Les Habits Noirs Tome I
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome I». Краткое содержание книги:
La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître à tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée à égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront à chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit à s'enfuir…
– Conducteur, répéta le chapeau gris en s’adressant de nouveau à l’audacieux navigateur de qui dépendaient les destinées de L’Aigle de Meaux n° 2, j’ai l’avantage de redemander si nous sommes encore loin du château de M. Schwartz?
M. Pattu, le capitaine, habitué à regarder d’un œil froid les tempêtes du canal de l’Ourcq, fut blessé au vif par ce mot de «conducteur».
– À qui croyez-vous parler, l’homme? répliqua-t-il fièrement.
Le chapeau gris repartit avec la dignité courtoise d’un raffiné d’honneur qui entame une querelle:
– Je ne méprise personne, mais je veux qu’on m’appelle Monsieur, devant mon nom de Similor, quand j’ai payé ma place intégralement comptant au bureau!
Le capitaine haussa les épaules, tourna le dos et alluma un cigare à paille pour arpenter le pont. M. Similor le suivit; il ôta son vieux chapeau gris avant de l’aborder et découvrit ainsi un de ces fronts terreux où la chevelure semble collée par le poids du mouchoir qui va chercher un asile sous le couvre-chef inamovible.
– Conducteur, dit M. Similor cette fois avec une politesse tout à fait exagérée, quoique versé plus spécialement dans la danse des salons, dont j’ai tous les brevets, on a cultivé aussi la contre-pointe et l’escrime française à ses moments de loisir. On vous offre conséquemment une tripotée, comme quoi je suis mécontent de votre conduite grossière à l’égard d’un artiste tel que moi!
Le premier mouvement du capitaine fut un geste vif qui prouvait du nerf. Il était vigoureux et bien taillé. La conscience seule de la haute position qu’il occupait à bord de L’Aigle de Meaux n° 2 l’arrêta.
– L’homme, répliqua-t-il en baissant la voix, mes passagers ouvrent l’œil; pas de scandale! Vous avez ravalé un officier jusqu’au conducteur, ça mérite explication en lieu convenable. Vous me trouverez, soit à Meaux, soit à Paris, de deux jours l’un, au siège de l’administration, à midi; le soir, à l’hôtel du Cygne-de-la-Croix, à Meaux, et à Paris, à l’estaminet de L’Épi-Scié, derrière La Galiote du boulevard du Temple.
– C’est bien, conducteur, on a saisi! dit avec gravité Similor qui remit son chapeau sur sa tête. Vous aurez votre compte en règle, avec les quatre au cent!
– Il fera jour demain! grommela le capitaine, en réponse à cette dernière menace.
Ces simples paroles produisirent sur M. Similor un effet qui tenait du prodige. Il pâlit, puis le sang vint à ses joues; un étonnement mêlé d’effroi remplaça l’expression provocante de son visage; ses yeux, ornés de cils incolores, se prirent à battre comme si un coup de soleil les eut frappés. Il voulut parler, mais il ne put; il essaya de marcher pour rejoindre le capitaine qui s’éloignait, ses chaussons de lisière étaient rivés au plancher du pont. C’était un homme foudroyé.
Tout le monde a pu lire des histoires intéressantes où il y a de ces mots qui sont des talismans.
C’était un mot ou plutôt c’étaient quatre mots qui avaient fait pâlir et rougir M. Similor: Il fera jour demain. Chez nous, en tout temps, on conspire. Ces quatre mots ressemblaient assez à ces formules, terribles au fond, qui sonnent plus haut qu’un tocsin à des heures funestes.
M. Similor, sous ses haillons, le capitaine Pattu, sous sa livrée, n’avaient pas l’air d’être des hommes politiques; mais en ces matières, peut-on se fier aux apparences? Leur style lui-même ne prouvait rien.
– Il en mange! telle fut la première pensée du chapeau gris, qui ajouta en lui-même avec un frisson:
«Dire qu’on ne peut pas faire un pas dans Paris sans marcher dessus quelqu’un qui en mange!»
M. Similor était un ancien maître à danser de la barrière d’Italie. Jamais il n’avait choisi ses élèves parmi les princes ni parmi les banquiers: sa clientèle était au régiment et à l’atelier; il n’avait pas fait fortune. Doué d’une âme ambitieuse, Similor avait mis de côté son art pour entreprendre les «affaires». Il est certain qu’il voyait la vie en large et visait à un crédit illimité au restaurant du Grand-Vainqueur, avec trois cents francs de loyer quelque part et l’argent de poche pour trôner au balcon du théâtre Montparnasse. Des aspirations aussi folles peuvent mener loin.
Peut-être descendait-il d’une famille historique par les femmes; le mystère le plus absolu enveloppait sa naissance. Son nom ressemblait à un sobriquet; il nourrissait en secret l’espoir de le rendre célèbre. Comment? les mémoires du temps sont muets à cet égard. On peut dire seulement qu’il appartenait à cette école réaliste qui, en dehors de l’art, vend honnêtement des contremarques et rabat avec complaisance, pour un salaire facultatif et modeste, le marchepied des voitures. Ce n’était pas un oisif, car tantôt il distribuait des prospectus de restaurant et tantôt il arrachait nuitamment les affiches de spectacle. On l’avait vu aussi parfois retenir des places à la queue des théâtres et guetter les Anglais dans la cour des diligences pour leur apprendre le chemin des lieux suspects. Peu à peu, cependant, il s’était retiré de cette existence laborieuse. Le mystère se faisait autour de lui. Il travaillait encore, mais à quoi? Encore un secret.
Secret profond, même pour Échalot, l’ami fidèle et dévoué qui lui donnait présentement asile, car Similor avait vendu son lit pour briller. Ses mœurs n’étaient pas pures; il prodiguait follement ses ressources.
Échalot le Pylade, nature plus solide, avait au moins une position sociale; il tenait une agence générale, à son sixième étage du carré Saint-Martin, et faisait, mais en vain, tous ses efforts pour être honnête.
Depuis quelques jours, Échalot nourrissait des soupçons contre Similor. Celui-ci faisait de longues absences et laissait Saladin à la garde de son ami. Ultérieurement nous saurons ce que c’était que Saladin. Quand on interrogeait Similor, ses réponses, habilement évasives, laissaient entendre que d’immenses intérêts dépendaient de sa discrétion.
– J’en mange! disait-il avec une emphase qui redoublait la fièvre curieuse d’Échalot.
Et quand on le pressait, il ajoutait mystérieusement:
– J’ai levé la main que je me couperais la langue!
Au milieu d’un groupe de passagers, petits négociants de Meaux et campagnards des villages situés sur la route, un personnage fort bien couvert tenait le dé de la conversation, dont le château de Boisrenaud, nommé à l’improviste, faisait justement les frais. Ce personnage, petit, mais doué d’une figure majestueuse qu’embellissait encore une paire de lunettes d’or, parlait avec l’heureuse abondance qui s’acquiert au palais, prenait pour s’écouter des poses nobles et marchait dans des souliers bacards.
– Je vais précisément dîner au château, disait-il. Le baron et moi nous sommes de vieux camarades, et je lui donne ma soirée du dimanche. Il n’a pas toujours roulé sur l’or, ce garçon-là.
– On dit qu’il a péché ses premiers cent mille francs dans la bouteille au noir! interrompit un natif de Vaujours, jaloux à la fois des millions du baron et de la faconde du passager bien couvert.