Souvenirs De La Maison Des Morts
- Автор: Достоевский Федор Михайлович
- Язык: французский
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:
Pétrof m’avait dit naïvement, quand il m’emmena au spectacle, qu’on me ferait passer devant parce que je donnerais plus d’argent. Les places n’avaient pas de prix fixe; chacun donnait ce qu’il voulait et ce qu’il pouvait. Presque tous déposèrent une pièce de monnaie sur l’assiette quand on fit la quête. Même si l’on m’eût laissé passer devant dans l’espérance que je donnerais plus qu’un autre, n’y avait-il pas là encore un sentiment profond de dignité personnelle? «Tu es plus riche que moi, va-t’en au premier rang; nous sommes tous égaux, ici, c’est vrai, mais tu payes plus, par conséquent un spectateur comme toi fait plaisir aux acteurs; – occupe la première place, car nous ne sommes pas ici pour notre argent, nous devons nous classer nous-mêmes!» Quelle noble fierté dans cette façon d’agir! Ce n’est plus le culte de l’argent qui est tout, mais en dernière analyse le respect de soi-même. On n’estimait pas trop la richesse chez nous. Je ne me souviens pas que l’un de nous se soit jamais humilié pour avoir de l’argent, même si je passe en revue toute la maison de force. On me quémandait, mais par polissonnerie, par friponnerie, plutôt que dans l’espoir du bénéfice lui-même; c’était un trait de bonne humeur, de simplicité naïve. Je ne sais pas si je m’exprime clairement. J’ai oublié mon théâtre, j’y reviens.
Avant le lever du rideau, la salle présentait un spectacle étrange et animé. D’abord la cohue pressée, foulée, écrasée de tous côtés, mais impatiente, attendant, le visage resplendissant, le commencement de la représentation. Aux derniers rangs grouillait une masse confuse de forçats: beaucoup d’entre eux avaient apporté de la cuisine des bûches qu’ils dressaient contre la muraille et sur lesquelles ils grimpaient; ils passaient deux heures entières dans cette position fatigante, s’accotant des deux mains sur les épaules de leurs camarades, parfaitement contents d’eux-mêmes et de leur place. D’autres arc-boutaient leurs pieds contre le poêle, sur la dernière marche, et restaient tout le temps de la représentation, soutenus par ceux qui se trouvaient devant eux, au fond, près de la muraille. De côté, massée sur des lits de camp, se trouvait aussi une foule compacte, car c’étaient là les meilleures places. Cinq forçats, les mieux partagés, s’étaient hissés et couchés sur le poêle, d’où ils regardaient en bas: ceux-là nageaient dans la béatitude. De l’autre côté, fourmillaient les retardataires qui n’avaient pas trouvé de bonnes places. Tout le monde se conduisait décemment et sans bruit. Chacun voulait se montrer avantageusement aux seigneurs qui nous visitaient. L’attente la plus naïve se peignait sur ces visages rouges et humides de sueur, par suite de la chaleur étouffante. Quel étrange reflet de joie enfantine, de plaisir gracieux et sans mélange, sur ces figures couturées, sur ces fronts et ces joues marqués, sombres et mornes auparavant, et qui brillaient parfois d’un feu terrible! Ils étaient tous sans bonnets; comme j’étais à droite, il me semblait que leurs têtes étaient entièrement rasées. Tout à coup, sur la scène, on entend du bruit, un vacarme… Le rideau va se lever. L’orchestre joue… Cet orchestre mérite une mention. Sept musiciens s’étaient placés le long des lits de camp: il y avait là deux violons (l’un d’eux était la propriété d’un détenu; l’autre avait été emprunté hors de la forteresse; les artistes étaient des nôtres), trois balalaïki – faites par les forçats eux-mêmes, deux guitares et un tambour de basque qui remplaçait la contre-basse. Les violons ne faisaient que gémir et grincer, les guitares ne valaient rien; en revanche les balalaïki étaient remarquables. L’agilité des doigts des artistes aurait fait honneur au plus habile prestidigitateur. Ils ne jouaient guère que des airs de danses: aux passages les plus entraînants, ils frappaient brusquement du doigt sur la planchette de leurs instruments: le ton, le goût, l’exécution, le rendu du motif, tout était original, personnel. Un des guitaristes possédait à fond son instrument. C’était le gentilhomme qui avait tué son père. Quant au tambour de basque, il exécutait littéralement des merveilles; ainsi il faisait tourner le disque sur un doigt ou traînait son pouce sur la peau d’âne, on entendait alors des coups répétés, clairs, monotones, qui soudain se brisaient et rejaillissaient en une multitude innombrable de petites notes sourdes, chuchotantes et rebondissantes. Deux harmonicas se joignirent enfin à cet orchestre. Vraiment, je n’avais jusqu’alors aucune idée du parti qu’on peut tirer de ces instruments populaires, si grossiers: je fus étonné; l’harmonie, le jeu, mais surtout l’expression, la conception même du motif étaient supérieurement rendus. Je compris parfaitement alors, – et pour la première fois, -la hardiesse souveraine et le fol abandon de soi-même qui se trahissent dans nos airs de danses populaires et dans nos chansons de cabaret. – Le rideau se leva enfin. Chacun fit un mouvement, ceux qui se trouvaient dans le fond se dressèrent sur la pointe des pieds; quelqu’un tomba de sa bûche; tous ouvrirent la bouche et écarquillèrent les yeux: un silence parfait régnait dans toute la salle… La représentation commença.
J’étais assis non loin d’Aléi, qui se trouvait au milieu du groupe que formaient ses frères et les autres Tcherkesses. Ils étaient passionnés pour le théâtre et y assistaient chaque soir. J’ai remarqué que tous les musulmans, Tartares, etc., sont grands amateurs de spectacles de tout genre. Près d’eux resplendissait Isaï Fomitch; dès le lever du rideau, il était tout oreilles et tout yeux; son visage exprimait une attente très-avide de miracles et de jouissances. J’aurais été désolé de voir son espérance trompée. La charmante figure d’Aléi brillait d’une joie si enfantine, si pure, que j’étais tout gai rien qu’en la regardant; involontairement, chaque fois qu’un rire général faisait écho à une réplique amusante, je me tournais de son côté pour voir son visage. Il ne me remarquait pas; il avait bien autre chose à faire que de penser à moi! Près de ma place, à gauche, se trouvait un forçat déjà âgé, toujours sombre, mécontent et grondeur; lui aussi avait remarqué Aléi, et je vis plus d’une fois comme il jetait sur lui des regards furtifs en souriant à demi, tant le jeune Tcherkesse était charmant! Ce détenu l’appelait toujours «Aléi Sémionytch», sans que je susse pourquoi. – On avait commencé par Philatka et Mirochka. Philatka (Baklouchine) était vraiment merveilleux. Il jouait son rôle à la perfection. On voyait qu’il avait pesé chaque phrase, chaque mouvement. Il savait donner au moindre mot, au moindre geste, un sens, qui répondait parfaitement au caractère de son personnage. Ajoutez à cette étude consciencieuse une gaieté non feinte, irrésistible, de la simplicité, du naturel; si vous aviez vu Baklouchine, vous auriez certainement convenu que c’était un véritable acteur, un acteur de vocation et de grand talent. J’ai vu plus d’une fois Philatka sur les scènes de Pétersbourg et de Moscou, mats je l’affirme, pas un artiste des capitales n’était à la hauteur de Baklouchine dans ce rôle. C’étaient des paysans de n’importe quel pays, et non de vrais moujiks russes; leur désir de représenter des paysans était trop apparent. – L’émulation excitait Baklouchine, car on savait que le forçat Patsieikine devait jouer le rôle de Kedril dans la seconde pièce; je ne sais pourquoi, on croyait que ce dernier aurait plus de talent que Baklouchine. Celui-ci souffrait de cette préférence comme un enfant. Combien de fois n’était-il pas venu vers moi ces derniers jours, pour épancher ses sentiments! Deux heures avant la représentation, il était secoué par la fièvre. Quand on éclatait de rire et qu’on lui criait: – Bravo! Baklouchine! tu es un gaillard! sa figure resplendissait de bonheur, et une vraie inspiration brillait dans ses yeux. La scène des baisers entre Kirochka et Philatka, où ce dernier crie à la fille: «Essuie-toi» et s’essuie lui-même, fut d’un comique achevé. Tout le monde éclata de rire. Ce qui m’intéressait le plus, c’étaient les spectateurs; tous s’étaient déroidis et s’abandonnaient franchement à leur joie. Les cris d’approbation retentissaient de plus en plus nourris. Un forçat poussait du coude son camarade et lui communiquait à la hâte ses impressions, sans même s’inquiéter de savoir qui était à côté de lui. Lorsqu’une scène comique commençait, on voyait un autre se retourner vivement en agitant les bras, comme pour engager ses camarades à rire, puis faire aussitôt face à la scène. Un troisième faisait claquer sa langue contre son palais et ne pouvait rester tranquille; comme la place lui manquait pour changer de position, il piétinait sur une jambe ou sur l’autre. Vers la fin de la pièce, la gaieté générale atteignit son apogée. Je n’exagère rien. Figurez-vous la maison de force, les chaînes, la captivité, les longues années de réclusion, de corvée, la vie monotone, qui tombe goutte à goutte pour ainsi dire, les jours sombres de l’automne: – tout à coup on permet à ces détenus comprimés de s’égayer, de respirer librement pendant une heure, d’oublier leur cauchemar, d’organiser un spectacle – et quel spectacle! qui excite l’envie et l’admiration de toute la ville. «- Voyez-vous, ces forçats!» Tout les intéressait, les costumes par exemple. Il leur semblait excessivement curieux de voir VanKa, Nietsviétaef ou Baklouchine, dans un autre costume que celui qu’ils portaient depuis tant d’années. «C’est un forçat, un vrai forçat dont les chaînes sonnent quand il marche, et le voilà pourtant qui entre en scène en redingote, en chapeau rond et en manteau, comme un civil. Il s’est fait des cheveux, des moustaches. Il sort un mouchoir rouge de sa poche, le secoue comme un seigneur, un vrai seigneur.» L’enthousiasme était à son comble de ce chef. Le «propriétaire bienfaisant» arrive dans un uniforme d’aide de camp, très-vieux à la vérité, épaulettes, casquette à cocarde: l’effet produit est indescriptible. Il y avait deux amateurs pour ce costume, et – le croirait-on? – ils s’étaient querellés comme deux gamins, pour savoir qui jouerait ce rôle-là, car ils voulaient tous deux se montrer en uniforme d’officier avec des aiguillettes! Les autres acteurs les séparèrent; à la majorité des voix on confia ce rôle à Nietsviétaef, non pas qu’il fût mieux fait de sa personne que l’autre et qu’il ressemblât mieux à un seigneur, mais simplement parce qu’il leur avait assuré à tous qu’il aurait une badine, qu’il la ferait tourner et en fouetterait la terre, en vrai seigneur, en élégant à la dernière mode, ce que Vanka Ospiéty ne pouvait essayer, lui qui n’avait jamais connu de gentilshommes. En effet, quand Nietsviétaef entra en scène avec son épouse, il ne fit que dessiner rapidement des ronds sur le sol, de sa légère badine de bambou; il croyait certes que c’était là l’indice de la meilleure éducation, d’une suprême élégance. Dans son enfance encore, alors qu’il n’était qu’un serf va-nu-pieds, il avait probablement été séduit par l’adresse d’un seigneur à faire tourner sa canne; cette impression était restée ineffaçable pour toujours dans sa mémoire, si bien que quelque trente ans plus tard, il s’en souvenait pour séduire et flatter à son tour les camarades de la prison, Nietsviétaef était tellement enfoncé dans cette occupation qu’il ne regardait personne; il donnait la réplique sans même lever les yeux; le plus important pour lui, c’était le bout de sa badine et les ronds qu’il traçait. La propriétaire bienfaisante était aussi très-remarquable; elle apparut en scène dans un vieux costume de mousseline usée, qui avait l’air d’une guenille, les bras et le cou nus, un petit bonnet de calicot sur la tête, avec des brides sous le menton, une ombrelle dans une main, et dans l’autre un éventail de papier de couleur dont elle ne faisait que s’éventer. Un fou rire accueillit cette grande dame, qui ne put contenir elle-même sa gaîté et éclata à plusieurs reprises. Ce rôle était rempli par le forçat Ivanof. Quant à Sirotkine, habillé en fille, il était très-joli. Les couplets furent fort bien dits. En un mot, la pièce se termina à la satisfaction générale. Pas la moindre critique ne s’éleva: comment du reste aurait-on pu critiquer?