Mille vies valent mieux qu'une
- Автор: Belmondo Jean-Paul
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213700977
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
Le ton du film, enlevé et frais, les séquences spectaculaires, la vivacité de jeu de mes deux partenaires féminines, enchantent le public. Un avis infirmé par les critiques, impatients d’annoncer ma chute, contents de conclure à une « spirale de l’échec » en s’appuyant sur le nombre modeste d’entrées pour Les Morfalous, réalisés par Henri Verneuil.
19.
N’écrivez pas le mot « fin »
Impossible. Inenvisageable. Perdu d’avance. Planté. Je ne pourrai pas. C’est trop dur. Tenir trois heures et quart, se souvenir de tout. Ceux qui me déconseillaient de m’y attaquer avaient raison. Je ne suis pas de taille, ce rôle est trop grand pour moi, je vais flotter dedans et me ridiculiser. Je ne sais plus faire, moi ; ça fait vingt-six ans que je ne l’ai pas fait, depuis que j’ai déserté brutalement la pièce de Sagan, Un château en Suède, pour le film de Peter Brook, Moderato cantabile.
Autant se lancer dans une cascade sans l’avoir préalablement réglée. Pire qu’imprudent, suicidaire. Il vaut mieux que je me tire, avant que mes partenaires arrivent et m’empêchent de fuir. Il n’est que dix-huit heures ; le théâtre est calme et silencieux, seuls quelques machinistes sont à l’ouvrage. J’attrape mon manteau, sors de ma loge et file hors de Marigny pour sauter dans ma Ferrari. Je m’extrais de Paris pour pouvoir rouler, reprendre mes esprits dans la vitesse, dissiper mon angoisse sur une route droite et rapide. Je viens de paniquer. L’angoisse a gagné.
Nous sommes le 24 février 1987. Je suis censé entrer en scène dans une heure et demie : ce soir, je fais mon retour au théâtre après une bien longue interruption. C’est Kean qui a été élu pour ces retrouvailles, le rôle que mon cher Pierre Brasseur tenait au théâtre Sarah-Bernhardt en 1953 dans la pièce d’Alexandre Dumas, du même nom, datant de 1853 mais rajeunie par Jean-Paul Sartre.
Le personnage, inspiré de l’histoire d’un homme qui a joué toute sa vie dans les pièces écrites et mises en scène par Shakespeare, et qui a même poussé le vice jusqu’à mourir sur scène dans la peau d’Othello, se prête à toutes les extravagances d’un comédien dont il est la quintessence. Il passe par tous les états, prend tous les masques et glisse d’un répertoire à un autre sans transition — un pur bonheur, un fantasme originel d’acteur. Mais Kean requiert d’être en forme pour endurer la performance physique, et d’avoir la mémoire bien entraînée.
Alors, même si j’ai recommencé à faire du sport quotidiennement et si je me suis isolé avec Maman au Maroc pendant un mois pour me mettre mon texte en tête, je doute. Je risque d’être décevant ; je ne suis pas à l’abri d’un trou, d’une erreur, d’une fatigue.
Tout Paris sera là pour me juger, je n’ai pas droit à l’erreur. Je ne peux pas, non, je ne peux pas. Je vois d’ici les critiques : « Le retour raté de Belmondo au théâtre », « Belmondo : le désastre sur les planches », « Belmondo, pathétique ».
J’en ai des sueurs froides ; ma chemise trempée mouille le cuir de mon siège. Le théâtre c’est bien différent du cinéma. Un autre monde, beaucoup plus âpre, exigeant.
À côté, le cinéma est un exercice confortable qui demande bien moins d’efforts. Les contraintes de la durée de jeu et de la mémorisation n’existent pas. On se pointe, on se prépare, on tourne, avec le texte pas loin, on se repose entre deux séquences, on ne risque pas les crachats et les sifflets, sauf si l’on fait l’erreur d’aller à Cannes !
Et encore, il arrive qu’on y reçoive finalement des hommages. En 2011, on m’a remis une palme d’or d’honneur pendant le festival et, sur le tapis rouge, cette fois, j’ai vécu un instant de grâce : le silence respectueux des photographes qui posent leur appareil sur mon passage. Reconnaissons qu’être acteur n’est pas désagréable.
Je me souviens de Mastroianni qui disait : « On vient me chercher en voiture, tout est facile. Alors, qu’est-ce que vous voulez, je ne suis pas fatigué ! »
J’ai hésité longtemps à reprendre ma relation avec le théâtre là où je l’avais laissée. Je me connais : je savais que, au dernier moment, je n’assumerais plus. C’est Robert Hossein qui a œuvré pendant six ans à m’inciter à remonter sur les planches, en me proposant successivement Scapin, dont le patron de la Comédie-Française, Jean-Pierre Vincent, n’avait pas voulu ; puis Cyrano de Bergerac, qui me semblait inaccessible, à moi qui me sentais de nouveau néophyte, ignorant les bases mêmes de l’art dramatique. Comme Robert Hossein jouait avec — ou plutôt contre, puisqu’il y est mon adversaire — moi dans Le Professionnel, il se trouvait là à l’avant-première où mon père m’a fait ce commentaire important : « Tout ça, c’est très bien. Mais quand feras-tu ton vrai métier ? »
Bien sûr, il parlait du métier de comédien. C’était le seul qu’il estimait sérieux et honorable. Les films, c’était gentil, mais ça ne voulait pas dire grand-chose pour lui qui avait fréquenté Pierre Brasseur et avait été contemporain des grands hommes du Cartel. D’ailleurs, il ne se déplaçait pas toujours pour me voir au cinéma. Je lui en avais fait la remarque un jour où il me reprochait de ne plus passer le voir à l’atelier. Il espérait que je reviendrais à mes premières amours, à ce qui avait engagé ma vie et déterminé ma carrière : le théâtre.
Je ne peux même pas me dire que je vais le faire pour lui, pour lui faire plaisir, lui qui n’attendait que ça. Tout à l’heure, il ne sera pas là.
Il nous a quittés le 1er janvier 1982, cinq ans déjà. On l’a hospitalisé, les médecins ont établi un mauvais diagnostic, nous ont soutenu que son état ne méritait pas d’inquiétude. Le lendemain, il était parti, sans que nous ayons pu lui dire au revoir. Sa mort m’a laissé penaud, idiot. Comme s’il avait dû être toujours là, continuer d’aller au Louvre le dimanche, dessiner sur les coins de table pour toujours. Ça n’avait pas de sens qu’il ne soit plus là.
En plus de mon chagrin, j’ai dû supporter la quasi-indifférence dans laquelle il est mort. Alors qu’il avait été un grand sculpteur, décoré de la Légion d’honneur, sa disparition n’a suscité que quelques rares mentions.
Aucun hommage ne lui a été rendu par le ministre de la Culture de l’époque. Je m’en suis offusqué tout haut, livrant des déclarations acerbes dans les médias. Et l’on m’a entendu. Jack Lang a, quant à lui, réparé son silence en permettant que deux bronzes, Vénus et Apollon, soient placés dans le jardin des Tuileries. Une plaque a ensuite été posée sur la Cinémathèque. Et, finalement, Philippe Douste-Blazy, avec le concours du conservateur Emmanuelle Bréon, auteur d’un catalogue raisonné de l’œuvre de Papa, a monté une commission chargée de nous aider à créer un musée qui lui soit dédié.
Avec ma sœur Muriel et mon frère Alain, après des années de combat, nous avons réussi à ouvrir le 18 décembre 2010, à Boulogne-Billancourt, un musée qui appartient à la ville et où sont réunies les œuvres de notre père.