Les Habits Noirs Tome I
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome I». Краткое содержание книги:
La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître à tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée à égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront à chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit à s'enfuir…
Celui-là, pourtant, était un vrai pêcheur, un pêcheur classique, porteur de tout un arsenal de destruction. Il avait aux pieds des souliers imperméables, recouverts par de longues guêtres en cuir-toile, fabriquées à New York, tout spécialement pour la pêche de la baleine dans les mers polaires; ces guêtres pinçaient une culotte de peau de daim sur laquelle se boutonnait une casaque de marin, modèle anglais, étoffe canadienne. Sa casquette, en forme de moitié de melon, venait de la Nouvelle-Orléans. Deux courroies, un peu moins larges que la buffleterie des gendarmes, soutenaient, d’un côté son nécessaire de pêche, de l’autre son garde-manger; une boîte supplémentaire contenant un rassortiment recherché d’asticots indigènes et exotiques, pendait à sa ceinture de cuir verni. Près de lui reposaient des lignes admirablement montées, les unes simples, les autres à tourniquet, un vase d’argent plein de sang de bœuf et plusieurs filets à main pour soulager le crin, chargé de trop gros poissons.
Et le pêcheur lui-même était, s’il est possible, encore plus beau que son attirail. Il avait un toupet, sous son demi-cantaloup, un toupet blond, frisé à l’enfant; ses joues pleines, rondes, appétissantes, gardaient cette fraîcheur luisante et légèrement couperosée de l’homme de cinquante ans, conservé avec soin; ses membres étaient grêles, mais son ventre bien portant formait ballon sous sa casaque et la relevait en pointe de la façon la plus galante.
Il faut renoncer à peindre le mépris mutuel et profond que se témoignaient les deux pêcheurs. Le pêcheur à la ficelle qui prenait du poisson quittait la place de temps en temps et traversait le chemin de halage pour inspecter un objet déposé dans le champ de luzerne voisin, et chaque fois qu’il accomplissait le manège, sa figure hétéroclite prenait une expression attendrie; en revenant, il ne manquait jamais de regarder son voisin d’un air provocant et narquois; le pêcheur, propriétaire des engins perfectionnés, lançait alors à son émule des œillades obliques où l’envie le disputait au dédain. Ils ne s’étaient pas encore parlé.
– Bourgeois, dit tout à coup le pauvre hère en tirant de l’eau une ablette frétillante, à quelques pouces du bouchon fastueux, mais immobile, de l’amateur, ça vous amuse de pêcher comme ça le dimanche?
– Mon brave, répondit l’autre, du haut de sa grandeur, je ne m’adresse pas à ces insectes, dont vous semblez vous contenter.
– À quoi vous adressez-vous, bourgeois?
– J’ai promis un brochet de quatorze livres à Mme Champion… Faites silence, je vous prie, car le son de la voix humaine écarte le poisson.
– Vous amenez bien chou blanc sans ça, bourgeois!
M. Champion se redressa en homme qui veut couper court à un entretien compromettant, mais il n’eut pas besoin de réclamer une seconde fois le silence. Le pauvre hère avait changé tout à coup de contenance et tendait avidement l’oreille. Un son vague et sourd, bien connu des riverains du canal, venait du côté de Paris. L’homme à la ficelle n’écouta qu’un instant et sa maigre figure prit une expression solennelle.
– Le bateau-poste! murmura-t-il. C’est fini de rire. On va savoir! En même temps, il roula sa ligne et la mit dans sa poche. M.
Champion toussa, rougit et dit:
– Combien vos insectes, mon brave?
L’homme à la ficelle attendait évidemment cette proposition, car il sourit en répondant:
– Ça fera tout de même plaisir à Madame, en place du brochet dans les quatorze livres.
– Fi donc! s’écria M. Champion indigné, ai-je l’air d’un homme qui rapporte de la friture à la maison?
– Oh! non, repartit le voisin, jamais.
– Je vous achète vos animalcules pour amorcer mes lignes. Combien?
Le mouchoir fut ouvert et les goujons argentés brillèrent sur l’herbe aux derniers rayons du soleil. M. Champion, malgré lui, les couvrait d’un regard de concupiscence. On entendait déjà distinctement le galop de l’attelage.
– Un sou pièce, dit le voisin, à cause de l’attelage.
– Un franc le tout, offrit M. Champion.
Le voisin allait se débattre, lorsque la tête des chevaux parut au sommet de la montée du pont. Il tendit la main vivement et arracha plutôt qu’il ne prit la pièce de vingt sous entre l’index et le pouce de M. Champion. Sans ajouter un mot, il ramassa son mouchoir, laissant les goujons éparpillés sur l’herbe, et s’élança dans le champ de luzerne qui s’étendait entre le chemin de halage et la forêt. Il était temps, si, comme vous l’eussiez jugé vraisemblable, l’homme au tablier de pharmacien avait intérêt à éviter la rencontre du bateau. Les chevaux, lancés à pleine course, arrivaient sur le pêcheur de brochets, occupé à colliger son butin, et quelques goujons restaient épars sur la voie au moment où il s’accroupit pour laisser passer la corde.
– Oh! hé! monsieur Champion! cria le capitaine; toujours solide au poste? Avons-nous fait bonne pêche?
– Assez, assez, monsieur Pattu, nonobstant l’effroi que ce nouveau mode de navigation répand parmi les habitants de l’onde.
Ce disant, l’orgueilleux montrait avec une triomphante modestie les goujons du pauvre voisin. L’Aigle de Meaux n° 2 fila devant lui comme une flèche.
Le voisin, pendant cela, s’était coulé derrière la haie séparant le champ de luzerne du chemin de halage. Au moment où le bateau passait, il mit sa tête crépue à une ouverture de la haie et regarda de toute la puissance de ses yeux. Un frémissement nerveux agita bientôt son corps, sa face rouge devint blême et une larme brilla au bord de sa paupière.
– Ah! Similor! Similor! murmura-t-il d’une voix plaintive, c’est donc vrai que tu trompes l’amitié!
Les grandes émotions sont courtes. D’ailleurs, Similor exerçait sur Échalot une attraction irrésistible. Du revers de sa main tremblante ce dernier essuya ses yeux et s’élança. Mais il ne fit qu’un pas.
– Saladin! prononça-t-il avec émotion; j’allais oublier Saladin!
Il revint en arrière et prit dans une haute touffe de luzerne un objet de forme oblongue, dont la nature était assez malaisée à deviner, mais qui ressemblait pourtant à ces enfants de carton que le traître enlève au prologue des mélodrames et qui doivent, plus tard, devenir, selon leur sexe, le jeune premier ou la jeune première de la pièce. L’objet avait une courroie; Échalot passa la courroie à son cou et jeta l’objet sur son dos en disant:
– Sois calme, Saladin!
Puis il prit sa course le long de la haie avec une rapidité que n’eût point permis sa lourde apparence. Son intention était évidemment de lutter avec le galop des chevaux. Il y eut bientôt sur son visage une épaisse couche de rouge, et la sueur inonda ses tempes, mais il allait toujours, regardant le bateau par-dessus les broussailles et murmurant malgré lui le nom de Similor. Au bout de quatre ou cinq cents pas cependant, l’objet, secoué outre mesure, s’éveilla et se mit à crier comme un jeune aigle. Qu’il fût ou non de carton, il avait une voix magnifique. Échalot lui fit des remontrances avec douceur:
– Taisez son petit bec à Bibi, lui dit-il sans ralentir le pas; je vais te le boucher, Saladin, si tu continues! Nous allons à papa, tu vois bien, failli merle!