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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Mais nous nous abusions. Même si les difficultés du plateau n’étaient plus qu’un souvenir, d’autres commençaient à devenir de plus en plus manifestes et nous n’allions pas tarder à constater qu’elles étaient redoutables.

Par où commencer pour vous narrer toutes les épreuves qu’il nous fallut subir dans cette zone de Kosa Saag ?

L’air, par exemple, devint étonnamment froid avant que nous ne soyons montés très haut et nous vîmes de loin en loin des plaques blanches sur le sol, de la neige qui n’avait pas fondu, une bizarrerie de la nature pour les enfants des basses terres torrides que nous étions. Il nous arrivait parfois, quand nous levions la tête, de découvrir des blocs de glace durcie et noircie, accrochés à des éperons qui ne recevaient jamais la lumière du soleil. Ils donnaient l’impression de se trouver là depuis des siècles. Les croûtes de neige glacée nous brûlaient quand la curiosité nous les faisait toucher. Elles nous piquaient les doigts, nos mains se gerçaient et se crevassaient.

Cinq jours après avoir quitté le plateau, nous étions obligés pendant la nuit de nous serrer les uns contre les autres, frissonnants, misérables, pour avoir un peu de chaleur. Il est vrai que nos instructeurs nous avaient prévenus que nous devions nous attendre à cette altitude à trouver un air bien plus froid.

— Moi, j’aurais plutôt imaginé qu’il ferait plus chaud, dit Kilarion en montrant Ekmelios qui dardait sur nous ses rayons de feu du haut du ciel. Après tout, chaque pas que nous faisons nous rapproche un peu du soleil.

Tout le monde rit de la simplicité de Kilarion. Mais aucun de nous, pas plus Traiben que les autres, ne put lui apporter une réponse satisfaisante sur ce point.

Notre peau s’épaissit de nouveau pour nous protéger de la morsure du froid et notre cœur pompa plus fort pour faire circuler plus vite le sang chaud dans nos veines. Nous nous adaptions au froid comme nous nous étions adaptés à l’air raréfié. Mais je me demandai à part moi quelles températures nous allions devoir affronter quand l’altitude serait vraiment très élevée.

Non seulement le froid était beaucoup plus vif, mais nous entrions dans la mauvaise saison. Jusqu’à présent, nous avions le plus souvent bénéficié d’un temps sec et ensoleillé. Mais maintenant, les pluies glaciales se succédaient et il y avait même quelques chutes de neige. Une nuit, une terrible tempête éclata et des vents mugissants balayèrent la montagne avec une telle violence que je crus que nous allions être emportés par le souffle et précipités sur le plateau. Le vent portait des bourrasques de pluie glacée qui nous fouettait le visage et les mains comme des pointes de feu, un déluge incessant sous lequel nous finîmes par implorer les dieux de nous épargner. Pour nous abriter de la fureur de la tempête, il nous fallut chercher des crevasses, des fissures, de petites cavités dans la roche où nous nous blottîmes par groupes de deux ou trois pour échanger un peu de chaleur.

Cette nuit de tempête nous coûta une vie. Quand je sortis à l’aube, le corps raide et endolori, plus qu’à moitié gelé, la première chose qui retint mon regard fut le visage figé aux yeux fixes d’Aminteer le Tisserand, exsangue, dépassant comme un jalon d’un champ de neige immaculée où il était enfoui jusqu’au cou. J’appelai du renfort à grands cris et nous réussîmes à le dégager, mais il n’y avait plus rien à faire. Aminteer avait eu le malheur de choisir pour passer la nuit un repli de terrain où les flocons poussés par le vent s’entassaient très rapidement, et la neige l’avait pris au piège pendant son sommeil. Peut-être était-il mort sans savoir ce qui lui arrivait.

Nous avions déjà perdu trois des nôtres alors que nous venions à peine de quitter le premier des Royaumes. Je commençais à comprendre pourquoi les Pèlerins étaient si peu nombreux à revenir de leur voyage. Sur cette montagne gigantesque les périls étaient innombrables. Il commençait à me paraître miraculeux que quelqu’un ait jamais pu en atteindre le Sommet.

La neige et la pluie glacée cessèrent, le froid diminua quelque peu, mais maintenant nous avions de la pluie, un déluge incessant, exaspérant, qui menaçait de durer indéfiniment. Il nous fallut patienter deux jours dans une caverne humide en espérant en voir la fin. Jekka, Thissa et, s’il m’en souvient bien, Malti mirent cette attente à profit pour tenter de transformer le visage ravagé de Min avec force charmes et Changements. Je les vis rassemblés dans le fond de la caverne, les mains jointes, murmurant, psalmodiant, allumant des cierges aromatiques, lui donnant des potions et des images sacrées. Mais toutes les tentatives échouèrent. Il leur fut impossible de persuader sa chair de reprendre sa forme primitive et je pense même qu’ils ne firent qu’aggraver légèrement les choses. Quand ils eurent terminé, Min s’enfonça dans le coin le plus sombre de la caverne où elle se recroquevilla, la cape remontée sur sa joue mutilée. Je l’entendis sangloter doucement. Je voulus aller la consoler, mais elle me fit signe de m’éloigner. Galli essaya à son tour de la réconforter, mais elle aussi fut repoussée.

Un peu plus tard, Marsiel et quelques autres femmes parvinrent à échanger quelques mots avec Min, mais elle demeura distante et renfrognée, et se tint à l’écart du reste du groupe.

Le lendemain, malgré la pluie qui tombait sans discontinuer, nous décidâmes de nous remettre en route.

Nous aurions mieux fait de rester où nous étions. Peu après avoir repris notre marche sur le sentier, nous entendîmes un roulement venant des hauteurs.

— Le tonnerre, dit Kath.

Mais il ne s’agissait pas du tonnerre. Quelques instants plus tard, Ijo le Clerc porta la main à son front et la retira tachée de sang.

— Drôle de pluie, murmura-t-il.

Je sentis moi-même une douleur cuisante. J’entendis des cris autour de moi. Une pluie de petits cailloux s’abattait sur nous. Puis je perçus le choc sourd d’une grosse pierre qui n’aurait pas tenu dans ma main grande ouverte quand elle tomba presque à mes pieds.

— Tout le monde à l’abri ! s’écria Traiben. C’est un éboulement !

En quelques secondes, nous eûmes l’impression que la montagne tout entière était en train de s’effondrer sur nous. Le monde tremblait sous nos pieds. Mais Kreshe le Sauveur veillait sur nous à l’instant du danger. Devant nous, à une faible distance, un ressaut de la roche s’avançait en saillie sur le flanc du Mur, et nous nous élançâmes à toutes jambes vers cet abri sous une grêle de pierres de toutes les tailles.

Nous l’atteignîmes juste avant le gros de la chute de pierres et nous jetâmes contre la paroi avec une telle frénésie et dans un tel désordre que nous nous mîmes à rire malgré la gravité de la situation. Mais ce n’était pas un rire exprimant la gaieté. Nous étions entassés sous notre abri, hébétés, craignant pour notre vie tandis qu’un torrent de pierres dévalait la pente dans un fracas épouvantable. Le bruit qu’elles faisaient en rebondissant sur les pentes du Mur évoquait des géants martelant furieusement le flanc de la montagne. C’est la pluie, beaucoup plus haut, qui avait dû provoquer un affaissement de terrain. De notre abri, béants d’étonnement, nous regardâmes les gros rochers s’écraser sur le sentier que nous venions de quitter et continuer à rouler avant de disparaître dans le vide.

L’éboulement se poursuivit pendant de longues minutes. Il nous semblait que cela ne cesserait jamais. Tenilda et Ais commencèrent à battre la mesure sur des tambours imaginaires, comme si elles percevaient une musique secrète dans l’interminable grondement. Jaif se mit à chanter en suivant leur cadence, une Chanson de la Montagne Qui Tombe. Mais un choc sourd, plus terrifiant que tout ce qui l’avait précédé, fit trembler le sol, suivi d’un autre presque aussi effrayant et d’un troisième. Tout le monde retint son souffle et nous échangeâmes des regards d’effroi en songeant que notre dernière heure était venue. Mais plus rien d’autre ne se fit entendre après le troisième choc. Le silence était impressionnant. Le grondement assourdissant avait enfin cessé et nous ne percevions plus que le bruit plus faible des pierres roulant sur la pente, accompagné du crépitement de la pluie. Puis le seul bruit à persister fut celui de la pluie.

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