Les Habits Noirs Tome VIII - La Bande Cadet
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #8
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VIII - La Bande Cadet». Краткое содержание книги:
– Le Dr Abel Lenoir…
Elle mit un doigt sur sa bouche, d’un geste si impérieux que le regard effrayé de Georges fit malgré lui le tour de la chambre.
Tout était tranquille dans le vaste salon qui, à part le son de leurs voix contenues, ne parlait que de solitude et de silence.
– Approche-toi, murmura-t-elle.
Et si bas qu’il eut peine à l’entendre, elle ajouta:
– Demain, je sortirai pour aller à la messe. Sais-tu où il demeure?
– Oui.
– À huit heures du matin, rends-toi chez lui, tu m’y trouveras.
– Et le rendez-vous de la rue des Minimes?
– Nous parlions trop haut. D’autres que nous y seront exacts… Écoute encore, nous avons des hommes et des armes. Ce n’est pas Fontenoy, ici. Nous tirerons les premiers.
– Je suis prêt, interrompit Georges. À demain, huit heures.
Un bruit se fit dans la chambre voisine et ils s’éloignèrent aussitôt l’un de l’autre à distance convenable.
Au seuil de la porte ouverte, la beauté souriante de la comtesse Marguerite se montra.
– Eh bien! chers enfants, dit-elle, vous plaignez-vous qu’on vous ait laissés trop longtemps ensemble?
– Y a-t-il vraiment longtemps que nous sommes ensemble? demanda Georges au hasard.
Clotilde baissait les yeux et ne disait rien.
Marguerite, qui donnait le bras au bon Jaffret, murmura:
– C’est qu’ils sont en scène comme de vieux comédiens! Elle ajouta:
– Tout le monde vous désire et je n’ai pu tarder davantage. Il faut bien que vous assistiez à l’ouverture de la corbeille.
Derrière Mme la comtesse de Clare venaient M. Buin, M. de Comayrol et quelques dames. C’était bien la joyeuse expédition des «gens de la noce» qui arrivent émoustillés par je ne sais quel vent de gaillardise espiègle, pour troubler, en plaisantant, la première entrevue des amoureux.
La présence de ces nouveaux venus, si tranquilles et si gais, éclaira en quelque sorte le vieux salon et en chassa les souffles lugubres que nous y laissions pénétrer tout à l’heure.
Les vraisemblances de notre vie de tous les jours y reprenaient le dessus, et même après avoir entendu les confidences de Clotilde, peut-être que vous eussiez secoué le tourbillon des idées noires en faisant appel franchement à ce qu’on appelle «la raison» pour exorciser le démon de ces cauchemars absurdes et impossibles…
IV Transfiguration
La comtesse Marguerite, quand elle voulait, avait un sourire qui chassait si loin les sombres pensées! Elle demanda le bras de Georges; M. de Comayrol offrit le sien à Clotilde, et l’on se dirigea en procession vers le salon où attendait la corbeille, splendide dessert de la collation.
Resté seul et libre, le bon Jaffret s’était approché de la volière qui renfermait ses amours. La mort prématurée de sa petite autruche lui avait occasionné dans le temps une grave maladie. Il fit le tour de la cage et ne put s’empêcher de dire un mot d’amitié à ses enfants, qu’il supposait pourtant bien endormis.
Ainsi font les jeunes mères dont la folie charmante babille autour du sommeil qui sourit dans le berceau adoré. Jaffret dit:
– Huick, huick, rrrriki huick.
– Huick! fut-il répondu sous la couverture qui protégeait la volière. Jaffret eut un haut-le-corps et devint tout blême.
– Il y en a un d’éveillé, grommela-t-il, voilà qui est drôle, à cette heure-ci!
Dans sa sollicitude attendrie, il allait peut-être soulever un coin du voile; mais Marguerite, qui marchait la dernière et franchissait le seuil en ce moment, se retourna pour l’appeler.
– Allons, bon ami, dit-elle, votre place est là-bas; c’est vous qui êtes le vrai père des noces.
Jaffret, toujours obéissant, emboîta aussitôt le pas.
Et le salon aux quatre fenêtres resta désert.
Pendant un instant, la solitude la plus complète y régna au milieu du plus parfait silence.
Mais tout à coup un bruit s’éveilla sous la couverture de la cage, ce même bruit fait de petits battements d’ailes et de petits cris, que nous entendions au commencement de l’entrevue des deux fiancés.
On eût dit une émeute microscopique à l’intérieur de la volière.
La première fois, ce bruit avait en quelque sorte essayé de naître et s’était étouffé de lui-même au bout d’un instant.
Cette fois, au contraire, il persista et s’enfla jusqu’à prendre les proportions d’une guerre civile allumée à l’improviste parmi ce petit peuple ailé.
On voltigeait désespérément sous les couvertures, les huick, huick croisaient en tous sens les rrriki. Si le bon Jaffret avait entendu cela, l’angoisse serait entrée dans son cœur paternel.
L’explication, cependant, ne se fit pas attendre.
La couverture eut un brusque mouvement d’oscillation; un renflement s’y produisit pendant que les fils de fer de la cage grinçaient, puis le voile soulevé en grand montra le mot de l’énigme sous la forme d’Adèle Jaffret qui, l’œil renfrogné, le nez coiffé de travers par ses lunettes prêtes à tomber, sortit impétueusement de la volière même par l’ancienne porte de la jeune autruche décédée.
Elle était rouge comme une tomate, elle, si pâle d’ordinaire, et ses yeux enfoncés lui sortaient de la tête.
– Sacré tonnerre! dit-elle, voilà des bêtes qui sentent mauvais! J’ai cru que j’allais étouffer là-dessous. Idiot de Jaffret! On était bien là pour écouter, mais pour respirer, non!
Elle tira de sa poche une bouteille clissée de taille absolument respectable, et lui donna un long baiser qui répandait dans l’atmosphère du salon une bonne odeur d’eau-de-vie.
– Ces amoureux-là, grommela-t-elle, ne vivront pas si vieux que Mathusalem! Je n’ai pas tout entendu, mais j’ai attrapé par-ci par-là de bonnes choses. On sera trois au tête-à-tête de la rue des Minimes. Ce qui me manque, c’est la partie de la conversation relative au Dr Lenoir. J’ai eu beau tendre l’oreille, rien! C’est égal, celui-là prend des proportions inquiétantes. Il faudra le calmer.
Un écho des acclamations soulevées autour de la corbeille arriva jusqu’à elle.
– La petite en tient pour son Manchot, pensa-t-elle. Bien gentille, cette gamine-là! Et du chien! Si j’avais quinze ans de moins, ou même vingt-cinq… Tutu! malgré l’âge qu’on a, on chanterait encore rrriki huick tout comme un autre; et sans mon travail de tête… Mais le jeune monsieur est froid comme de la tisane frappée! On dirait qu’il est empaillé de partout, et qu’il n’a de vivant que son bras postiche. Beau garçon, du reste! ça m’amuse de voir comme Angèle le met en avant pour couvrir son Albert. Celle-là, son compte est bon avec moi: je veux la voir pleurer du sang… du sang!
Elle passa sur ses lèvres sa langue gourmande et ajouta:
– C’est drôle, le tempérament! Tu en tiens encore pour celle-là, sais-tu, marquis.
Quelque chose de triste vint sur son visage ridé. Elle se planta devant une des grandes glaces et se regarda de la tête aux pieds avec une expression à la fois grotesque et terrible en grommelant:
– Tu as sauté, marquis, sauté, sauté! Marquis Ange de Tupinier de Baugé, amoureux de trente-six mille coquines, et qui voulait encore, par-dessus le marché, ta belle nièce, ta belle filleule, Vénus sortant de l’onde, sacré tonnerre! Angèle, que tu as faite duchesse, et qui s’est moquée de toi! C’est pour elle que tu as tué la première fois, marquis! marquis, elle ne t’avait pas chargé de cela, mais tu avais déjà le diable au corps… tu aurais mieux fait d’étrangler l’autre… le satané Dr Lenoir! Tout le fil que tu as à retordre vient de celui-là, marquis; mais, patience! son tour arrivera… Angèle n’a jamais pu te souffrir. Tu étais trop vieux, marquis, et pas un brin de poil sur la figure! Elles n’aiment pas ça… Sacré tonnerre! ma barbe était en dedans! Elle s’envoya à elle-même un baiser dans la glace.