Mille vies valent mieux qu'une
- Автор: Belmondo Jean-Paul
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213700977
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
Avec mon copain maquilleur Charly Koubesserian, dont j’avais réclamé la compagnie à la production, nous avons eu l’idée d’organiser une conférence de presse devant la chambre du réalisateur, mais sans journalistes. Grâce à seulement toutes les chaises de l’hôtel que nous avions déplacées, et quelques tables aussi. Quand, au matin, il a voulu s’extraire de sa chambre, il n’a pas pu. Dix bonnes minutes ont été nécessaires à sa délivrance.
Comme Charly se croyait à l’abri de mes canulars, j’ai décidé de lui réserver le traitement que j’infligeais notamment à Philippe de Broca. J’ai entièrement vidé sa chambre, en jetant le mobilier par la fenêtre. Même le lit. Le patron de l’hôtel est monté l’engueuler, convaincu qu’il était fou et avait fait ça lui-même. Il se défendait avec un argument qu’il supposait imparable : « Mais, monsieur, pourquoi aurais-je jeté mon propre lit ? Le lit d’un autre, à la rigueur, mais le mien ? »
Le même monsieur s’est presque évanoui quelques jours plus tard quand il a découvert que le majestueux sapin de Noël qui trônait fièrement dans le hall de son établissement était recouvert de papier toilette rose. Charly et moi avions eu l’idée d’agrémenter avec un peu d’originalité et de fluidité une décoration un peu trop classique et rigide, faite de boules et d’étoiles.
L’Héritier était une réussite. Le maître de Labro, Jean-Pierre Melville, avait été le premier à le voir à une projection organisée spécialement pour lui, et il en était sorti fou de bonheur pour ce disciple qu’il avait aidé et pour moi qu’il trouvait très bon. Et le public avait le même goût que Melville. Il s’est pressé dans les salles de cinéma pour le voir.
Pourtant, je mourais encore une fois dans ce film — ce qui avait déplu à la production, qui craignait de peiner les spectateurs et de freiner les entrées. À Philippe Labro, on a longtemps reproché la fin tragique de son personnage. Il n’est pas impossible, en effet, qu’elle ait atténué le succès, déjà très honorable, de L’Héritier.
Me plonger dans des habits complexes et inédits ne m’interdisait pas de faire l’idiot par ailleurs. Au cinéma et dans la vie. C’est avec Chabrol aux manettes que j’ai produit mon premier film, Docteur Popaul, une farce cynique et improbable, tirée d’un bouquin d’Hubert Monteilhet, Meurtres à loisir, que m’avait fait connaître Lebovici. Je lançais ma société de production, Cerito, avec mon frère que j’avais débauché des pétroles sahariens pour le mettre à la direction. Il était parfaitement compétent pour ce rôle, le seul hic étant son impossibilité de monter dans un avion, après avoir réchappé à deux accidents en l’air. Pour nous rejoindre à temps sur les tournages, il devait parfois partir trois semaines plus tôt, en voiture ou par bateau.
Pour démarrer Cerito, il me fallait une bonne comédie. Celle-ci me semblait adéquate, surtout avec des actrices telles que Mia Farrow et Laura Antonelli, que je retrouvais avec une joie intense après avoir été touché pendant le tournage des Mariés de l’an II. C’est précisément le tournage de Doctor Popaul qui nous a intimement rapprochés, et qui a poussé des journalistes peu scrupuleux à révéler notre amour naissant dans leurs colonnes, alors que Laura était mariée, et moi encore officiellement en couple avec Ursula.
Encore une fois, leurs méthodes de chacals me dégoûtaient et m’ont incité à porter plainte. En attendant, nous coulions des jours heureux de tournage, travaillant le jour, buvant et riant la nuit. Mia Farrow, qu’il avait fallu enlaidir pour son rôle, en lui ajoutant des lunettes et de fausses dents, paraissait très souvent confondre les deux, ou ne vivre que la nuit.
Dans mon nouveau rôle de producteur, j’avoue m’être rongé les sangs. C’était une première pour moi, je n’étais pas sûr du coup. Je craignais d’amorcer ma carrière dans ce fauteuil par un échec cuisant.
Les critiques ont réagi, comme prévu, très négativement, mais n’ont pas influé sur le public, qui s’est déplacé. J’étais sauvé.
Entre deux occupations ou rôles sérieux, il fallait bien que je rattrape ma légèreté. Alors, après L’Héritier, j’ai foncé dans un projet proposé par mes deux acolytes de toujours, Mnouchkine et Broca. Ils avaient récupéré un scénario écrit par Francis Veber (qui a finalement exigé d’être ôté de l’affiche) dont le héros leur semblait taillé sur mesure pour moi.
Il s’agissait d’un écrivain charmant et looser, un peu couillon, François Merlin, qui se transforme en super-héros, double outré de James Bond, dans les fictions qu’il est contraint d’imaginer à la chaîne pour survivre dans des conditions précaires. Remanié par Philippe de Broca et Jean-Paul Rappeneau, ce personnage est devenu Le Magnifique. Et j’ai décidé de le coproduire avec Ariane Films, la boîte de Mnouchkine, et validé l’idée de Philippe d’engager Jacqueline Bisset pour me donner la réplique. Nous avons mis dans le film tous les moyens nécessaires à l’éclat recherché pour la partie Bob Saint-Clar, nous déplaçant dans tout le Mexique, dans des conditions luxueuses. Même si, pour ma part, à l’issue d’un regrettable malentendu, j’ai dû en profiter avec une cheville plâtrée et une élongation du tendon. Je devais me jeter d’une voiture conduite par Jacqueline dans un tas de cartons. Le calcul de la vitesse nécessaire à une chute réussie, amortie par le nombre de cartons adéquat, avait été fait en kilomètres alors que nous utilisions une voiture américaine.
Quand Broca a conseillé à Jacqueline de rouler « à 50/60 », elle a cru qu’il parlait en miles et a lancé la voiture à 110 kilomètres à l’heure. Ce qui était beaucoup trop rapide et rendait le matelas de cartons inefficace à me réceptionner en douceur. Je me suis salement croûté.
Ce petit accident de travail, survenu à cause d’un quiproquo, n’a pas entravé ma propension pathologique à faire des blagues, avec la complicité de Philippe de Broca. Ainsi, nous avons trouvé une vieille ivrogne mexicaine dans la rue et l’avons ramenée dans la chambre de Charly, mon ami maquilleur. Puis nous avons imaginé un prétexte pour l’attirer dans sa chambre, puis l’y enfermer avec sa nouvelle copine. Malheureusement pour la propriétaire du lieu où nous logions, une dame fort charmante, l’anniversaire de mes quarante ans tombait précisément pendant notre séjour chez elle.
Le soir du 9 avril, nous avons passé toutes les limites dans l’hôtel. Cette fois, nous n’avons pas vidé la piscine, mais l’avons remplie. Avec tout ce qui nous tombait sous la main. D’abord les verres, puis les assiettes, puis les chaises, puis les tables, puis les gens — même ce pauvre Charly, qui ne savait pas nager… Un massacre en règle de l’équipement, un Fort Apache du mobilier. Le lendemain matin, encore totalement imbibé des boissons alcoolisées de la veille, j’ai utilisé les deux neurones encore valides dans mon cerveau pour aller présenter mes excuses à la patronne et lui demander la facture de la casse dont je comptais bien m’acquitter. Mais, alors que je l’interrogeais sur le montant qu’il me fallait régler, elle m’a répondu par une question :
« Est-ce que vous vous êtes bien amusé, monsieur Belmondo ?
— Oh oui, comme un fou !
— Alors vous ne me devez rien ! »
Plus de quarante ans après, que cette femme soit remerciée pour la noblesse de son geste.