Les Habits Noirs Tome I
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome I». Краткое содержание книги:
La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître à tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée à égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront à chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit à s'enfuir…
– Blanche épouse M. Lecoq!
Au-dessus du piano était un portrait de fillette: une brune, espiègle et rieuse.
– Cela est-il possible! ajouta Edmée. Blanche, le cher petit cœur! Des deux côtés de la cheminée étrusque, en marbre violet, ornée de mosaïques et chargée de curiosités pompéiennes, deux autres portraits pendaient dans les cadres, d’une richesse extrême, écrasaient la peinture, bien qu’ils fussent signés par un des bons maîtres de la Restauration. L ’un représentait un homme de vingt-cinq ans, étroit d’épaules, petit, maigre, aux traits intelligents et pleins de volonté; l’autre, une très jeune femme, presque aussi belle qu’Edmée, et qui, comme elle, avait son charme dans l’expression plus encore que dans la parfaite régularité de ses traits.
Quand le regard d’Edmée tomba sur cette dernière toile, sa prunelle eut un éclair, et un peu de sang vint à ses joues. Elle se leva malgré la fatigue extrême qui, tout à l’heure, l’avait jetée sur ce siège: elle traversa d’un pas pénible toute la largeur du salon, et s’arrêta devant la cheminée. Le portrait semblait exercer sur elle une sorte de fascination. Était-ce le portrait? Une partie du portrait, plutôt, car son œil fixé concentrait tous ses rayons sur un point qui n’était pas même le visage, mais qui était auprès du visage. Mme la baronne Schwartz était posée de trois quarts; elle portait un costume d’apparat. Un turban, jeté de côté, la coiffait, cachant une de ses oreilles, tandis que l’autre, blanche, fine et ornée d’un simple bouton de diamants, sortait des masses noires de son opulente chevelure. C’était l’oreille que regardait Edmée, moins que l’oreille encore, car l’oreille se voyait parfaitement, et la jeune fille, chose étrange dans son état de souffrance et de lassitude, monta sur une chaise pour examiner de plus près.
Pendant plusieurs minutes, elle examina attentivement. Tout son être se concentrait dans sa vue. Elle tremblait et changeait de couleur. Un bruit de pas se fit; elle redescendit précipitamment, et ses lèvres s’entrouvrirent pour laisser tomber ces mots:
– C’était bien elle!
Domergue entra, portant un plateau.
– Je vous ai fait attendre, ma chère demoiselle, commença-t-il.
– Donnez! interrompit Edmée de cette voix sèche et sans vibration qui trahit sa fièvre aussi sûrement que l’accélération du pouls.
– Comment vous trouvez-vous? ajouta le valet pendant qu’elle buvait à longs traits.
– Mieux, je vous remercie.
– Vous êtes si changée! Et voyez, votre main tremble!
– Beaucoup mieux! répéta Edmée avec impatience. Je voudrais voir Mme la baronne sur-le-champ… Dites qu’on ne prépare pas ma chambre et qu’on ne mette pas mon couvert.
Domergue la regarda, étonné. Il y avait dans ses gros yeux de la tristesse et de la compassion. Il sortit.
Pour la seconde fois Edmée était seule. Elle s’assit auprès de la fenêtre et attendit.
Les fenêtres du salon donnaient sur le jardin et gardaient leurs jalousies fermées. Edmée Leber glissa son regard distrait au travers des planchettes, et vit les hôtes du dimanche disséminés par petits groupes sur la magnifique pelouse d’où le soleil s’était retiré. Blanche n’était point là, non plus que sa mère, la baronne. Deux dames d’un certain âge jouaient au volant avec une grande affectation de gaieté; quelques messieurs faisaient cercle autour de M. Cotentin de la Lourdeville, qui tenait à la main le journal du soir. Des promeneurs passaient le long du château et causaient.
– Je ne vois là-dedans, dit l’un d’eux, rien que de parfaitement honorable. M. le baron se souvient qu’au début de sa carrière il fut le banquier des pauvres.
– Bon métier! fut-il répondu.
– On gagne souvent gros avec les pauvres!
– On peut être à la fois habile et philanthrope, dit Cotentin. Ça et ça!
– Il y a des anecdotes étonnantes! J’ai ouï parler d’un indigent qui achetait tous les ans mille ou douze cents francs de rentes.
– Un mendiant de Lyon, madame, a doté récemment sa fille comme les nôtres ne le sont pas.
– Et vous connaissez l’histoire de cet aveugle qui avait cinquante mille écus dans sa paillasse?
– Ce Trois-Pattes est un animal fort curieux!
– Où donc se cache M. le baron? fut-il demandé du fond du parterre.
Une fenêtre du premier étage s’ouvrit, et M. le baron répondit:
– Je suis à vous; je termine une affaire.
– Avec Trois-Pattes! acheva-t-on à demi-voix dans les groupes. Edmée Leber n’écoutait plus; la rêverie l’avait prise. Ses yeux, demi fermés, s’abaissaient vers le tapis, sans le voir, et sa belle tête pensive s’appuyait sur sa main.
– Allons un peu visiter l’attelage de ce capitaliste d’un nouveau genre, dit-on encore sous les croisées.
La réponse et les gaietés qui la suivirent s’étouffèrent au lointain.
L’arrivée du nouveau client avait fait sensation parmi les convives du château de Boisrenaud. Si Trois-Pattes était un homme d’argent, il avait naturellement droit à bon accueil; pas de doute à cet égard. Mais l’argent se reçoit à la caisse; il suffit pour cela d’un commis; sous quel prétexte Trois-Pattes et son grotesque équipage passaient-ils le seuil de la somptueuse villa en ce jour de repos, où le millionnaire n’accueillait que ses amis?
Ceci était prétexte à gloser. Le règlement, au château de Boisrenaud, défendait de parler affaires. M. le baron Schwartz délaissait ses invités pour recevoir Trois-Pattes dans son cabinet. Était-ce pour parler politique? Personne ici n’ignorait la légende de Trois-Pattes, que les domestiques du baron avaient ordre d’appeler M. Mathieu. Trois-Pattes était un personnage dès longtemps célèbre dans le quartier de la porte Saint-Martin et ses relations avec M. Schwartz étendaient désormais sa gloire jusqu’à la Madeleine.
Trois-Pattes était arrivé un jour, personne ne savait d’où, dans la cour du Plat-d’Étain, siège d’une entreprise de messageries, qui, avant l’établissement des chemins de fer, desservait toute la banlieue de l’est. Il était descendu de son panier, traîné par un chien, et s’était rendu à pied, c’est-à-dire en rampant sur les mains et sur le ventre, au bureau. Là, il avait fait le nécessaire pour avoir le droit de s’installer dans la cour en qualité de facteur. Tout de suite après, il manœuvrait ses mains armées de palettes, et le reste de son corps contenu dans une sorte de corbeille, munie de roues, il avait pris possession à l’endroit où s’arrêtent les voitures à l’arrivée. Ses commencements avaient été difficiles. Il ne possédait, à vrai dire, aucune des qualités physiques du facteur, mais ses qualités morales y suppléaient largement. À Paris d’ailleurs, les choses bizarres font fortune.
Trois-Pattes, marchant avec ses jambes dans sa poche, comme disait les plaisants du quartier, excita cet étonnement qui précède et prépare la vogue. Il avait installé sur son dos quatre crochets qui lui servaient de mains, et auxquels il fixait très adroitement les colis. À son côté pendait un sifflet que les cochers de la station du boulevard connurent bientôt; un coup de sifflet appelait un fiacre, deux coups une citadine, trois un cabriolet: au bout de huit jours, ceci fut réglé comme si Trois-Pattes eût touché des appointements du gouvernement. Pour la garde des objets, il n’avait pas son pareil; quant aux discussions d’intérêt avec la buraliste, il vous arrangeait vos affaires en un clin d’œil. Vous savez la puissance de certains avocats sur le tribunal. Trois-Pattes gagnait toutes ses causes près de Mme Tourteau, maîtresse de la cabane où s’inscrivaient les voyageurs et les bagages. Et ne croyez pas qu’il mît beaucoup de temps à arpenter la cour du Plat-d’Étain. Ses mains étaient agiles, et il avait une merveilleuse façon de manœuvrer l’inerte fourreau qui renfermait ses jambes. Son allure ressemblait à celle d’un lézard, et les lézards vont vite, quoi qu’on ait dit sur leur paresse.