Souvenirs De La Maison Des Morts
- Автор: Достоевский Федор Михайлович
- Язык: французский
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:
J’ai dit «théâtre populaire»: il serait très-bon que nos investigateurs de la littérature populaire s’occupassent de faire de soigneuses recherches sur ce théâtre, qui existe, et qui peut-être n’est pas si insignifiant qu’on le pense. Je ne puis croire que tout ce que j’ai vu dans notre maison de force fût l’œuvre de nos forçats. Il faut pour cela des traditions antérieures, des procédés établis et des notions transmises de génération en génération. Il faut les chercher parmi les soldats, les ouvriers de fabrique, dans les villes industrielles et même chez les bourgeois de certaines pauvres petites villes ignorées. Ces traditions se sont conservées dans certains villages et dans des chefs-lieux de gouvernement, chez la valetaille de quelques grandes propriétés foncières. Je crois même que les copies de beaucoup de vieilles pièces se sont multipliées, précisément grâce à cette valetaille de hobereaux. Les anciens propriétaires et les seigneurs moscovites avaient leurs propres théâtres sur lesquels jouaient leurs serfs. C’est de là que provient notre théâtre populaire, dont les marques d’origine sont indiscutables. Quant à Kedril le glouton, malgré ma vive curiosité, je ne pus rien en savoir, si ce n’est que les démons apparaissaient sur la scène et emportaient Kedril en enfer. Mais que signifiait ce nom de Kedril? pourquoi s’appelait-il Kedril, et non Cyrille? L’action était-elle russe ou étrangère? je ne pus pas tirer au clair cette question. On annonçait que la représentation se terminerait par une «pantomime en musique». Tout cela promettait d’être fort curieux. Les acteurs étaient au nombre de quinze, tous gens vifs et décodés. Ils se donnaient beaucoup de mouvement, multipliaient les répétitions, qui avaient lieu quelquefois derrière les casernes, se cachaient, prenaient des airs mystérieux. En un mot, ou voulait nous surprendre par quelque chose d’extraordinaire et d’inattendu.
Les jours de travail, on fermait les casernes de très-bonne heure, à la nuit tombante, mais on faisait une exception pour les fêtes de Noël; alors on ne mettait les cadenas aux portes qu’à la retraite du soir (neuf heures). Cette faveur avait été accordée spécialement en vue du spectacle. Pendant tout le temps des fêtes, chaque soir, on envoyait une députation prier très-humblement l’officier de garde de «permettre la représentation et ne pas fermer encore la maison de force», en ajoutant qu’il y avait eu représentation la veille, et que pourtant il ne s’était produit aucun désordre. L’officier de garde faisait le raisonnement suivant: Il n’y avait eu aucun désordre, aucune infraction à la discipline le jour du spectacle, et du moment qu’ils donnaient leur parole que la soirée d’aujourd’hui se passerait de la même manière, c’est qu’ils feraient leur police eux-mêmes; ce serait la plus rigoureuse de toutes. En outre, il savait bien que s’il s’était avisé de défendra la représentation, ces gaillards (qui peut savoir, des forçats!) auraient pu faire encore des sottises, qui mettraient dans l’embarras les officiers de garde. Enfin une dernière raison l’engageait à donner son consentement: monter la garde est horriblement ennuyeux; en autorisant la comédie, il avait sous la main un spectacle donné non plus par des soldats, mais par des forçats, gens curieux; ce serait à coup sur intéressant, et il avait tout droit d’y assister.
Dans le cas où l’officier de service arriverait et demanderait l’officier de garde, on lui répondrait que ce dernier était allé compter les forçats et fermer les casernes; réponse exacte et justification aisée. Voilà pourquoi nos surveillants autorisèrent le spectacle pendant toute la durée des fêtes; les casernes ne se fermèrent chaque soir qu’à la retraite. Les forçats savaient d’avance que la garde ne s’opposerait pas à leur projet; ils étaient tranquilles de ce côté là.
Vers six heures Pétrof vint me chercher, et nous nous rendîmes ensemble dans la salle de spectacle. Presque tous les détenus de notre caserne y étaient, à l’exception du vieux-croyant de Tchernigof et des Polonais. Ceux-ci ne se décidèrent à assister au spectacle que le jour de la dernière représentation, le 4 janvier, et encore quand on les eut convaincus que tout était convenable, gai et tranquille. Le dédain des Polonais irritait nos forçats, aussi furent-ils reçus très-poliment le 4 janvier; on les fit asseoir aux meilleures places. Quant aux Tcherkesses et à Isaï Fomitch, la comédie était pour eux une véritable réjouissance. Isaï Fomitch donna chaque fois trois kopeks: le dernier jour, il posa dix kopeks sur l’assiette; la félicité se peignait sur son visage. Les acteurs avaient décidé que chaque spectateur donnerait ce qu’il voudrait. La recette devait servir à couvrir les dépenses et «donner du montant» aux acteurs. Pétrof m’assura qu’on me laisserait occuper une des premières places, si plein que fût le théâtre, d’abord parce qu’étant plus riche que les autres, il y avait des chances pour que je donnasse plus, et puis, parce que je m’y connaissais mieux, que personne. Sa prévision se réalisa. Je décrirai préalablement la salle et la construction du théâtre.
La caserne de la section militaire qui devait servir de salle de spectacle avait quinze pas de long. De la cour, on entrait par un perron dans une antichambre, et de là, dans la caserne elle-même. Cette longue caserne était de construction particulière, comme je l’ai dit plus haut: les lits de camp, rangés contre la muraille, laissaient un espace vide au milieu de la chambre. La première moitié de la caserne était destinée aux spectateurs, tandis que la seconde, qui communiquait avec un autre bâtiment, formait la scène. Ce qui m’étonna dès mon entrée, ce fut le rideau, qui coupait la caserne en deux sur une longueur de dix pas. C’était une merveille dont on pouvait s’étonner à juste titre; il était peint avec des couleurs à l’huile, et représentait des arbres, des tonnelles, des étangs, des étoiles. Il se composait de toiles neuves et vieilles données par les forçats: chemises, bandelettes qui tiennent lieu de bas à nos paysans, tout cela cousu tant bien que mal et formant un immense drap; où la toile avait manqué, on l’avait remplacée par du papier, mendié feuille à feuille dans les diverses chancelleries et secrétaireries. Nos peintres (au nombre desquels se trouvait notre Brulof [23]) l’avaient décoré tout entier, aussi l’effet était-il remarquable. Ce luxueux appareil réjouissait les forçats, même les plus mornes et les plus exigeants; du reste ceux-ci, une fois le spectacle commencé, se montrèrent tous de vrais enfants, ni plus ni moins que les impatients et les enthousiastes. Tous étaient contents, avec un sentiment de vanité. L’éclairage consistait en quelques chandelles coupées en petits bouts. On avait apporté de la cuisine deux bancs, placés devant le rideau, ainsi que trois on quatre chaises empruntées à la chambre des sous-officiers. Elles avaient été mises là pour le cas où les officiers supérieurs assisteraient au spectacle. Quant aux bancs, ils étaient destinés aux sous-officiers, aux secrétaires du génie, aux directeurs des travaux, à tous les chefs immédiats des forçats qui n’avaient pas le grade d’officiers, et qui viendraient peut-être jeter un coup d’œil sur le théâtre. En effet, les visiteurs ne manquèrent pas; suivant les jours, ils vinrent en plus ou moins grand nombre, mais pour la dernière représentation, il ne restait pas une seule place inoccupée sur les bancs. Derrière se pressaient les forçats, debout et tête nue, par respect pour les visiteurs, en veste ou en pelisse courte, malgré la chaleur suffocante de la salle. Comme on pouvait s’y attendre, le local était trop exigu pour tous les détenus; entassés les uns sur les autres, surtout dans les derniers rangs, ils avaient encore occupé les lits de camp, les coulisses; il y avait même des amateurs qui disparaissaient constamment derrière la scène, dans l’autre caserne, et qui regardaient le spectacle de la coulisse du fond. On nous fit passer en avant, Pétrof et moi, tout près des bancs, d’où l’on voyait beaucoup mieux que du fond de la salle. J’étais pour eux un bon juge, un connaisseur qui avait vu bien d’autres théâtres: les forçats avaient remarqué que Baklouchine s’était souvent concerté avec moi et qu’il avait témoigné de la déférence pour mes conseils, ils estimaient qu’on devait par conséquent me faire honneur et me donner une des meilleures places. Ces hommes sont vaniteux, légers, mais c’est à la surface. Ils se moquaient de moi au travail, car j’étais un piètre ouvrier. Almazof avait le droit de nous mépriser, nous autres gentilshommes, et de se vanter de son adresse à calciner l’albâtre; ces railleries et ces vexations avaient pour motif notre origine, car nous appartenions par notre naissance à la caste de ses anciens maîtres, dont il ne pouvait conserver un bon souvenir. Mais ici, au théâtre, ces mêmes hommes me faisaient place, car ils s’avouaient que j’étais plus entendu en cette matière qu’eux-mêmes. Ceux mêmes qui n’étaient pas bien disposés à mon égard désiraient m’entendre louer leur théâtre et me cédaient le pas sans la moindre servilité. J’en juge maintenant par mon impression d’alors. Je compris que dans cette décision équitable, il n’y avait aucun abaissement de leur part, mais bien plutôt le sentiment de leur propre dignité. Le trait le plus caractéristique de notre peuple, c’est sa conscience et sa soif de justice. Pas de fausse vanité, de sot orgueil à briguer le premier rang sans y avoir des titres, – le peuple ne connaît pas ce défaut. Enlevez-lui son écorce grossière; Vous apercevrez, en l’étudiant sans préjugés, attentivement et de près, des qualités dont vous ne vous seriez jamais douté. Nos sages n’ont que peu de chose à apprendre à notre peuple; je dirai même plus, ce sont eux au contraire qui doivent apprendre à son école.
[23] Peintre russe célèbre dans la première moitié du siècle.