Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Qu’avait fait Petit Jeune Homme à la fin du tournage ?
Avait-il suivi Cary Grant ?
Et pourquoi ce carnet noir rempli de tant d’espoirs avait-il été jeté à la poubelle ?
Joséphine s’essuya le front du dos de la main, mit le journal intime de côté et repartit à la recherche du cahier de Zoé.
Il se trouvait dans le dernier conteneur. Dans un sac-poubelle. Sous un vieux pull troué de Zoé, une boule de poils de Du Guesclin, une chaussette déteinte et des feuilles de classeur déchirées. Iphigénie l’avait jeté sans savoir. Elle avait dû attraper le cahier avec les feuilles sur le bureau de Zoé.
Si j’avais commencé par le fond du local, je l’aurais trouvé tout de suite, soupira Joséphine en se grattant le bout du nez. Oui mais… je n’aurais pas mis la main sur le journal intime !
Elle referma la porte du réduit et remonta chez elle. Essuya soigneusement le cahier noir de Zoé. Passa une éponge sur la couverture, le plaça en évidence sur la table de la cuisine. Rangea le journal intime dans un tiroir de son bureau.
Et s’effondra sur son lit.
À sept heures du matin, les éboueurs passèrent et vidèrent les quatre hautes poubelles de l’immeuble.
Iphigénie tordit le nez et fit une horrible grimace. Elle avait rendez-vous pour un entretien d’embauche et la gorge nouée. Secrétaire dans un cabinet de podologues, ça lui convenait. Ces docteurs-là seront jamais au chômage. Les gens, ils savent plus se servir de leurs pieds. Ils marchent de traviole. Y a du boulot pour les rectifier ! Ils ont tout oublié, de la clavicule à la rotule. Savent pas si c’est des fleurs des champs ou des articulations !
La dernière fois qu’elle avait passé un entretien, c’était avant de rencontrer l’homme qui avait fait son malheur et dont elle ne voulait pas prononcer le nom de peur qu’il ne revienne lui porter poisse. Sa candidature avait été retenue. Elle avait travaillé six ans chez deux médecins nutritionnistes et diabétologues dans le dix-neuvième arrondissement. Elle les avait rebaptisés docteur Truc et docteur Muche tellement ils se ressemblaient. Beiges, lisses, petits yeux marron, cheveux maigres, désordonnés, mais gentils. Elle les avait quittés quand Clara était née. Trop de travail, pas de nourrice, trop de nuits blanches et un mari qui la frappait. Elle ne savait plus comment expliquer aux patients les ecchymoses et les blessures. Le docteur Truc avait dit qu’il était désolé, mais qu’ils étaient obligés de se séparer d’elle, le docteur Muche avait ajouté que ça la foutait mal, toutes ces traces suspectes. Ou alors c’était le docteur Muche qui, le premier… elle ne savait plus. Elle avait dû partir. L’homme dont elle ne voulait pas prononcer le nom avait été arrêté le mois suivant pour avoir salement agressé un flic. Et depuis, il croupissait en prison. Bon débarras ! Elle avait pris la fuite avec ses deux enfants. Avait trouvé un emploi de gardienne dans les beaux quartiers de Paris. Elle s’en félicitait chaque jour. Logée, éclairée, chauffée, téléphone gratuit, cinq semaines de vacances, pas d’impôts locaux, en échange de cinq heures de ménage quotidiennes et d’être présente, la nuit. Mille deux cent cinquante-quatre euros par mois auxquels s’ajoutaient des heures de ménage et de repassage chez des particuliers. La belle vie, quoi ! elle trompetta tout haut pour faire passer l’air dans sa gorge étranglée. Les enfants dans de bonnes écoles, avec de bonnes fréquentations, de beaux cahiers bien tenus et des maîtresses qui font jamais grève. Les riches, ça a des vices, mais ça lui facilitait drôlement la vie quotidienne.
Mais aujourd’hui, sa loge et elle étaient menacées.
Elle devait prévoir une solution de repli.
— Vais pas me laisser immoler comme l’agneau pascal ! s’exclama-t-elle en prenant à témoin un tableau bucolique sur le mur où paissaient une brebis et son petit alors qu’un loup les guettait. Me laisserai pas happer par le loup !
Elle pouvait parler tout haut, elle était seule dans la pièce.
Une femme ouvrit la porte et lui fit signe d’entrer dans un bureau qui sentait l’odeur de muguet qu’on trouve parfois dans les cabinets. Une odeur lourde, artificielle. Elle portait une tasse de thé sur une soucoupe et lui murmura avant de s’effacer vous allez voir, il est pas commode.
L’homme qui se tenait derrière le bureau n’était ni beau ni laid, ni gras ni maigre, ni jeune ni vieux, ni chiffonné ni raide. Encore un beige. Un docteur Truc ou un docteur Muche. Est-ce parce que les études de médecine sont longues et difficiles qu’ils se décolorent au fil des années ?
Il lui jeta un œil froid qui la calcula des pieds à la tête et elle planta fièrement son regard dans des yeux qui se dérobaient. Pour l’entretien, elle avait fait un rinçage de crinière et ses cheveux étaient sages. Ni rouges, ni bleus, ni jaunes : châtains.
Il se tourna vers son assistante et lui demanda d’une voix haute et pointue :
— Ça fait longtemps que le sachet de thé infuse ou vous venez de le mettre ?
— Je viens de le mettre…
— Dans ce cas, remportez cette tasse et ramenez-la-moi quand le thé aura infusé.
— Mais pourquoi ?
— Parce que je ne saurai pas quoi faire du sachet !
— Ben… c’est pour ça que j’ai apporté une petite soucoupe, pour que vous puissiez y mettre le sachet une fois infusé…
— Ah bon… C’est pas beau à voir un sachet infusé ! Vous auriez pu y penser !
Il pinça la bouche et haussa un sourcil, épuisé à l’idée que tout reposait sur ses frêles épaules : l’art du thé et l’interrogation d’une candidate qu’il avait jaugée au premier coup d’œil.
Puis il se tourna vers Iphigénie, prit un stylo, ouvrit un bloc et demanda sans aucun préambule :
— Situation familiale.
— Divorcée, deux enfants.
— Divorcée vivant seule ou divorcée vivant accompagnée ?
— Ça ne vous regarde pas !
L’assistante leva les yeux au ciel comme si Iphigénie venait de signer son arrêt de mort.
— Divorcée vivant seule ou divorcée vivant accompagnée ? répéta le podologue sans quitter son bloc des yeux.
Iphigénie défit le bouton de son manteau, soupira. Combien de fois allait-il lui poser la même question ? C’est un disque rayé, cet homme. Ou c’est une manière de me signifier que je ne suis rien qu’une souris apeurée qui cherche à gagner de quoi subsister. Que je dépends de lui, de son bon vouloir. Elle répondit :
— Et si je vous dis que je vis seule ? Ça vous va ?
— Ce serait surprenant à votre âge !
— Et pourquoi ça ?
— Vous êtes mignonne, vous avez l’air sympathique. Quelque chose cloche en vous ?
Iphigénie le regarda, bouche bée, et choisit de ne pas répondre. Si je réponds, pensa-t-elle, je l’envoie dans les ronces, je me lève, je pars et je ne peux plus an-ti-ci-per.
— Est-ce que vous faites votre lit le matin en vous levant ? enchaîna l’homme en se grattant l’index.
— Non mais… c’est pas des questions à poser tout de même ! protesta Iphigénie.
— Cela en dit long sur votre caractère. Nous allons passer du temps ensemble, je veux savoir à qui j’ai affaire.
— Je ne répondrai pas. C’est pas des questions idoines.
C’est Mme Cortès qui lui avait appris ce mot. C’est pas tout le monde qui dit idoine. Ce mot-là vous pose, vous donne un halo de dignité. Il va savoir à qui il a affaire puisque ça l’inquiète.
L’homme gribouilla sur son bloc et continua à poser des questions de moins en moins idoines.
Le dernier film que vous avez vu ? Le dernier livre que vous avez lu ? Pouvez-vous le résumer ? Votre plus grande réussite dans la vie ? Votre plus grande déception ? Combien de points avez-vous sur votre permis ? Quelles notes aviez-vous en dictée quand vous étiez en primaire ?