Les Habits Noirs Tome I
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome I». Краткое содержание книги:
La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître à tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée à égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront à chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit à s'enfuir…
– On dit ça et ça, répliqua ce dernier.
– Ça quoi et ça qu’est-ce? demanda aigrement le natif.
– Ça et ça, monsieur, je dis bien. Il y a un fait curieux et qui étonne le vulgaire. Moi, j’ai eu l’honneur d’appartenir à des assemblées délibérantes. Avec mille francs, vous m’entendez, avec mille pièces de vingt sous. M. Schwartz a gagné, à Paris, en quinze mois, quatre cent mille francs.
– Absurde! dit l’indigène avec franchise.
– Permettez… si vous connaissiez l’art de grouper les chiffres…
– Je connais le commerce honnête!
– Permettez!… vous parlez à un ancien député… M. Cotentin de la Lourdeville… et vous parlez d’un capitaliste qui possède maintenant plus de vingt millions liquides…
– Et solides? demanda insolemment le natif.
– Comme les tours de Notre-Dame. Voulez-vous que je vous explique?…
– Le gain de quatre cents capitaux pour un en quinze mois! Je veux bien.
– C’est simple comme bonjour. Prenez seulement la peine d’écouter.
M. Cotentin de la Lourdeville fit un pas et ses souliers gagirent. La galerie attentive l’entoura.
– Pour faire fortune, d’avis reprit-il, il faut ça et ça, et puis ça. En 1825, je me souviens d’avoir plaidé l’affaire Maynotte à la même époque et je l’aurais gagnée haut la main, sans l’accusé qui était un nigaud. En 1825, M. Schwartz arriva à Paris avec mille francs. Connaissez-vous les Halles? M. Schwartz avait son idée. Dans la rue de la Ferronnerie, il loua une chambre. Il y avait aux Halles un vieux Schwartz qui donnait des leçons de petite semaine. Notre Schwartz à nous prit pour cent sous de leçons.
«Quelle spéculation, messieurs, si on la connaissait bien! Mais il faut tenir dur et veiller au gain! Cinq francs prêtés le lundi, six francs rendus le dimanche. Voilà l’élément. Il est joli M. Schwartz, sortant des mains du vieux Schwartz, fit un bureau dans sa mansarde. Ses mille francs, prêtés jusqu’au dernier sou, produisirent, au taux légal de la petite semaine, mille deux cents francs ronds le premier dimanche; le second dimanche, ses mille deux cents francs lui rapportèrent mille quatre cent quarante francs; le troisième, il eut mille sept cent vingt-huit francs; le quatrième, deux mille soixante-treize francs cinquante centimes… Admettez-vous cela? Oui, on ne va pas contre les chiffres. Négligeons les soixante-treize francs cinquante centimes pour les frais, non-valeurs, etc. Le principe reste celui-ci: capital doublé en vingt-huit jours. Eh bien! accordons le mois rond, pour désarmer toute objection… j’aime mieux concéder ça et ça que d’être taxé d’exagération. Y êtes-vous? Quatre mille francs le deuxième mois, n’est-ce pas? huit mille francs le troisième, seize mille francs le quatrième, trente-deux mille francs le cinquième, soixante quatre mille francs le sixième, cent vingt-huit mille francs le septième, deux cent cinquante-six mille francs le huitième, cinq cent douze mille francs le neuvième… Je vous fais observer que nous avons déjà dépassé le but.
Le natif voulut protester.
– Permettez! s’écria Cotentin de la Lourdeville. Au quinzième mois, en suivant cette progression géométrique, nous obtenons trente-deux millions sept cent soixante-huit mille francs, ce qui est un agréable résultat. Je prévois vos objections; je fais plus, je les approuve. Il y a les mécomptes… Ça et ça… En outre, arrivé à un certain chiffre, on trouve difficilement dans l’enceinte des Halles deux ou trois millions de marchandises des quatre saisons qui vous empruntent cinq francs par semaine. Tel est l’écueil. Aussi, après quinze mois, M. Schwartz, quand il se maria, n’avait encore que quatre cent mille francs, c’est-à-dire la quatre-vingt-deuxième partie de ce qu’il aurait dû avoir. Et encore, bien des gens l’accusèrent d’avoir trouvé, pour parfaire la somme, quelque objet qui n’était point perdu…
Pendant que la galerie riait ou s’étonnait, Similor avait suivi avidement ces calculs aussi exacts qu’avantageux. Depuis bien longtemps, il cherchait un moyen de se baigner dans l’or. Il allait aborder poliment M. Cotentin de la Lourdeville, pour lui demander où l’on se procurait les premiers mille francs, lorsqu’un singulier attelage, qui longeait, en trottinant, les bords du canal, attira tout à coup l’attention des passagers. C’était une manière de panier, posé sur deux roues de brouette et traîné par un vieux chien de boucher.
L’automédon de ce char était un bonhomme à barbe fauve, dont le costume ressemblait à celui des commissionnaires. En un clin d’œil, tous les passagers furent à la balustrade regardant et répétant:
– Trois-Pattes! Voilà Trois-Pattes et son carrosse!
– Trois-Pattes, l’estropié de la cour du Plat-d’Étain!
– C’est dimanche: il va dîner chez son banquier.
– C’est dimanche: il va souper chez sa belle.
– Le baron Schwartz…
– La comtesse Corona…
– Bonjour, Trois-Pattes!
– Hue! mendiant!
Ainsi s’exprimaient les marchandes de légumes de Sevran et la jeunesse dorée du Vert-Galant. Similor seul, il faut le dire à sa louange, souleva son vieux chapeau gris et dit avec courtoisie:
– Salut à vous, monsieur Mathieu!
M. Mathieu ou Trois-Pattes, comme on voudra l’appeler, ne tourna même pas la tête. Seulement, quand le bateau l’eut dépassé, son regard moqueur enfila le pont. La vue de la jeune fille qui rêvait tristement adoucit l’expression de ses traits et le fit sourire.
II Un brochet de quatorze livres
À une lieue en avant de l’équipage de Trois-Pattes, ce mendiant à qui les gaietés riveraines donnaient un baron pour banquier et pour favorite une comtesse, deux hommes pêchaient à la ligne, non loin du fameux château de Boisrenaud, qui avait pour lui seul un débarcadère. M. Schwartz, le maître du château de Boisrenaud et l’un des principaux actionnaires des bateaux-poste, valait bien cela.
Nos deux hommes étaient voisins et rivaux d’honneur. Un peintre aurait pu les prendre pour sujet d’un tableau de genre, intitulé: le Riche et le Pauvre. Le pauvre, plus mal couvert encore que notre ambitieux Similor, avait tournure d’infirmier en disponibilité et portait l’uniforme, usé lamentablement, des garçons en pharmacie; son tablier de toile grise, à besace, n’était plus qu’un lambeau. C’était un brun, coiffé de cheveux noirs ébouriffés sous son chapeau de paille en ruine, dont les bords avaient deux ou trois échancrures de plat à barbe; les loques de son tablier montant recouvraient une large poitrine, et ses épaules carrées fatiguaient énergiquement le drap trop mûr de sa veste. Par contre, dans son pantalon, luisant de vétusté, au lieu des triomphants mollets de Similor, deux flûtes osseuses et cagneuses ballottaient, trop faibles, en apparence, pour supporter ce torse athlétique et cette grosse tête de nègre déteint.
Entre lui et Similor, malgré une dose de laideur à peu près égale, c’était donc une dissemblance parfaite; cependant, je ne sais comment expliquer pourquoi la vue de l’un faisait penser à l’autre. Ces deux-là, des pieds à la tête, appartenaient à la grande famille des pauvres hères parisiens.
Peut-on appeler pêcheur un homme qui laisse pendre dans l’eau une ficelle attachée à un bâton et munie d’une épingle recourbée? Oui, s’il prend du poisson. Le pauvre hère prenait goujon sur goujon, en dépit de son instrument imparfait, et le lambeau du cholet, noué par les quatre coins, qui lui servait de filet, en contenait déjà une bonne assiettée, tandis que son voisin, le second pêcheur, n’avait pas encore accroché une ablette.