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Sous les vents de Neptune

Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:

Cette formation sur les empreintes génétiques au Québec, Jean-Baptiste Adamsberg l’accueille avec soulagement. Deux semaines sans subir l'inexplicable hostilité de son adjoint Danglard, le paradis ! Mais une coupure de presse ravive de pesants souvenirs sur un meurtre commis durant sa jeunesse qui mettait en cause son frère Raphaël, disparu depuis. Le tueur au Trident serait-il de retour ? Un malaise et un coma éthylique plus tard, Adamsberg perd le contrôle. Seules la mansuétude d’un Danglard et l’ingéniosité de sa collaboratrice Violette Retancourt pourront le sortir, presque indemne, des affres du passé.
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— Vous montez dans la voiture de Raphaël, vous la laissez à Ottawa, à l’angle de North Street et du boulevard Laurier. De là, vous prenez le car de onze heures quarante pour Montréal. Raphaël, le vrai, partira bien plus tard, en soirée ou le lendemain matin. Les cops auront levé la garde. Il aura récupéré sa voiture et rentrera à Detroit.

— Mais pourquoi ne pas faire plus simple ? proposa Adamsberg. Raphaël arrive avant l’appel du surintendant, je prends son costume et sa voiture et je file avant l’alerte. Et lui s’en va aussitôt après moi par le car. On s’épargne tout le risque du close-combat dans la salle de bains. Quand ils débarqueront, il n’y aura plus personne, ni lui, ni moi.

— Sauf son nom sur le registre, ou, s’il vient en visiteur, son passage éclair. On ne complique pas pour le plaisir, commissaire, mais pour ne pas fourrer Raphaël dans les emmerdements. S’il arrive avant le constat de fuite, il sera immanquablement repéré. Les cops interrogeront le réceptionniste et apprendront qu’un Raphaël Adamsberg s’est présenté le matin même à l’hôtel pour en repartir aussitôt. Ou qu’un visiteur vous a demandé. C’est grave. Ils pigeront le coup de la substitution et Raphaël sera rattrapé à Detroit, avec une inculpation de complicité sur le dos. En revanche, s’il arrive une fois les chambres fouillées et la fuite constatée, il passera inaperçu au milieu des clients et ne sera tenu pour responsable de rien. Au pire, si les cops repèrent son nom plus tard, on ne pourra que lui reprocher d’être venu rendre visite à son frère et de l’avoir manqué, ce qui n’est pas un délit.

Adamsberg regarda attentivement Retancourt.

— C’est évident, dit-il. Raphaël doit venir plus tard, et j’aurais dû y penser. Je suis flic, tout de même. Je ne sais plus raisonner ?

— En flic, non, répondit doucement Retancourt. Vous réagissez en criminel traqué, pas en flic. Vous avez provisoirement changé de terrain, vous êtes du côté défavorisé, où l’on a le soleil dans l’œil. Cela vous reviendra dès que vous serez à Paris.

Adamsberg acquiesça. Criminel traqué et réflexes de fuite, sans vue d’ensemble ni coordination des détails.

— Et vous ? Quand pourrez-vous filer ?

— Quand ils auront fini d’explorer le secteur et compris leur malheur. Ils lèveront la surveillance pour vous chercher sur les routes et aux aéroports. Je vous rejoins à Montréal sitôt qu’ils ont vidé le parc.

— Où ?

— Chez un bon chum. Je n’ai pas de talent pour décrocher des liaisons de sentier mais je me fais des amis dans chaque port. D’une part parce que j’aime ça, ensuite parce que cela peut servir. Basile nous abritera à coup sûr.

— Parfait, murmura Raphaël, parfait.

Adamsberg hocha la tête silencieusement.

— Raphaël, dit Retancourt en se levant, pourriez-vous me prêter une chambre ? J’aimerais dormir. On doit rouler toute la nuit.

— Toi aussi, dit Raphaël à son frère. Pendant que vous vous reposez, j’irai chercher le peignoir.

Retancourt inscrivit ses mensurations sur un papier.

— Je ne pense pas que nos deux suiveurs vous fileront, dit-elle. Ils vont rester en planque devant l’immeuble. Mais revenez avec des provisions, du pain, des légumes. Cela fera plus vrai.

Étendu sur le lit de son frère, Adamsberg n’était pas capable de dormir. Sa nuit du 26 octobre le harcelait comme une douleur physique. Ivre sur ce sentier et en fureur contre Noëlla et la terre entière. Contre Danglard, Camille, le nouveau père, Fulgence, une véritable boule de haine qu’il ne contrôlait plus, et depuis un moment déjà. Le chantier. Un trident, forcément. Quoi de mieux pour dessoucher les arbres ? Il l’avait vu, quand il parlait au gardien ou traversait la forêt. Il savait qu’il était là. Marcher bourré dans la nuit, avalé par l’obsession du juge et le besoin de retrouver son frère. Apercevoir Noëlla le guettant comme une proie. La boule de haine explose, le chemin vers son frère s’ouvre, le juge entre dans sa peau. Il saisit l’arme. Qui d’autre sur ce sentier désert ? Il assomme la jeune fille. Il arrache cette ceinture de cuir qui l’empêche d’avoir accès au ventre. Il la jette dans les feuilles. Et il tue, d’un coup de trident. Il casse la glace du lac, il y enfonce la morte, il jette des pierres dessus. Exactement comme il l’avait fait trente ans plus tôt dans la Torque, pour le poinçon de Raphaël. Les mêmes gestes. Il balance le trident dans l’Outaouais, qui l’emporte dans ses chutes vers le Saint-Laurent. Puis il erre, il marche, il tombe dans l’inconscience et dans une volonté d’oubli. Quand il se réveille, tout s’est englouti dans les profondeurs inaccessibles de la mémoire.

Adamsberg se sentit glacé et rabattit le duvet sur lui. Fuir. Le corps à corps. Se plaquer nu contre la peau de cette femme. Conditions extrêmes. Fuir et vivre en meurtrier pourchassé, qu’il était peut-être.

Change de terrain, change d’angle de vue. Redeviens flic, pour quelques secondes. Une des questions qu’il avait posées à Retancourt, oubliée dans le flot catastrophique du dossier vert, revint à l’avant de ses pensées. Comment Laliberté avait-il appris qu’il avait perdu la mémoire de sa nuit ? Parce que quelqu’un le lui avait dit. Et ce fait, seul Danglard le savait. Et qui avait pu suggérer au surintendant le caractère obsessionnel de sa poursuite ? Danglard connaissait seul l’emprise du juge sur sa vie. Danglard qui s’opposait à lui depuis un an, en défense de Camille. Danglard qui avait choisi son camp, qui l’avait insulté. Adamsberg ferma les yeux et posa ses bras sur son visage. Le pur Adrien Danglard. Son noble et fidèle adjoint.

À six heures du soir, Raphaël entra dans la chambre. Il regarda un moment son frère dormir, observant ce visage par lequel affluait son enfance. Il s’assit sur le lit et secoua doucement Adamsberg par l’épaule.

Le commissaire se redressa sur un coude.

— C’est l’heure de partir, Jean-Baptiste.

— L’heure de fuir, dit Adamsberg en s’asseyant, cherchant ses chaussures dans l’obscurité.

— C’est par ma faute, dit Raphaël après un silence. Je t’ai coincé la vie.

— Ne dis pas ce truc. Tu n’as rien coincé du tout.

— Je t’ai coincé.

— Pas du tout.

— Si. Et tu es venu me rejoindre dans le bourbier de la Torque.

Adamsberg laça une de ses chaussures avec lenteur.

— Tu crois que c’est possible ? demanda-t-il. Tu crois que je l’ai tuée ?

— Et moi ? Tu crois que je l’ai tuée ?

Adamsberg regarda son frère.

— Tu n’aurais pas pu frapper trois coups en ligne.

— Tu te souviens comme elle était jolie, Lise ? Légère et passionnée comme le vent.

— Mais moi, je n’aimais pas Noëlla. Et j’avais un trident. C’était possible.

— Juste possible.

— Possible ou très possible ? Très possible ou très vrai, Raphaël ?

Raphaël posa son menton sur sa main.

— Ma réponse est ta réponse, dit-il.

Adamsberg attacha sa seconde chaussure.

— Tu te souviens quand un moustique s’était fourré tout au fond de ton oreille pendant deux heures ?

— Oui, dit Raphaël en souriant. Son vrombissement me rendait fou.

— Et on craignait que tu ne deviennes vraiment fou avant la mort du moustique. On a fait le noir complet dans la maison, et j’ai tenu une bougie tout contre ton oreille. C’était une idée du curé Grégoire : « On va t’exorciser, mon bonhomme. » Ses blagues de curé, quoi. Tu te souviens ? Et le moustique a rampé hors du canal jusqu’à la flamme. Et il s’est brûlé les ailes avec un petit bruit. Tu te souviens du petit bruit ?

— Oui. Grégoire a dit : « Le diable crépite dans le feu de l’enfer. » Ses blagues de curé, quoi.

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