Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
15 décembre.
Il me parle souvent de ses premières années à New York, quand il mourait de faim et n’avait pas d’amis.
Un jour, il rencontre un copain à qui il se confie. Le copain, il s’appelait Fred, l’entraîne tout au sommet d’un gratte-ciel. C’était un jour pluvieux et froid et on n’y voyait pas à dix mètres. Fred lui déclare qu’il y a sûrement un paysage magnifique derrière ce brouillard et ce n’est pas parce qu’ils ne le voient pas qu’il n’existe pas. La foi en la vie, il ajoute, c’est de croire qu’il existe et qu’il y a une place pour toi derrière le brouillard. En ce moment, tu penses que tu es tout petit, sans importance, mais quelque part, derrière tout ce gris, une place t’est réservée, où tu seras heureux… Alors ne juge pas ta vie par rapport à ce que tu es aujourd’hui, juge-la en pensant à cette place que tu vas finir par occuper si tu cherches vraiment sans tricher…
Il m’a dit de bien retenir ça.
Je me suis demandé comment on faisait. Il doit falloir beaucoup de volonté et d’imagination. Et de confiance en soi. Tout refuser jusqu’à ce qu’on trouve sa place. Mais c’est dangereux… Si je suis pris à Polytechnique, est-ce que j’aurai le courage de ne pas y aller et de raconter à mes parents l’histoire de la place derrière le brouillard ? Je ne suis pas sûr. J’aimerais beaucoup avoir ce courage-là…
Lui, c’est différent. Il n’avait pas le choix…
À neuf ans, il a perdu sa mère… Il adorait sa mère. C’est une histoire incroyable. Il m’a dit qu’il me la raconterait plus tard. Qu’il m’inviterait un soir à boire un verre dans sa suite, à l’hôtel. Alors là, la tête m’a carrément tourné ! Je me suis imaginé seul avec lui et j’ai eu très peur. Très, très peur… Là quand on se voit, il y a plein de gens autour de nous, on n’est jamais en tête à tête et c’est lui qui parle tout le temps.
J’ai réalisé que j’avais très envie d’être seul avec lui. Je crois même que je pourrais m’asseoir dans un coin et juste le regarder. Il est si beau, il n’a aucun défaut… Je me demande comment ça s’appelle ce que j’éprouve pour lui. J’ai jamais senti ça. Cette chaleur qui m’inonde le corps et qui me donne envie d’être avec lui, tout le temps. J’arrête pas de penser à lui. J’arrive plus à me concentrer sur mon travail, plus du tout.
Il a l’air très surpris quand je lui explique que je travaille dur pour mes études. Il dit qu’il n’est pas sûr que ça serve à quelque chose. Qu’il a tout appris sur le tas, lui, il n’a pas fait d’études. C’était un petit gars de Bristol en Angleterre, livré à lui-même. Il faisait plein de bêtises. Il est entré à quatorze ans dans une sorte de cirque ambulant dont les tournées l’ont emmené en Amérique et quand la troupe est repartie, il a choisi de rester à New York. À dix-huit ans ! Seul et fauché. Il n’avait rien à perdre…
Il avait tout quitté : son pays natal, l’Angleterre, sa famille… Il n’appartenait à rien ni à personne. Il lui a fallu tout inventer à partir de zéro. Et c’est comme ça qu’il a inventé Cary Grant ! Parce qu’au départ, il m’a dit, Cary Grant n’existait pas… Son vrai nom, en fait, c’est Archibald Leach. C’est drôle parce qu’il n’a pas une tête à s’appeler Archibald.
L’autre jour, je lui ai dit que je voulais être comme lui. Il a éclaté de rire et a répondu tout le monde veut être Cary Grant, même moi ! C’était pas du tout comme s’il se vantait, mais plutôt comme s’il avait un problème avec ce personnage qu’il avait créé… Je crois qu’à un moment, je suis devenu le personnage que je jouais à l’écran. J’ai fini par devenir « lui ». Ou il a fini par devenir moi. Et je ne savais plus très bien qui j’étais.
Ça m’a rendu perplexe. Je me suis dit que c’était difficile de devenir quelqu’un. Difficile de savoir qui on était.
L’idée qu’il va repartir me donne envie de mourir. Et si je le suivais ?
Qu’est-ce que je dirais à mes parents ? Papa, maman, je suis amoureux d’un homme de cinquante-huit ans, un acteur de cinéma américain… Ils vont s’évanouir. Et le reste de la famille aussi. Parce que c’est ça, je crois bien, je suis en train de tomber amoureux… Même si ce n’est pas le bon mot. Est-ce qu’on peut tomber amoureux d’un homme ? Je sais que ça existe, mais… En même temps, s’il s’approchait de trop près, je crois que je prendrais mes jambes à mon cou !
Je ne veux pas me marier, je ne veux pas avoir d’enfants, je ne veux pas faire Polytechnique, ça, je le sais… mais tout le reste, je ne sais pas.
S’il me demande de partir avec lui, je le suis… »
La minuterie s’éteignit à nouveau et Joséphine se releva pour la rallumer. L’interrupteur était poisseux, humide et l’odeur âcre des poubelles la fit déglutir de dégoût. Mais elle avait envie de continuer sa lecture…
« J’ai hâte de connaître l’histoire de sa mère. Ça a l’air de l’avoir drôlement marqué. Il dit tout le temps qu’il se méfiait des femmes à cause de ce qui était arrivé avec sa mère. Il paraît qu’il avait raconté ça à Hitchcock qui s’en est servi dans un film qui s’appelle Les Enchaînés avec Ingrid Bergman. Dans un dialogue avec Ingrid Bergman, le personnage qu’il joue dit j’ai toujours eu peur des femmes, mais ça va finir par passer…
Et c’est vrai, my boy, c’est vrai, mais j’ai travaillé dessus. Il dit qu’il faut travailler sur ses rapports avec les gens, ne pas répéter toujours les mêmes schémas. Moi, my boy, à cause de l’histoire avec ma mère, j’ai toujours été plus à l’aise avec les hommes. Je me sentais en confiance avec eux. Je préférais vivre avec des hommes qu’avec une femme.
Ça, c’est une vraie confidence, je me suis dit. Une confidence qu’on ne fait qu’à un ami. Et j’ai été très heureux qu’il me fasse confiance… Il a fallu que je parle de lui à quelqu’un et j’en ai parlé à Geneviève. Je ne lui ai pas tout raconté, juste quelques trucs comme ça. Elle n’a pas eu l’air impressionné. Je crois qu’elle est un peu jalouse… et encore, elle ne sait pas tout !
On n’a pas beaucoup le temps de parler sur le plateau parce qu’on est souvent interrompus, mais quand j’irai boire ce fameux verre à son hôtel, je vais lui poser plein de questions. Il a l’art de mettre les gens à l’aise et j’oublie complètement que c’est un acteur très connu. Une vraie vedette… »
Ça continuait ainsi pendant des pages et des pages.
Joséphine sauta à la fin pour savoir comment cette histoire finissait.
Elle avait l’impression de lire un roman.
Le carnet se terminait sur une lettre que Cary Grant avait écrite à celui qu’elle appelait déjà Petit Jeune Homme et qu’il avait recopiée. Il n’y avait pas de date. Il avait arrêté de marquer la date. Il avait juste noté « dernière lettre avant qu’il ne quitte Paris ».
« My boy, retiens ceci : on est seul responsable de sa vie. Il ne faut blâmer personne pour ses erreurs. On est soi-même l’artisan de son bonheur et on en est parfois aussi le principal obstacle. Tu es à l’aube de ta vie, je suis au crépuscule de la mienne, je ne peux te donner qu’un conseil : écoute, écoute la petite voix en toi avant de t’engager sur ton chemin… Et le jour où tu entendras cette petite voix, suis-la aveuglément… Ne laisse personne décider pour toi. N’aie jamais peur de revendiquer ce qui te tient à cœur.
C’est ce qui sera le plus dur, pour toi, parce que tu penses tellement que tu ne vaux rien, que tu ne peux pas imaginer un futur radieux, un futur qui porte ton empreinte… Tu es jeune, tu n’es pas obligé de répéter le schéma de tes parents…
Love you, my boy… »