vers lui, en lui criant : « Non, vous ne m'aurez pas, moi, sa femme, la femme de Joffrey de Peyrac que vous avez fait brûler vif en place de Grève. »
La devinant troublée, et n'en comprenant pas tout à fait la cause, s'imaginant qu'il l'avait effrayée, mais charmé par cette expression éperdue qu'elle avait en cet instant et qui la rendait plus proche et attendrissante, le comte de Bardagne se pencha vers elle. Il avait gardé son bras autour de ses épaules et, craignant pour elle le froid, il l'enveloppa plus étroitement dans les plis de sa cape. Ce faisant, il posait sur sa tempe de petits baisers ardents ne pouvant résister à l'attrait de la chair satinée si proche et elle était si absorbée qu'elle s'en apercevait à peine. Elle était sensible seulement à la force de l'étreinte qui la réchauffait et la rassurait à la fois, dans le tourbillon d'inquiétudes et d'angoisses qui, une fois de plus, se levait en elle. Elle se blottit contre son épaule. La lassitude la rendait faible. Elle se sentait tout à coup rompue par le harassement de la lutte qui ne finissait point. Ne pourrait-on jamais vivre en paix ?
Elle avait froid mais son front brûlait. Elle avait besoin de sentir une force d'homme pour la soutenir et cet homme étant un ennemi en puissance, le besoin de faire appel à cette force masculine et de s'y cramponner était plus exigeant encore. Dans la mesure où il pouvait détruire sa vie, elle s'abandonnait plus entièrement à sa merci. C'était en cet instant un réflexe profond, presque viscéral.
Elle sentait que l'abandon éveillait sa clémence, plus que si elle lui avait tenu tête et s'était montrée inaccessible. Elle avait déjà ressenti cela à La Rochelle. L'impression que, malgré son aménité, cet homme bon et tolérant avait, de par sa fonction, le pouvoir de détruire d'un mot, d'un froncement de sourcil, la paix précaire qu'elle goûtait chez les Berne, de souffler sur l'abri instable où elle reprenait ses forces avec son enfant bâtarde. Aussi, habilement, avait-elle essayé de le ménager, et en fait il l'avait préservée du pire.
Il n'était redoutable que parce qu'au service d'une force impitoyable, mais, parce qu'il l'aimait d'une passion sans borne elle avait pu, à travers lui, déjouer les pièges de la tyrannie. Elle retrouvait les fluctuations de ce sentiment double qui l'avait tourmentée : se méfier de lui et, en même temps, lui faire confiance.
– Pourquoi n'avez-vous pas accepté de me suivre en Berri ? chuchota-t-il. Je vous aurais installée dans ma gentilhommière. Vous y auriez attendu là, avec votre enfant, des jours meilleurs. Parmi les bois et les champs, vous restaurant à votre faim des produits de mon potager et de mes vergers. J'y ai de belles terres, une confortable aisance, de grandes provisions de bois pour l'hiver, de beaux meubles, de beaux livres, de dévoués serviteurs... Le Berri, c'est une province secrète, douce, cachée hors des courants. Vous m'y auriez attendu... Là, oubliant la cruauté des hommes et du monde, vous vous seriez reposée du mal qu'on vous avait fait. Je ne vous aurais importunée en rien... jusqu'à ce que vous soyez venue à moi librement...